18/02/2017

Année du coq chinois et mélancolie fermière

Il est le plus royal, le plus empanaché des gallinacés. Une espèce d’Henri IV des bassecours de Navarre, de France, du Gros-de-Vaud et du Jorat. Pour avoir un peu observé le coq en chef de la ferme de la famille Champoux, à Correvon, près de Thierrens, je conviens qu’il sait se donner en spectacle. Sa démarche est saccadée, mais c’est pour mieux se cramponner à la certitude qu’on peut affirmer de la prestance tout en ayant ses ergots plongés dans de la m… Il s’agit d’une vieille raillerie belge sur un symbole cocoricant de la République française, qui amusa il y a 30 ans Coluche, et qui pourrait redevenir d’actualité.

Mais foin d’ingérences, et revenons à notre coq correvonais, dont la crête écarlate, dentelée en feuilles de chêne, est gluante, peu appétissante. (Elle a pourtant des saveurs insoupçonnées que le très chevronné rôtisseur provençal

Auguste Escoffier a réveillées dans ses casseroles au cours des années trente.) Sous cet appendice charnu, hérité dit-on de monstres préhistoriques plus cruels, le regard du coq de ferme, si on le cherche bien, a quelque chose de mélancolique. Les Chinois, qui vont l’honorer cette année 2017 comme un symbole de feu doué de loyauté, de courage et d’énergie, admettent, comme moi, qu’il est capable de chagrin. Celui, qu’à Jérusalem, son chant a transmis à un apôtre Pierre reniant trois fois le Christ. Ou celui qui, un peu plus tôt, rongea le charpentier Joseph, le père attitré de Notre Seigneur.  Pareillement, votre coq de village, qui passe injustement pour un idiot, s’inquiète de doutes sur la légitimité de sa paternité: n’est-t-il pas l’époux virtuel de la poule mythique qui a fait l’œuf,  et dont l’œuf a fait la poule – toute seule, sans lui? L’oiseau est en proie à autant de contradictions psychologiques qui vous attendrissent jusqu’aux larmes, jusqu’à ce que vous lui tordiez le cou. Cela à la satisfaction hautaine, peu charitable, de voisins d’origine citadine, déjà regimbés contre des cloches d’églises, ou même celle de votre vache, dont ils apprécient pourtant  le bon lait. Chantecler ne les réveillera plus aux aurores.

10/02/2017

Insultes et médisance à la vaudoise

Tout ce qui se lit dans les journaux n’est pas authentique. Cette appréciation qu’un nouveau président américain blond pipi croit avoir inventée, convainc Josette Compondu. Une hygiéniste dentaire à denture impeccable mais au timbre stridulant. En vous ratissant les gencives avec ses instruments de torture, elle profite de votre incapacité de rétorquer pour asséner des vérités. «Vous les journalistes, vous aimez atteindre à l’honneur des gens.» Comment diable répondre à Josette? S’il est vrai que ternir le blason de probité des notables est une tradition de méchanceté appréciée par les Français, en Suisse romande, ça choque. Toute insulte y est punie par la loi: une peine pécuniaire de 90 jours-amende…

Pourtant, une matoiserie toute vaudoise permet de dire le plus de mal possible d’autrui sans avoir l’air d’y toucher. 

Anecdote: un malotru d’Auboranges ayant traité sa voisine de «vache», il se vit condamner à une amende.

- Si j’ai bien compris, fit-il en présence de sa victime, il est interdit de traiter une dame de vache. Mais est-ce illégal de saluer une vache en lui disant «Madame»?

- Bien sûr que non, concéda le juge d’Oron-la-Ville.

- Alors, au-revoir Madame ma voisine!

Le magistrat ne s’accommoda pas de l’entourloupette :

- Monsieur, vous jouez avec les mots. La plaignante est en droit de porter plainte derechef.

- Je ne le ferai pas Monsieur le juge, fit l’insultée. Car ça devient rigolo.

Chez les Vaudois, d’autres procès en diffamation ou pour calomnie se soldent avec moins de bonhomie. Mais l’art de l’euphémisme est inscrit dans leurs gènes.

Le grand Jacques Mercanton (1910-1996) disait d’un prof d’uni acharné à régenter ses droits d’auteur: «C’est un brave garçon, mais il n’est pas exagérément intelligent.» A un client mafflu du Café Romand qui savourait une tête de veau le chroniqueur Christophe Gallaz souffla: «On est bien dans son assiette aujourd’hui!»

Cette cruauté verbale masquée et impunie n’est pas l’apanage de nos intellectuels. Aux marchés de Vevey, d’Yverdon, ou à la Riponne, maraîchers et bouchers ne sont pas en reste: «Le mari de Jenny Chocraud n’est pas moche, surtout quand il ne sourit pas.» «Le Roland a bien fait de passer enfin chez le coiffeur, même si ça lui fait une tête de Playmobil.» «Le piercing nasal du petit Firmin de Thierrens lui va comme une sonnette à un cochon.»

 

04/02/2017

Devenir centenaire, c’est tout un art

Au XIXe siècle, le cap des cent ans était infranchissable: une Yverdonnoise ou une Moudonnoise qui en avaient trente étaient de potentielles cougars avant la lettre. Et la mort, à 88 ans, du montreusien Philippe-Brice Bridel (1757-1845) fut saluée par ses contemporains un peu comme une anomalie. Avant lui, à 100 ans pile, l’écrivain et savant normand Fontenelle (1657-1757) eut pour dernière parole ce joli tour stylistique: «Non, ça ne va pas, ça s’en va!».

Plus antédiluvienne fut la longévité de Melchisédech, que l’Ancien Testament fait vivre jusqu’à 969 ans. Le nom de cet hypothétique patriarche chamarre une expression de moins en moins usitée («vieux comme Melchisédech»). Il désigne aussi une bouteille de merlot de la Côte nyonnaise contenant l’équivalent de 8 autres de 75 cl, et que le  syndic de Barbegnin  a offerte à la doyenne de la commune. Or l’Eulalie abomine le vin rouge! Pour ses 1001 ans, elle aurait préféré un fauteuil Voltaire aux accotoirs larges et au siège rembourré, comme on en offrait naguère aux jubilaires.

Nombreux sont aujourd’hui, les Suisses qui atteignent son âge. Il y a trois ans, on en comptait 1500, deux fois plus qu’une décennie en arrière. La plupart sont du sexe féminin, «pour des raisons qui tiennent au mode de vie et à la physiologie», commentent nos statisticiens fédéraux. «Normal, convient Gaby D., de Glousternens, elles sont garantes de notre avenir et leur santé se doit d’être meilleure que la mienne; mais je tiens encore la route à 99 ans. Je suis moins combatif, le poing que je levais quand j’avais des idées s’endolorit. Mes doigts racornis s’efforcent d’enserrer le pommeau d’une canne. Quand j’avais toute mes forces, je roulais comme un oiseau sur une bécane.» Gaby était alors bien charpenté et mesurait 1 m 82. Il n’en toise plus qu’un 1 m 70, car ses «vertèbres se sont entassées». Une fragilité physique, dont il s’accommode car elle le voue à conquérir une force morale apaisée. A apprendre la gymnastique secrète des lenteurs tardives, à domestiquer ses impatiences. Attendre son tour est une sagesse nouvelle, une nouvelle école de la politesse: «Mais non, jeune homme, passez avant, car vous avez des obligations. Moi je suis un vieux retraité qui savoure le peu temps qui lui reste.»