23/07/2016

Avatars et déclin du “sac à commis”

Au petit supermarché de son quartier, où elle n’avait pas encore ses habitudes, Marie Chevillon fut perplexe quand le caissier lui demanda, avec un accent morgien prononcé: “Et il vous faut un cornet pour y mettre tout ça?” Le “tout ça consistait en un  pain mi-blanc,  4 pots de yoghourts et une bouteille d’huile de colza. Pour cette Parisienne qui venait de s’établir au bord du Léman au tournant des années nonante, le cornet était un instrument à vent, ou une pâtisserie conique courante chez les marchands de glaces... Elle fut instruite plus tard que ce mot était simplement le synonyme du sac à commissions, comme on dit chez elle, au Monoprix de la rue Daubenton, ou de “sac à commis” à la façon des Québécois. En Belgique et en Alsace, il devient un “sachet”, à Bordeaux et dans les Landes une “poche”, en Bretagne un  “pochon”. En Vendée, en Béarn et en régions catalanes, une “bourse”.

Celui en plastique, fabriqué 1949 par un Suédois, d’une seule pièce à partir de granules de polyéthylène d’origine fossile, est interdit en France depuis le 1er juillet passé. Après une décennie de polémique entre  les “plasturgistes” et les écologistes, qui préconisent l’usage de sacs compostables. Et 14 ans après l’Etat du Bangladesh,  où des matières plastiques avaient provoqué des inondations à Dacca en obturant l’évacuation des eaux.

En Suisse,  iest encore  disponibles dans les magasins d’alimentation, en dépit d’une motion parlementaire pour les interdire, adoptée en 2012 et qui est restée caduque. Mais leur ersatz en amidon de maïs - ou en fécule de pomme de terre - est voie d’être adopté par nombre de détaillants.

Depuis que Marie Chevillon a vu à la télévision les ravages biologiques que ces “cornets” non biodégradables peuvent provoquer dans les océans, jusqu’à former au coeur du Pacifique un 7e continent  formé de déchets flottants, elle a mieux compris non seulement ce qu’elle appelle “le français suisse”, mais la vénération que ses nouveaux compatriotes vouent à l’intégrité de leurs paysages. Quand elle fait ses achats à Morges, elle porte en bandoulière un panier en jute pour n’y jeter que des comestibles non emballés.

16/07/2016

“Chouki” n’est pas idiote mais gloutonne

Dans une récente chronique, nous avons célébré l’intelligence du petit pois. Le moment est venu de proclamer que la chèvre, elle non plus, n’est pas une sotte. Des chercheurs londoniens de l’Université Queen Mary  (cf Biology Letters, du 7 juillet 2016) ont prouvé qu’elle sait faire appel à l’empathie humaine dès qu’elle se trouve devant un problème insoluble. Celui par exemple d’ouvrir, avec ses sabots fendus et ses molaires, un récipient en plastique trop bien scellé. “Face à ce dilemme mécanique, elle cherchait le regard de l’expérimentateur quand il n’avait pas le dos tourné…” Elle sait incontestablement que l’homme est l’inventeur de l’ouvre-boite. Et ces savants de préciser qu’ elle est douée d’un “comportement de communication visuelle entre espèces”, à l’instar du chien domestique, du cheval, voire “d’un petit enfant” (sic).

La seule chèvre que j’ai connue de près appartenait à des amis paysans de l’Etivaz, dont la ferme surplombait les eaux furieuses de la Torneresse. Ils la nommèrent “Amal”, diminutif de sa lointaine aïleule de la mythologie grecque Amalthée qui allaita Zeus en personne. Puis un jour le couple embaucha pour garder leurs enfants une accorte Tunisienne qui se prénommait comme ça. En arabe, “Amal” signifiant espérance, ils épargnèrent sa susceptibilté en rebaptisant la pauvre bête cornue différemment. Elle devint “Chouquinette”, puis familièrement “Chouki”. Vingt après, je me souviens encore de ses yeux à pupille horizontale, qui se nuaient d’or quand elles les levait avant le soir vers le Pic Chaussy.

Pour rappel, la chèvre a été domestiquée il y a 10 000 ans pour nous fournir du lait, du cuir, de l’ivoire de corne. Accessoirement  pour servir d’instrument de torture appelé pedilingus, qui consistait lui faire laper, de sa langue exagérément râpeuse, la plante des pieds d’un condamné jusqu’à qu’il cesse de rire, se mette à pleurer à avouer tous les crimes possibles. Car elle est avide de sel. De végétaux aussi: selon Alexandre Vialatte, il n’a suffi que de deux semaines pour que deux d’entre elles réduisent en désert le Sahara, qui avait été une gigantesque forêt de feuillus au sud de la Méditerranée…

Grâce au ciel, elle semble peu priser les résineux. Aussi épargne-t-elle nos sapins et mélèzes.

09/07/2016

Les petits pois sont intelligents

Dans son potager de la plaine du Rhône, entre Chessel et Villeneuve, Lilette Cormondruz a aménagé un carré isolé pour ses “amis”, les semis de pois. Elle admire la sveltesse aérienne et papillonnante de leurs fleurs alternées, dont la tige annuelle s’élève jusqu’à plus de 25 cm. A proximité, elle cultive la menthe poivrée, l’oseille, le cerfeuil - autant d’herbacées et de légumineuses qui, croit-elle, “s”envoient des signaux parfumés, comme le font certains animaux dissemblables d’une ferme ou dans un zoo”.

Quand le moment est venu de récolter les petites graines vertes, et de les déganguer de leurs gousses, la vieille demoiselle en grignote à la sauvette les plus fraîches -  elles ont la saveur sucrée d’un fruit défendu. Elle en réserve le plus grand nombre pour des salades à l’huile de noisette, et des recettes dominicales où elles sont tantôt bouillies à l’anglaise, pour agrémenter un gigot d’agneau. Sinon étuvées pour garnir une escalope de veau à la Clamart. Une spécialité française que Mlle Cormondruz a repérée dans un magazine dans la salle d’attente de son ostéopathe, à Aigle.

Que c’est bon, le petit pois! Selon l’illustre gastronome du début du XIXe siècle, Grimod de La Reynière, il serait le “meilleur de tous les légumes de Paris.” Plus d’un siècle auparavant, à Versailles,on en cultivait déjà à l’intention du Roi-Soleil qui en raffolait. Au grand dam de Fagon, son médicastre attitré, qui jurait que ces innocentes petites perles provoquaient des ravages dans l’estomac. Cela ne retint pas les courtisans de Louis XIV de les élire comme une délicatesse suprême. Un caviar avant la lettre, et potager. La malicieuse Mme de Sévigné notait en 1696: "Le chapitre des pois dure toujours ; l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé, et la joie d'en manger encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quatre jours."

 

Plus récemment, l’édition du 30 juin de la très scientifique revue étasunienne Current Biology, nous apprend que le petit pois (en latin Pisum sativum) est une plante “intelligente”. Il s’adapte naturellement à tout environnement en déplaçant ses racines selon les nutriments que lui offrent les terrains ou humus qui l’accueillent.

Un “migrant” modèle en quelque sorte.