31/07/2020

Un félin à devise de viking

A la mi-juillet, deux bébés lynx ont vu le jour à Servion. D’une mère auvergnate encore jeunette prénommée Aria, et d’Oslo, un patriarche scandinave dont les oreilles épointées évoquent en ombre chinoise un casque à cornes. J’aurais préféré parler de «lynceaux» ou de «lynçons", mais ces termes n’existent pas en français, contrairement à renardeaux, hirondeaux, zébrons ou girafons… Sachez au passage que le bébé du lièvre est un levraut, celui du bouc un cabri, celui du crapaud un crapelet, le vôtre un enfant, un mouflet, pas un «bébé homme». Mais va pour «bébés lynx»! Et gageons que ceux de Servion ont déjà aux tempes des pinceaux duveteux et qu’ils se font longuement lécher l’échine par leur génitrice avant les heures de tétée, un spectacle que Dame Aria doit assumer en public. 

Dans la vie sauvage, elle aurait préféré pudiquement un abri discret, une grotte, l’ombre feuillue d’un tronc foudroyé. Ses petits en deviennent aussi enfants de l’orage: jeunes adultes, ils auront des éclairs dans les yeux et, en vieillissant, adopteront le profil de Victor Hugo photographié par Nadar. Ou celui du chat Fluff, le maine coon de Mr Landolf, le voisin anglais du dessus, dont la barbe est pareillement pelucheuse. Or le lynx n’est pas un félin d’appartement: il n’est pas malléable, déteste les croquettes, et bien davantage les haricots secs à la végane! 

A moins qu’il ne soit encagé dans un zoo, il finira tôt ou tard par s’échapper pour obéir à son instinct atavique de fauve carnivore. De retour en son biotope forestier, il reprend goût pour la chair tendre du lièvre, ou celle plus coriace et poivrée du chevreuil. Dans son territoire de chasse de 20 km2, il ne tolère la présence d’aucun autre mâle car il entend régner seul sur son gibier. 

Le lynx est un sacré bonhomme fier et indocile. Il est son propre maître, et sa devise est celle du Viking, un guerrier sauvage et cornu comme lui: «Rester sire de soi-même.»  Aussi n’a-t-il pas, comme le loup, l’instinct de meute. Il miaule ou feule, à la manière du matou de votre voisin anglais, mais à la saison des amours, cet incorrigible solitaire fait retentir les futaies du Risoud d’un couinement répétitif et langoureux, un chant presque humain.

27/07/2020

Toponymie et féeries ovines

En pays romand, le nom des lieux-dits se lie parfois à de lontaines légendes. Dans l’édition estivale du mensuel Passé simple, Dorothée Aquino, en finaude glossariste de nos patois, s’est ainsi intéressée aux toponymes assortis du mot «fée». Issu du latin fata, il désigne une créature féminine douée de pouvoirs surnaturels: quelque divinité gréco-romaine, telles l’ensorcelante Circé du voyage d’Ulysse, la lunaire Hécate protectrice des chiens, les Parques filandières qui tissent nos destins. Mais aussi celles qui, de leurs ailes diaphanes, ont ventilé les légendes médiévales de la forêt de Brocéliande, dans le sillage de Merlin: l’ambiguë Morgane, la lacustre Vivianne. Ou cette Mélusine des Lusignan qui protégera les siens jusqu’en Terre sainte. 

De moins illustres ont courtisé nos alpes et préalpes, ainsi que l’orographie du Jura, avec ses emposieux et cavités dédaléennes. Nos fées ont des noms folichons: à Saint-Maurice, une Frisette sauva d’un coup de baguette deux bébés qu’une perverse Turlure allait noyer dans le Rhône. Et dans les grottes de Vallorbe survivrait le spectre filigrané d’une charitable et poilante Suzetta… 

Dans nos lieux-dits, leur nom est décliné au pluriel. Or dans certains cas (au Sentier des Fées de Château-d’Oex, ou de la Prise aux Fées, près de Couvet), le suffixe provient du patoisant «faye», qui désigne la brebis, le mouton. Quelle déchéance toponymique! Là où l’on rêvait d’entendre le froufrou d’une Clochette dysneylandaise, c’est le prosaïque bêlement d’un bélier à barbiche de salafiste qui grommelle…

Mais rien de prosaïque chez le bélier reproducteur ou le mouton châtré. Ils sont dit-on «terre-à-terre», mais comme l’oiseau et l’ange sont à l’air et aux vents. Domestiqués depuis plus de 10 000 ans, avec leurs brebis et agneaux, ils ont été bringuebalés entre bergeries et abattoirs, et leur destin a inspiré la grande littérature - la geste rabelaisienne, les fables de La Fontaine. Et la belle musique liturgique où leur toison prend une meilleure lumière, puisque le Christ y est appelé Agnus Dei, l'agneau sacrificiel de Dieu. Leur chair en gigot n’en devient que plus savoureuse aux réjouissances pascales.

Toutefois, on peut les conserver vivants dans son jardin: ça vous débarrasse paisiblement des mauvaises herbes. C’est moins bruyant qu’une tondeuse, car quand ça broute, ça ne bêle plus.

www.passesimple.ch

 

 

29/06/2020

Requiem pour le sens du toucher

Effleurer une joue, ou pire une épaule, a longtemps été jugé aussi jouissif  et immoral que savourer une poire fondante un jour de carême! Au tournant du XVIe siècle, Léonard de Vinci constatait que de nos cinq sens, «l’ouïe et l'odorat connaissent moins d'interdits que le toucher et le goût». Plus tard, son lointain avatar gastronomique Paul Bocuse avouait sans honte aucune qu’il assaisonnait ses plats avec ses doigts: «C’est le geste capital, la signature du plat. Le toucher est fondamental.» 

Or il a suffi de quelques semaines de marasme sanitaire pour que ce 5e sens (le tout premier chez un nourrisson) redevienne, sinon réprouvé comme jadis, du moins en perte d’usage. 

 

On ne serre plus des mains, on empoigne encore moins une baguette de pain ou l’os d’un gigot. On préfère communiquer à distance en frappant sur un clavier d’ordinateur. Et des spécialistes de la «technologie créative» de nous annoncer des lendemains encore plus cosy, car de plus en plus dématérialisés: on n’y aura plus besoin de toucher qui que ce soit pour se réinventer un destin aseptisé de misanthrope. Nous vivrons tous d’amours cathodiques et virtuelles.

 

C’est à devenir déjà nostalgique de la texture si disparate des peaux humaines: il y en avait d’aussi douces que le parchemin, ou ce carré chamoisé qui désembue nos lunettes. D’autres qui furent reptiliennes, abrasives comme du papier émeri, ou moites, galeuses, voire purulentes…

Mais revenons au mot toucher. Comme ceux de tact et contact, il proviendrait de son homonyme latin tangere, sinon de toccare, heurter.  Il a généré en français des synonymes les uns plus sensuels que les autres: frôler, palper, tripoter,  attendrir. Parfois heurter, blesser, ébranler. En nous reliant directement à notre environnement, par des récepteurs situés sous la peau des doigts,  le toucher réagit à la chaleur, au froid, à la douleur. A certaines irritations à la fois épidermiques et acoustiques: le crissement d’une craie blanche sous mes ongles au tableau noir de mon école enfantine de Montchoisi; le couinement d’une boîte en sagex que l’on triture,  le grincement des dents nocturne d’une personne qui partage notre oreiller et dont on se croyait éperdument amoureux…

Mais c’est sans bruit qu’un aveugle peut reconnaître le visage d’un enfant aimé en y apposant en creuset de sculpteur ses mains jointes.