09/12/2017

Helvètes modèles au service d’aristos russes


On trouve encore des grands-mères vaudoises qui ressassent à tue-tête un séjour londonien quand, jeunettes, elles enseignèrent le français à de futurs lords dans les résidences en stuc blanc des quartiers de Mayfair ou Bergravia. Il leur en revient un reliquat d’accent british, une préférence pour le thé noir à la bergamote - «with a nuage de lait please». Et un certain dépit quand, au brunch de leur table dominicale, leurs petits-enfants ne réclament que de l’ovo, du caoua lyophilisé, voire du coca…
Ces djeuns ignorent que Mémé Yolande avait pareillement dû subir un moulinet de souvenirs lancinants de la part d’une aïeule qui, elle, fut gouvernante au Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, au temps des tsars Alexandre III et Nicolas II. Ou dans une de ces résidences à colonnades doriques qui bordent encore les canaux de l’ancienne capitale chantée par Pouchkine.
Au cap du XXe siècle, il était du meilleur goût, dans l’aristocratie russe, d’embaucher une «demoiselle suisse d’excellente éducation et à jupe droite» pour initier aux Fables de La Fontaine de petits diables qui ne pensaient qu’en lettres cyrilliques. Et des fillettes à nattes dorées, en crinoline rose bonbon pâtissière, qui apprenaient plus vite que les garçons.
Pour promouvoir un essai au titre éponyme, l’expo L’appel de l’Est, à la Bibliothèque cantonale de la Riponne*, nous en instruit davantage sur cette tradition pédagogique qui, de 1760 à 1820, avait déjà commencé à tisser des liens atypiques entre notre petite Helvétie et le plus vaste empire du monde. On y rappelle qu’un siècle avant le tragique préceptorat du Vaudois Pierre Gilliard auprès des enfants du dernier des tsars et leur massacre en 1918, son devancier rollois Frédéric-César de la Harpe avait été - sous l’ordre de Catherine II - le tuteur influent d’Alexandre Ier, le futur vainqueur de Napoléon. Notre illustre compatriote, un des pères de l’indépendance vaudoise, était traité par ses hôtes comme un dignitaire. Jusqu’au jour où il se plaignit d’avoir été mordu à la main par Constantin, un frère de son élève. Et réclama envers ce chenapan des sanctions exemplaires. On lui répondit poliment qu’en Russie, on ne punit pas un prince. Même s’il n’a que dix ans…

https://www.bcu-lausanne.ch/

02/12/2017

Elle déteste le vent d’hiver mais adore la neige

C’est à dix ans, dans une ferme hospitalière de L’Etivaz, qu’on a compris la réalité charnelle de la vache. Une bise sifflait violemment aux lucarnes grillagées de l’étable lorsqu’à l’intérieur fusa une tiédeur souveraine et odorante - douceâtre, ammoniaquée: celle qu’on respira sans doute quelque part à Bethlehem. Car la Ninette aux Henchoz vêlait d’un génisson à l’émotion générale de la maisonnée, et sous la surveillance barbue d’un vétérinaire accouru de Château-d’Oex.
Les gens du Pays-d’Enhaut n’assistaient-là qu’à une délivrance rituelle. Mais pour un gamin non damounais, élevé à Lausanne, le spectacle fut une hallucination, un miracle. La vache ne se résumait plus à quelque caricature fromagère, avec cornes et boucles d’oreille, souriant sur des boite rondes de supermarché. Elle incarnait l’histoire immémoriale de toute forme de maternité.
Celle aussi d’une paysannerie qui, en amont du Chablais vaudois, perpétue une transhumance verticale par des montées à l’alpage. Dès juin, nos modzonnettes se font légères, papillonnesques; sinon grimpières et cascadeuses. A la désalpe de septembre, quand il faut bien redescendre, elles ont pris de l’âge et du poids, et affrontent un climat moins hostile pour mettre bas dans une grange à altitude moyenne.
Comme dans celle de mes amis Henchoz. Eux savent qu’une vache ne craint pas le froid, protégée qu’elle est par un pelage rembourré. Qu’elle se contente d’un lit de paille pour se réchauffer, de foin et de céréales ensilées pour se nourrir. Leur Ninette ne déteste que la pluie, et surtout ce vent qui emporte les tuiles des toits et qui - si l’on en croit une expression idiomatique - irait jusqu’à la décorner…
Cela dit, la vache laitière adorerait la neige! En juillet passé, le Musée national suisse de Zurich la présenta comme une des figures emblématiques de notre pays. Elle y eut pour concurrents le bouquetin, la marmotte et le saint-bernard… Fallait-il vraiment choisir? Personnellement, j’ai opté pour elle, parce qu'elle est aussi universelle que son lointain cousin le Minotaure de la mythologie grecque - en plus débonnaire quand même, car elle ne dévore pas des enfants.
Elle est aussi populaire que son arrière-grande-tante Io. Une amante de Zeus métamorphosée en vachette un brin intello. Aujourd’hui, elle est la déesse favorite des cruciverbistes.

25/11/2017

Novembre peut avoir des beautés tardives

Le moins populaire des mois a commencé par une Fête des morts, et il est sur le point de s’achever par un jour consacré à l’apôtre André, qui fut crucifié 30 ans après Jésus, à Patras, sous Néron. Novembre a ainsi des raisons d’être honni déjà pour des raisons calendrières. Vers la fin surtout: ses pluies deviennent glaciales, venteuses, floconneuses. Des fermes de Plan-sur-Bex, il fait échapper une odeur de choux bouilli à la couenne de caïon - les dimanches, celle d’une soupe à la châtaigne.
Plus en aval, un SDF hirsute mâchonne bruyamment un vieil oignon trouvé sous le Pont-Bessières.

Or sa précarité n’est pas sans préoccuper deux politiciens «à fibre sociale»: dans un restaurant du Grand-Chêne à nappes de lin, ils en devisent gravement tout en déglutissant de façon pareillement clochardière une pleine bourriche d’huîtres d’Arcachon.
Pendant ce temps, dans l’allée aux platanes géants de Dorigny, l’oxygène s’est moisie et jaunie comme les feuilles palmées qui en tombent. Mixture de fragrances de limace écrasée, de cacas de mouette et de semelles boueuses d’ados jogueurs. Plus tragique encore est l’apparition, entre deux troncs, d’un roi de l’immobilier en train de salir ses mocassins Gucci à bouclettes. Le maladroit a voulu prospecter lui-même l’étanchéité des berges droites de la Chamberonne, or le voilà qui patauge et couine jusqu’à vous fendre le coeur.


Aux jardins de la Ville de Lausanne, les paysagistes municipaux, eux, n’ont pas le temps de geindre, accaparés qu’ils sont par l’installation de protections hivernales: rabattre au ras de sol les aromatiques, couvrir leur souche d'un paillage… Par civisme professionnel, ils se moquent des intempéries qui entravent leurs travaux. En retour (en remerciement!), les froidures de cette fin d’automne revivifient leurs sangs et leur confèrent des joues de varappeur. Ils n’ont pourtant pas gravi une montagne. Ils ont préparé un potager…


Leur bravoure fait mentir les adages qui réduisent la fin novembre à une période de passivité grelottante, de mélancolie brune. A leur exemple, allons y chercher des lumières. En se relevant la nuit par exemple, et traverser à pied la miauffe forestière d’une houillère située entre Maracon et Semsales.

Au bout du chemin pluvieux une vive aurore fera flamboyer la Veveyse.