24/09/2016

Je reconnais les gens à leur regard

L’avènement de l’automne a le mérite de couronner nos forêts romandes “d’un reste de verdure”, pour paraphraser Lamartine. Il a aussi celui d’atténuer suffisamment les ardeurs du soleil pour que l’on se déchausse de ses ray-ban noirs, vert bouteille ou pire: de ces verres en miroir “Aviator”, où se reflète en stéréotypie, et sans son gré, le faciès de votre interlocuteur.

Les lunettes de Steevie Grouvinet, mon voisin du dessus, sont pareillement opaques mais rondes et grosses, évoquant les ocelles des papillons. Il les porte par toute saison. Elles semblent greffées définitivement sur sa figure minçolette. Au point, qu’un matin, il m’est devenu méconnaissable: “Oui, fit-il dans l’ascenseur, c’est bien moi, l’homme à lunettes du 5ème, mais elles se sont cassées, je vais en acheter de neuves.” Encore des sombres? “Oui, ça me permet d’avoir une mine convenable.”. Les prunelles lavande du Grouvinet étaient légèrement nuancées de strabisme. Comme celles de “Daphnis”, un siamois aux ondulations couleuvrines qui avait enchanté mon adolescence - et qui aurait joué des griffes et des dents si on l’accoutrait de misérables bésicles d’humanoïde. Gloire aux chats!

 

Moins glorieuses sont les raisons qui forcent des célébrités à s’en affubler à Gstaad, Verbier ou au Beau-Rivage de Lausanne. Dissimulent-elles leur identité au tout venant des autochtones? Quand bien même elles savent la discrétion atavique des Helvètes. Ou paradoxalement, et par subtile stratagème, serait-ce pour attirer l’attention? Mon confrère du Monde Pierre Barthélémy a évoqué, dans sa chronique du 14 septembre, des cas de “prosopagnosie”. Un trouble qui empêche d’identifier les visages. A la burka, les stars mondiales ont une préférence pour des lunettes noires, et ça se comprend. Mais celles-ci les rendent-elles méconnaissables? Et quid de Superman, dans le film pionnier de 1978, où Christopher Reeve sauve le monde à l’oeil nu, alors que Clark Kent, le prétendu sosie du héros est un bigleux? Une simple monture d’écaille les rendrait donc dissemblants.

Je me suis fait embrasser l’autre jour à la Palud par une élégante inconnue. Après qu’elle eut ôté ses ray-bans, j’ai retrouvé le regard lumineux et sucré d’une copine de l’école primaire.

03/09/2016

A quoi rêve un bouleau dans la nuit?

Une heure après que soleil a disparu à l’autre bout du Léman, la Camargue vaudoise est plongée dans l’obscurité la plus noire - on parle de la réserve des Grangettes, entre Villeneuve et les marécages ourlés de prêles du Vieux-Rhône. Dans la nuit estivale, s’éveille alors une polyphonie discordante de chants d’oiseaux, de cris de batraciens, de froufrous d’écureuils dans les feuillus, plus d’autres sonorités animales non identifiables. Nous voilà plongés dans le jardin ravélien de L’enfant et les sortilèges, cette  fantaisie lyrique de 1925, où  Colette fait parler des horloges, des théières anglaises, mais surtout une rainette, une chauve-souris, une libellule. Un bestiaire nocturne dont Maurice Ravel orchestralement retranscrit les timbres hétéroclites, en respectant leur harmonieuse dysharmonie. Sa musique conserve le fumet sauvage des forêts. Il y fait aussi gémir des arbres séculaires: “Nos blessures, nos blessures”, se lamentent des chênes barytons à l’adresse d’un petit sacripant qui aurait entaillé leur écorce “avec un couteau dérobé”.

Or une nouvelle scientifique de première importance met sévèrement en doute cet innocent divertimento pour enfants: un arbre, non seulement ça ne cause pas, ni ne chante, mais la nuit ça dort! L’étude est d’autant plus sérieuse qu’elle a été concrétisée par une équipe de chercheurs internationaux: des Finlandais, des Hongrois, des Autrichiens, et qu’elle paraît dans la très peu rieuse revue australienne Frontiers in Plant Science. A l’aide de scanners sophistiqués, elle a été focalisée sur le métabolisme du bouleau blanc (Betula pendula). Leur constat est tout à la fois charmant et irréfutable: “La nuit, le bouleau se mettent en position de « sommeil ». Dans l’heure qui suit le coucher du soleil, l’arbre tout entier commence à s’affaisser.  Celui qui a 5 m de haut peut s’incliner ainsi de 10 à 15 cm au cours de la nuit. Les branches et les feuilles suivent le même mouvement, s’abaissant de 5 à 10 cm. Au lever du soleil, il retrouvera en quelques heures sa posture initiale.”

Entre le crépuscule l’aurore notre bouleau, dont on aime tant l’écorce blanche et duveteuse, aura donc bien dormi, malgré tant de vacarmes de volatiles insomniaques. Mais ses rêves sont un mystère.



20/08/2016

Le Bon Dieu est un bambin qui gribouille

A deux ans et demi, petite Fanchette trempe ses menottes dans un pot de myrtilles de son grand papa, qui est confiseur à Romainmôtier. Elle se suce les doigts, puis applique, avec un reste de confiture, des ronds plus ou moins réussis sur la moquette du salon. Le tracé maladroit est discontinu, constellant la laine blanche d’un cercle mal fermé de tavelures rosâtres et sucrées.

On ne commet aucun sacrilège en imaginant  notre Créateur, celui de la Genèse, pareillement accroupi sur une toile modeste, et ébauchant un dessin d’enfant qui prendrait un jour les dimensions de l’univers. Des théologiens peu conformistes vont jusqu’à prétendre que sa création ne serait qu’un tableau incomplet, car en voie d’achèvement  L’humanité, avec ses guerres, ses injustices et autres imperfections, ne serait que l’esquisse d’un chef-d’oeuvre qui resplendira en tant voulu. Il y travaille depuis la nuit des temps, et déjà commenté par des centaines de générations de bien-pensants, philosophes ou politiciens.

Mais pas par la petite Fanchette, à laquelle sa tante Gladys offrira plus tard des crayons multicolores, et des craies grasses qui imitent la gouache. Ces nouveaux outils lui apprendront enfin à faire des ronds complets, à l’intérieur duquel  apparaissent prioritairement la frimousse de son papa Lionel, sa moustache noire et ses sourcils en accents aigus. La tête est exagérément grande par rapport au reste du corps - on dirait celle d’un têtard. Une disproportion qui ne doit pas être reprochée par les parents. Selon la psychopédagogue français Roseline Davido*, l’enfant est dans son monde quand il crayonne et “tout ce qui vient de l'extérieur est perçu comme une critique; Il faut accueillir le dessin comme il est, sans poser de questions. Si vous demandez "Pourquoi papa n'a pas de cheveux ?" ou "Comment ça se fait que ton soleil est bleu ?", vous risquez de le déstabiliser.

Ce n’est pas le cas de Fanchette: elle trouvera son père avec une grosse tête plus drôle, et elle en rira! C’est le rire même du Bon Dieu: “Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent.”(Matthieu 19 -13)

(La découverte de votre enfant par le dessin, L’Archipel, Paris, 1998)