29/06/2020

Requiem pour le sens du toucher

Effleurer une joue, ou pire une épaule, a longtemps été jugé aussi jouissif  et immoral que savourer une poire fondante un jour de carême! Au tournant du XVIe siècle, Léonard de Vinci constatait que de nos cinq sens, «l’ouïe et l'odorat connaissent moins d'interdits que le toucher et le goût». Plus tard, son lointain avatar gastronomique Paul Bocuse avouait sans honte aucune qu’il assaisonnait ses plats avec ses doigts: «C’est le geste capital, la signature du plat. Le toucher est fondamental.» 

Or il a suffi de quelques semaines de marasme sanitaire pour que ce 5e sens (le tout premier chez un nourrisson) redevienne, sinon réprouvé comme jadis, du moins en perte d’usage. 

 

On ne serre plus des mains, on empoigne encore moins une baguette de pain ou l’os d’un gigot. On préfère communiquer à distance en frappant sur un clavier d’ordinateur. Et des spécialistes de la «technologie créative» de nous annoncer des lendemains encore plus cosy, car de plus en plus dématérialisés: on n’y aura plus besoin de toucher qui que ce soit pour se réinventer un destin aseptisé de misanthrope. Nous vivrons tous d’amours cathodiques et virtuelles.

 

C’est à devenir déjà nostalgique de la texture si disparate des peaux humaines: il y en avait d’aussi douces que le parchemin, ou ce carré chamoisé qui désembue nos lunettes. D’autres qui furent reptiliennes, abrasives comme du papier émeri, ou moites, galeuses, voire purulentes…

Mais revenons au mot toucher. Comme ceux de tact et contact, il proviendrait de son homonyme latin tangere, sinon de toccare, heurter.  Il a généré en français des synonymes les uns plus sensuels que les autres: frôler, palper, tripoter,  attendrir. Parfois heurter, blesser, ébranler. En nous reliant directement à notre environnement, par des récepteurs situés sous la peau des doigts,  le toucher réagit à la chaleur, au froid, à la douleur. A certaines irritations à la fois épidermiques et acoustiques: le crissement d’une craie blanche sous mes ongles au tableau noir de mon école enfantine de Montchoisi; le couinement d’une boîte en sagex que l’on triture,  le grincement des dents nocturne d’une personne qui partage notre oreiller et dont on se croyait éperdument amoureux…

Mais c’est sans bruit qu’un aveugle peut reconnaître le visage d’un enfant aimé en y apposant en creuset de sculpteur ses mains jointes.

03/06/2020

Le Léman mordoré du peintre Turner

En 1904, sous les pinceaux du Bernois Ferdinand Hodler, notre lac s’est arrondi en miroir pour se faire bleu lacté comme son ciel alpin. Soixante ans plus tôt, le Londonien William Turner (1775-1851) l’avait mordoré d’une nacre évoquant les écrins à bijoux de l’ère victorienne. Ou, moins prosaïquement, la robe «couleur du Temps» de Peau d’Âne, l’héroïne du conte de Perrault: un déshabillé rose thé, comme la reine des fleurs de Regent’s Park, et sur les froufrous duquel défilaient les nuages. Intitulée Le lac Léman avec la Dent d’Oche au dessus de Lausanne, cette oeuvre de graphite et d’aquarelle figure dans les collections turrnériennes de la Tate, le prestigieux musée de la rive gauche de la Tamise. La voici exposée parmi quelques autres au Musée Jacquemart-André, sur la rive droite de la Seine*. En 2012, une autre aquarelle de Turner où, cette fois, notre cité épiscopale est peinte depuis quelque hauteur occidentale (Montbenon?), fut mise aux enchères chez Sotheby’s à Londres. Dans ce «Lausanne from the West» réalisé en 1841, on distingue, dans un poudroiement lilial, le château Saint-Maire et la cathédrale surplombant un Grand-Pont venant d’être édifié.

Cet alchimiste des pigments voyageait beaucoup: en son Angleterre natale - il vagabonda jusqu’aux plaines maritimes du Northumberland; puis sur les côtes de Bretagne et de Normandie. Il remonta les rivières allemandes, et revisita à sa manière diaprée l’Italie romantique: vues de Rome, de Venise… En Suisse, où il se rendit six fois entre 1802 et 1844, il posa aussi son chevalet à Lucerne, Bellinzone, en aval des chutes du Rhin. De chaque séjour, il rapportait des croquis qu’il retravaillait à l’aquarelle mais aussi à l’huile. Deux techniques qu’il explorait sur un pied d’égalité, pour y déployer une gamme toute personnelle de couleurs dénichées chez des épiciers pour le jaune de chrome, chez les bouchers de Smithfield pour l’orange rouille, ou pour les pourpres et carmins. 

 

Mais ce bougon savait modérer ses ardeurs (il aimait les chats): jamais rien de trop cru dans ses décompositions du prisme solaire, mais des demi-teintes puissantes imitant certains demi-tons musicaux. Un peu comme dans le répertoire de Bach, le clavier pictural du peintre Turner était bien tempéré.

Du 13 mars au 11 janvier 2021.

www.musee-jacquemart-andre.com › turner

22/05/2020

Eloge de la flemme et des flâneurs

Désignant un nouveau jardinier qui émondait poussivement les rosiers d’un domaine qu’elle venait d’acquérir sur les hauteurs de Nyon, une châtelaine française rabrouait son majordome:

- Dites-moi, Théo, c’est quoi ce clampin que vous m’avez embauché? 

- Je ne connais pas ce mot Madame.

- Chez nous, à Paris, un clampin, c’est un paresseux toujours en retard.

- Chez nous, les Vaudois, répondit Théo Pélichet, on appelle ça une quinquerne…

Depuis la nuit des temps, flemmards, feignasses, musards et tire-aux-flancs (que de synonymes!) ont mauvaise réputation, et sont accablés de proverbes édifiants, surtout chrétiens. Petit florilège: «Dieu hait la main oiseuse mais bénit la main laborieuse.» «Le travail a été inventé par Dieu pour combattre l’ennui.» Sans oublier le précepte fameux d’un certain chanoine Le Sueur adressé à des séminaristes: «L’oisiveté est la mère de tous les vices.» En latin: «Multam malitiam docuit otiositas

L’écrivain russe Ivan Gontcharov, en fit le thème central d’un beau roman paru en 1859, dont le héros Oblomov incarne l’aristo indolent qui renonce à toute ambition pour se vautrer dans une léthargie rêveuse. Un état déplorable, qui, au XXe siècle, sera fustigé par les apôtres étasuniens du rendement industriel, mais auquel tous les inconditionnels de leurs théories ont été récemment acculés en raison d’un certain confinement sanitaire. Y ont-ils rongé leur frein? Ou ont-ils découvert, en ce désoeuvrement provisoirement imposé, des richesses imprévues, non plus sonnantes et trébuchantes, mais prosaïquement humaines? Celles de «choses simples»: contempler le feu d’une cheminée plutôt que la télé. Egrener au ralenti les souvenirs de sa prime jeunesse en observant les nigauderies et risettes de sa fillette qui gambade sur la moquette du salon. 

Toutefois, si l’on est célibataire, et tout seul en sa chaumière, il arrive que l’on en fuie les miroirs par peur de tomber sur une figure de zombie, d’ectoplasme bleuâtre. Du spectre de nous-même, après notre mort… Mais non, la solitude n’est pas un tombeau, loin de là. En acceptant de se délasser dans le cocon d’une qui serait imprévue, à l’abri des tribulations du monde, d’injonctions sociales ou de productivités hâtives, on pourra même pimenter sa pensée d’un zeste de spiritualité! 

On apprendra surtout à flâner en soi-même. Et là-dedans, croyez-moi, il y en a des paysages à traverser!