20/11/2021

Histoire des cygnes du Léman 

Ils sont quelque 400 aujourd’hui à cingler ou barboter dans ses eaux et à coloniser ses rives. Il y a 50 ans, ils étaient trois fois plus nombreux, et à l’origine il n’y en avait que deux, et cela ne remonte qu’à l’an 1837! Non, le cygne n’est pas un enfant biologique de notre lac, et c’est une première instruction qu’on retient de la visite nyonnaise d’une expo qui lui est consacrée au Musée du Léman*. Même s’il partage avec les vaches autochtones la primeur sur nos cartes postales (à lui l’adret, les versants solaires, à elles l’ubac et ses herbes tendres), c’est un allochtone acclimaté. Le cygnus olor - c’est son nom scientifique - est d’ascendance scandinave, tels l’eider à duvet, l’oie cendrée ou l’élan à ramure arborescente. Mais au Danemark, il est couronné comme un emblème royal.

Le premier couple fut importé à l’initiative d’un magistrat genevois qui voulait empanacher le panorama du Petit-Lac, et cela suscita d’abord de la curiosité, voire un brin de déception féminine. Accourues depuis leurs châteaux de l’arrière-pays nyonnais, des patriciennes en crinoline de la «bonne société» regrettèrent d’avoir été quelquefois complimentées, par de vils flatteurs, pour leur cou de cygne: « Non, le mien n’est pas si long, ni onduleux.» 

Mais finalement l’oiseau fit merveille par sa blancheur nacrée, la grâce aérienne de ses plumes, et il réincarna le symbole ailé que les astrologues avaient inscrit parmi les constellations. A la Faculté des Bastions,  les hellénistes rappelèrent qu’il avait été un avatar de Zeus, les philosophes que Socrate lui-même aurait évoqué son chant ultime avant d’absorber sa suicidaire ciguë. Et leurs collègues théologiens évoquèrent Martin Luther, un des pères de la Réforme, annonçant que l’Eglise nouvelle aurait «comme le cygne, des pieds palmés se dressant sur des bases fermes pour ne plus jamais sombrer». 

Depuis, le cygnus olor a proliféré sur tout le Léman, et il y règne en majesté. En raison d’une trachée obstruée, il est peu audible, mais les plumes de ses ailes froufroutent avec cadence et vrombissent si mélodieusement qu’on y reconnaît parfois le violoncelle de Saint-Saëns, le Schwannengesang de Schubert, et la plus populaire, la plus raffinée des chorégraphies lacustres, qui confère à notre Léman une aura tchaikovskienne.

 

https://museeduleman.ch. Jusqu’au 18 septembre 2022

 

30/10/2021

Un laps de temps salutaire

Si le péché de procrastination qui nous fait remettre une tâche au lendemain est quelquefois absous, il en est un autre rarement justifiable: le manque de ponctualité. «J’ai failli attendre» aurait dit Louis XIV devant l’attelage essoufflé d’un carrosse versaillais. Son descendant Louis XVIII, lui, ne faisait pas patienter ses conseillers. On lui doit une devise qui survivra aux monarchies françaises: "L'exactitude est la politesse des rois». En 1954, le romancier André Maurois rétorquera: «Et le retard, la politesse des artistes». Pourtant aucun premier violon n’oserait faire poireauter tout un orchestre classique, et j’ai eu un ami peintre, Kurt von Ballmoos, qui lâchait les pinceaux pour ne pas rater un match de foot à la télé. Mais convenons que la belle ouvrage ne se réalise pas dans la précipitation: en 1512, le pape Jules II exaspéra Michel-Ange en le forçant à adopter un rythme effréné pour l’achèvement des fresques de la Sixtine. Un génie, ça ne se brusque pas!

Dans un essai intitulé Eloge du retard*, la psychanalyste française Hélène L’Heuillet témoigne que l’angoisse de ne pas être à l’heure, d’être en avance sur tout, est une pathologique moderne: «Fabriquer tant de précocité donne que le sentiment du temps, donc de notre existence, nous abandonne.» Celle-ci s’affadirait à force d’être huilée par de prétendues valeurs de civilisation (rentabilité, promptitude, fluidité, flexibilité… ), mais on pourrait les déjouer par des «variations» qui scandaliseront ceux qui les défendent. Comment? en traînaillant, en prenant les chemins de traverses, en faisant l’école buissonnière. «Un laps de temps, écrit-elle, permet de ressaisir notre condition temporelle.»

Chez elle, ce laps de temps est une stratégie de résistance. Chez les Vaudois, un rituel régional en rupture avec la légendaire ponctualité helvétique. Ils l’ont d’ailleurs institutionnalisé en le mesurant: 900 secondes, pas une de plus, pas une de moins. Ce léger retard a souvent été toléré en raison de son charme désuet et de ses origines rurales: selon mon confrère Frank Bridel, c'était une réaction de paysans respectueux des rythmes naturels, réfractaires aux hâtes citadines. «Prendre son temps, pensait-on, c'est la première des libertés.» 

Cette élasticité horaire à la vaudoise avait inspiré en 1941, sur les ondes de Radio-Lausanne, une série de sketchs mémorable, adéquatement intitulée Le quart d’heure vaudois.

*Payot, 170p.

09/10/2021

Lausanne fière de son italianità

Dans une brasserie de Montparnasse, une Parisienne me croyait Berrichon ou Ardéchois: «Ah! vous avez l’accent de Lausanne? Vous bénéficiez quand même du voisinage de la France… » 

- Oui Madame, mais de celui de l’Italie tout autant.

D’autres Romands sont pareillement fiers de cette mitoyenneté culturelle avec la nation héritière de l’Empire romain - qui a laissé de beaux vestiges à Nyon, Avenches ou Vidy. Certains Vaudois savent que leurs archives médiévales sont conservées à Turin, qui fut la capitale des souverains de Savoie (les leurs jusqu’en 1536) avant d’être en 1861 la première de l’Italie. Unifiée, celle-ci devint un vivier d’ouvriers qualifiés en génie civil, auxquels la Confédération fit appel. Dès la fin du XIXe siècle, ils affluèrent d’abord sur le site du percement du Gothard, puis pour d’autres chantiers: jusqu’à l’orée des années 90, près de 5 millions d’Italiens ont vécu et travaillé en Suisse. Il y a 40 ans, ils étaient 600 000, soit les 54% de la population étrangère du pays. Aujourd’hui, ils sont près de 130.000.

Au Musée historique de Lausanne, l’exposition Losanna Svizzera * rappelle que la capitale vaudoise a eu recours, elle aussi, à ces bras transalpins pour redessiner la ville. Au coeur de la rétrospective, flamboient une iconique Vespa Primavera, la réplique d’une épicerie transalpine et plusieurs générations de cafetières piémontaise. Passé le sulfureux titre universitaire lausannois accordé à Mussolini en 1937, on s’arrête devant des photos mémorables: ouvriers se passant des valises par les fenêtres d’un train, ou à l’oeuvre pour la construction d’hôpitaux, de bâtiments industriels, d’autoroutes."Si les ponts et les maisons de la région pouvaient parler, ils le feraient en italien!", ironise un maçon retraité.

Ces « soldats du travail au visage et aux mains de vieux bois», tels que Chessex les dépeignit dans Le portrait des Vaudois (1969), avaient connu des années difficiles, victimes d’une xénophobie lancinante. Or «appelés en Suisse pour leur bras, ils se sont révélés être des hommes», comme disait Max Frisch. Des héritiers de Michel-Ange qui ont rendu notre contrée prospère en lui instillant le goût de leur langue, de l’espresso bien serré, et d’une opulente gastronomie que nous aimons: c’est à la rue de Bourg que s’ouvrit en 1958 la première pizzeria de Suisse. Cela s’appelait déjà Chez Mario.

www.lausanne.ch/mhl