14/02/2019

Flânerie, jogging et poudre d’escampette

Qu’il neige, pleuve, vente ou fasse soleil, le soussigné est un marcheur forcené, dont un des parcours préférés s’étire des bosquets de Vidy jusqu’aux guérites de Morges. Le dimanche matin, il salue des cormorans juchés sur des pieux d’amarrage. Ils lui répondent en se déployant en éventails chinois. Puis des cygnes wagnériens voguant en couple, des mouettes et des goélands s’égosillant en cadence, des corbeaux freux en assemblées hitchcokiennes. Rarement un autre flâneur qui se contente comme lui d’inhaler les embruns du lac pour jauger leurs effets sur l’évolution saisonnière.Plus nombreuses sont des silhouettes marathoniennes courant si vite qu’en les croisant, on ne retient que des grimaces crispées, dues à l’effort, à l’euphorie sportive. En éclaireuse, voilà une fulgurante jogueuse à tresse virevoltante et blonde; loin derrière trois papys en training et à barbe flottante. Ces humanoïdes à semelles de vent rêvent de s’envoler, s’affranchir d’une «tyrannie de l’immédiateté» imposée par des routines professionnelles. Ou par le carillon d’un ordi de poche, qu’ils ont éteint pour renouer avec une salutaire solitude mentale. Leur vélocité dominicale a le mérite de leur rendre un souffle naturel, «anténumérique», donc antédiluvien…

Il existe hélas des gens moins inoffensifs que ces hygiénistes dominicaux. Plus pressés, car soupçonnés d’un délit pénal, ils sont en fuite, en cavale. En Romandie, comme dans d’autres contrées francophones, on presse le pas, on a feu au derrière, le diable à ses trousses, on prend ses jambes à son cou, on galope comme un dératé. Chez les Gruériens, on court plus originalement «à sauts de porc», chez les Genevois d’Hermance «comme un chat maigre», chez les Valaisans de Vollèges «comme une poule chassée de son nid», en Ajoie jurassienne « aussi vite qu’un crapaud montant à l’écuelle.»

Toute une singulière métaphorisation animalière à laquelle la tradition vaudoise ne déroge pas: d’un malfrat qui a pris la poudre d’escampette sans les avertir, de vieux Leysenouds disent qu’il ne s’est «pas inquiété du prix de l’aune». Comprenez que même ses soucis d’argent ne l’ont pas retenu. A Penthalaz, dans le Gros-de-Vaud, on dira qu’il s’en va au cul du chien (en patois aou ku aou tsin), soit à l’autre bout du monde. 

- C’est où, en Australie?

- Qu’il se rende déjà au bout du lac. Genève, c’est déjà si loin!

 

 

01/02/2019

Crocodile en sauce et foie de jaguar

Intimidés par la frénésie de l’antispécisme qui leur reproche d’ingurgiter des big macs, savourer du poulet fermier ou des truites de Vallorbe, certains amateurs de viande s’en excusent piteusement sur les réseaux. D’autres montrent les crocs, roulent des biceps de recordman du barbecue et poussent l’effronterie en réclamant du gibier excentrique. Des espèces protégées d’outremer: le zébu pakistanais, le suricate de Namibie, l’alligator floridien des Everglades. Plus localement, quelque mygale «à genoux rouges» dérobée au Papillorama de Chiètres, un fauve des neiges échappé de Servion… Or, sans fabuler, on a repéré en décembre des supermarchés de France proposer sans illégalité du gigot de zèbre en guise de dinde de Noël, alors que la population de ces équidés d’Afrique centrale est en déclin. 

A Bruxelles, au réveillon d’un ami un rien folâtre de Saint-Géry, il y avait de la queue de crocodile! A quoi ça ressemble? «A du poulet fade, vaguement poissonneux, mais on l’a saucée à foison, rassure-t-il. Les gosses s’en sont resservis en frissonnant de joie dès qu’ils surent de quelle bête ça venait. Alors qu’à Pâques, ils avaient pleuré en apprenant que le lapin à l’estragon était Boubillon, un lapereau qu’ils chérissaient comme un petit chat domestique.» 

Bon, on ne débite pas encore du chaton dans les boucheries de Belgique ou de France! Ni de Suisse, où l’on se contente de vendre de l’autruche des savanes, le plus grand des oiseaux. Si la chair de la plupart des volailles est blanche, la sienne est rouge et fibreuse comme celle du boeuf. Ou du kangourou, dont la commercialisation est autorisée chez nous depuis 1980. Dans son Dictionnaire de la cuisine, Alexandre Dumas le trouvait déjà en 1873 plus aromatique que le lapin de garenne. Il y vante au passage un brouet qu’il n’a probablement pas goûté: «On fait avec de la queue du kangourou, très musculeuse et très forte, une soupe qui l’emporte sur toute autre par sa saveur et sa bonté.» Il aurait aussi mâchouillé du crapaud des Antilles, du foie de jaguar, et un fameux «beefsteack» d’ours qu’on lui aurait servi dans une auberge de Martigny. 

Or, bien avant le père de Monte-Cristo, les  Césars dégustaient à Rome une grande panoplie de fauves. 

Sauf du lion, un peu trop nourri de chrétiens.

20/01/2019

Pout conjurer le smog, devenez poète!

En ce mois de janvier, le ciel devient bleu et or sur nos cimes et préalpes, comme dans les enluminures médiévales. Mais à moins de 1000 m, il prend une couleur de «lavasse», devient fuligineux, ou «légèrement ouaté». Les épithètes dépréciatives ne manquent pas à ces ronchons de citadins; à ces bobos urbains qui ne peuvent aller skier le week-end à Leysin, et gémissent d’être privés du soleil d’hiver. Car son disque, plus rond que celui d’été, émet une luminosité d’autant plus bienfaisante qu’elle est blanche. Le plafonnement de stratus qui l’obscurcissent sans parvenir à s’effilocher serait chargé de particules fines issues de polluants industriels qui ternissent de majestueux bâtiments mollassiques de Lausanne, ou d’autres en pierre jaune d’Hauterive de la rue Four, à Yverdon. Et cela opérerait aussi comme un éteignoir sur les berges rocheuses de Vevey, la pénéplaine mamelue de la Broye et ses sentiers. En persistant, ce crachin-là aigrit le moral de  toute population urbaine, en Romandie plus qu’ailleurs. Plus qu’en Angleterre en tout cas, où il a pris le nom de «smog» (un mot-valise formé à partir de smoke, fumée, et fog brouillard) pour plomber l’azur shakespearien et le zébrer de pluies quotidiennes. 

Au fil des siècles, les Britanniques s’y sont tellement accoutumés qu’ils tiennent cet affreux smog pour un trésor patrimonial, un joyau de la couronne! Il leur arrive pourtant de se rendre en famille à la National Gallery pour se recolorer l’âme devant les incandescences picturales de William Turner, 1775-1851, un«voleur des vents du monde et des poussières des siècles». D’un seul coup de pinceau, ce Londonien pur sucre aux yeux tristounets, faisait fuser des flots de couleurs en trouant par-ci par là le ciel.  

En Suisse, où la qualité de l’air se serait améliorée depuis 20 ans, on se libère de toute morosité en croquant du chocolat noir. Plus efficacement, et pour conjurer ce plafond en verre dépoli qui nous désensoleille, on peut relire des poètes grecs et romains experts en phénomène de transcendance climatérique. Ou encore les romans, essais ou poèmes de Jacques Chessex, où la brume la plus brumeuse  se confronte aux noirceurs les plus noires. Et il en jaillit de la lumière!

Dix ans après sa mort subite à Yverdon, l’ermite de Ropraz flamboie encore.