21/01/2017

Les bouches en cul de poule de la BSL

Des lecteurs m’avisent qu’ils méconnaissent l’expression «parler pointu», que j’ai utilisée récemment à propos d’anciens clients de la brasserie de la Couronne d’Or. Elle n’est pas un idiotisme d’ici. Elle nous vient de France méridionale pour caractériser, en persiflant, l’accent des gens du Nord. Ceux de Paris surtout, qui déclineraient les phrases la bouche en cœur, avec affectation, sans les mâchonner vulgairement comme à Toulon ou Perpignan. (En les débitant plus rapidement que le cours de leur pensée, aussi précipitamment qu’ils déglutissent un jambon-beurre.)

Au pays de Jean-Villard Gilles – qui maîtrisait le montmartrois autant que l’apathie malicieuse des causeries et «cottergeries » de ses aïeux vaudois – on a toute précipitation en horreur. On ne s’y hâte qu’avec lenteur, celle de la devise de l’empereur Auguste «festina lente», que Boileau transcrira au XVIIe siècle en vers immortels:

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… »

 

Ou à l’instar de Lilette Forneroz, de Rivaz, qui réduit le feu sous la soupière car son mari et ses deux aînés sont allés à une dégustation dans un caveau du village, où ça boit bien lentement…  On y échange peu de mots: la langue de Voltaire, de Ramuz, Roud et Chessex s’y bougonne plus qu’on ne l’articule.

Rien de tel dans les salons et prétoires de ce que l’on a appelé naguère la BSL. Entendez la «bonne société lausannoise »: la moins rurale, la moins  “inculte”, la plus notariale, avocassière ou professorale. C’est chez elle qu’il fut usage de «parler pointu», avec une bouche moins en cœur qu’en cul de poule: contraction des maxillaires et des muscles orbiculaires, pour prononcer le mot pruneau, par exemple, comme font les coquettes devant un miroir. Ou des expressions professionnelles: «Pour tout état de cause» ; « pour solde de tout compte», etc.

Maître André Manuel (1925-2002), qui fut lui-même un grand avocat de Saint-François, et un étincelant polémiste notamment dans la «Nation», comparait la moue moelleuse de certains de ses confrères à celle de Giscard-d’Estaing. «Ils s‘évertuent comme lui au parler distingué mais malgré eux, dans leurs péroraisons, et sans qu’ils s’en aperçoivent, la bonne vieille tonalité vaudoise affleure joliment, comme dirait Gilles.»

15/01/2017

Royauté séculaire d’un troquet vaudois

En janvier 2007, trois fervents du patrimoine bistrotier ont scrupuleusement restauré à l’ancienne une émouvante pinte de Lausanne. S’ils sont en droit de fêter cette décennie samedi prochain*, l’établissement qu’ils ont revitalisé souffle le même jour 123 bougies - étrange jubilé qui chante comme le «un-deux-trois-soleil» des récrés de mon enfance. Celle de la Couronne d’Or remonte à une famille Schertenleib qui l’a créée en 1894, déjà à la rue des Deux-Marchés, à équidistance des vachers de la place du Tunnel et des maraîchers de la Riponne. L’ambiance était coconneuse, fibrée de bonhomie, et le samedi, des ruraux vicinaux à rouflaquettes en bataille débarquaient, avec des semelles enduites de lisier, pour initier au tutoiement des citadins au parler “pointu”. Après le schmolitz, on déglutissait une soupe au cerfeuil, des spécialités charcutières, puis une fondue moelleuse légendaire dont la recette sera transmise de patrons à patronnes jusqu’en 1966, lorsqu’une dame Panchaud recueillit le secret  d’une dame Jaggi.

Solange Panchaud « gouverna » le Café-Brasserie de la Couronne d’Or durant 40 ans, secondée par un géant timide préposé aux utilités et d’un chien au poil dru qui ronflait sous les tables en bois et des lambris verts. En janvier 2007, elle céda son trousseau de clés (dont une, celle des WC, était suspendue à un reste d’os à moelle…) à Christian Egger, Julien Magnollay et Laurent Caspary. Un psy devenue galeriste et deux journalistes de haut vol qui eurent la subtilité de ne pas faire « revieillir» artificiellement la pinte, mais de lui restituer ses charmes d’origine. Leur idée était de «garder tout ce qui pouvait l’être, et de changer ce qui devait être changé”

Après avoir beaucoup raclé, le triumvirat  est tombé sur des vestiges Belle-Epoque: un parquet en bois noble que la mode des années 60 avait dissimulée, ainsi qu’une claustra élégante elle aussi camouflée: il s’agit d’une paroi réfringente en verre ajouré qui diapre naturellement la lumière d’une salle, plus joliment qu’une boule disco. D’autres trésors en images légendées d’anecdotes seront exposées, dès le 21 janvier, sur un mur. Ce jour-là, le café sera servi au prix de 1894 et la soupe au pois gratis. Le lendemain, dès 18h., les quatre rockeurs de The Company of Men  mettront en musique 123 ans d’une belle aventure bistrotière.


www.couronnedor.ch

01/01/2017

Marcher dans le froid rend philosophe

L’an 2017 a-t-il déjà une odeur particulière, moins soufrée et tragique que les deux précédents? Il suffit d’ouvrir les fenêtres pour le flairer, même si le vent est glacé et que la grippe vous a enchifrené. Les rhumes les plus carabinés, dit-on, empêchent de faire la distinction entre la suavité d’une fleur et le graillon d’un fond de casserole. Or l’oxygène d’un an tout neuf est mieux qu’odorant: il désobstrue nos narines, plus des canalisations insoupçonnées du cerveau – du côté de l’épiphyse, soit la glande pinéale chère à Descartes qui la tenait pour le siège de l’âme. L’air de janvier a beau transir les ravins et mamelons broyards qui entourent sa ferme familiale, il ne décourage pas le jeune Firmin Tienleloup, de Combremont-le-Petit. Le génie du froid l'aiguillonne et l’appelle. Il s’habille chaudement pour le braver en marchant, d’abord jusqu’à Combremont-le-Grand. Après quoi, il met le cap sur Molondin, puis Avenches, Romanshorn, Cracovie, Krasnoïarsk...

Toutes les destinations sont envisageables, l’important est de fouler l’herbe gelée et la neige. D’y laisser la marque de ses semelles entre les pas du chat haret, les brisées du sanglier, les traces étoilées d’échassiers qui nous reviennent de Suède, et quelques crottes de renard. A son tour, on se délecte de devenir fier et sauvage: une espèce de loup-garou hantant les forêts du Pays de Vaud et d’ailleurs.

Si Firmin se désoriente, tant mieux:il aura l’émotion libératrice, un peu foldingue, de ne plus être un simple rouage de la «communauté humaine» L’écrivain Paul Morand, qui vécut de 1948 à 1976 à Vevey, lui soufflera à l’oreille cette méditation nuée de mythologie latine: «Flâner n’est pas perdre son temps, les dieux veillent; les Anciens priaient volontiers Vibilie, déesse des égarés.» Il entendra, qui sait? une voix plus antique, plus puissante et lapidaire:  «L’exercice de la pensée est un chemin ; personne ne peut marcher ni penser à votre place.» C’est signé Platon.

Tous les médecins conviennent que se déplacer au rythme de ses pas, au moins trente minutes par jour est un exercice nécessaire à la santé: ça remuscle les jambes et les bras, renforce le système immunitaire, et diminue l’anxiété en produisant ces hormones du bonheur qu’on appelle endorphines. Bref, ça rend philosophe comme Rousseau.