10/08/2017

Où sont passés les vilains hannetons?

Sous la loupe d’un entomologiste, sa mine n’a rien d’engageant: front plat et velu, un regard de crabe coincé entre deux excroissances gélatineuses… Certains régents scolaires du Gros-de-Vaud avaient cette expression-là quand ils entraient en colère. Or c’est l’expression naturelle du hanneton, un coléoptère jadis familier de nos vergers. On peut en parler au passé, car au lendemain de la Deuxième guerre, il avait été décrété trop nuisible, et qu’il serait en voie d’extinction. Victime souvent de traitements insecticides aujourd’hui prohibés.
A nos douze ans, en 1966, il pullulait dans les hêtraies de Thierrens. Mlle Lucette, la cheftaine de notre escadron de Coeurs vaillants de la paroisse de Pully, nous y emmenait au volant d’une camionnette bleue pour participer à une partie de «hannetonnage »: il s’agissait d’agiter des branches avec une gaule. Moins pour en faire tomber des abricots, des drupes de noix, des marrons, que des bestioles hirsutes au regard aussi mauvais qu’un instituteur rural à l’ancienne. Le faux-col et les besicles rondes en moins.
Le tâcheron à bretelles qui orchestrait l’opération considérait à raison le hanneton comme un parasite. Non pas à cause de sa mine patibulaire, mais pour les ravages perpétrés par sa larve: un ver laiteux, inoffensif d’apparence, mais qui se repaît de racines et, en trois jours, vous dévaste trois potagers! Eliminer le hanneton était un exercice de salut public, et le mioche qui en récoltait un «cornet plein» se voyait récompensé d’une thune: l’équivalent de 100 carambars de ce temps-là!
Vos aïeux vaudois, qui avaient la langue bien fleurie, avaient donné au hanneton le surnom sonore de cancoire, du patois «cancorna", un dérivé du latin «cancer», soit crabe… Un journal satirique de la Belle Epoque l’avait d’ailleurs adopté en mascotte, et même comme titre. «Le Cancoire» fut une espèce de «Canard enchaîné» lausannois. Avec d’autres concurrents illustrés de caricatures (« Le Croquis vaudois», «Le Rezipet», «La Crécelle», «L’Arbalète»), il a préfiguré l’actuel et vigoureux «Vigousse» lancé en 2009 par les humoristes Barrigue, Nordmann et Flütsch.
Mais remercions ce pauvre coléoptère, au vol confus, maladroit
d’avoir inspiré une tournure joliment imagée qui caractérise notre humanité balourde: «Etre étourdi comme un hanneton». Ou comme un prof gâteux qui a perdu ses lunettes.

29/07/2017

Notre profil gauche serait littéraire

On se photographia soi-même pour la première fois dans un de ces photomatons automatiques, qu’on trouve encore dans les supermarchés, dont celui de La Combe, à Nyon. Ces isoloirs, que protège un rideau de confessionnal, furent des ancêtres antédiluviens du selfie. Mais ça ne se contrôlait pas comme un smartphone - où des applications peuvent désormais vous embellir à volonté. Dans les cabines d’antan, votre faciès était capté de plein fouet, d’un seul flash et de front, pour en rejaillir cireux avec des prunelles rouges de lapin. Vous aviez un air épouairé, ou farouche, très apprécié des douaniers.
Puis un jour, votre maman vous conduisit jusqu’à l’atelier lausannois de Mlle Quinette Hurni (1915-2004), une pionnière de la photographie alpine qui savait saisir les angles d’une frimousse avec l’oeil d’une géologue experte en gemmologie cristalline. «Ne me regarde pas de face, mon garçon, t’y as l’air d’un rabotson de campagne; tourne donc voir ton menton à droite, que je prenne ton profil gauche!»
De cette visite, rue Saint-Laurent, vous restent une gerbe de souvenirs: l’accent rural d’une dame pourtant «de la capitale». Une mise en scène qui se soldait moins douloureusement qu’un passage chez le dentiste. Vous en retenez surtout que la physionomie humaine a plusieurs facettes, tel un cristal justement, un diamant… Qu’elle fût la vôtre, ou celle de personnalités plus connues.
De la reine Elisabeth II, par exemple: sur les timbres-poste britanniques, elle ne présente que sa joue gauche, même si elle apparaît de trois-quart sur des monnaies ou des billets de banque. A l’instar - toutes comparaisons artistiques gardées - de La jeune fille à la perle, de Vermeer, du Bonaparte inachevé de Louis David, voire d’une certaine Joconde!
Selon une étude de psychologues australiens, seules quelques célébrités scientifiques (ingénieurs, mathématiciens, astrophysiciens) tendraient aujourd’hui à montrer leur profil droit à l’objectif des photographes, alors qu’un écrivain ou un musicologue en offrirait le gauche. Le gauche pour les émotions et la création artistique, l’autre pour la raison, la rigueur, la logique.
Mais ce ne serait qu’une affaire de répartition physiologique entre deux lobes cervicaux. Une osmose confuse entre un organe qui fait bouillir les sentiments et un autre qui réduirait l’expression «je t’aime» en austères algorithmes.

21/07/2017

Dans le quartier ferrugineux des Faverges

L’été y accentue une odeur d’herbettes et de limaille rouillée. Confinées dans le Sud-Est lausannois, les Faverges forment un faubourg claquemuré, trop détaché du centre-ville. La mentalité de ses habitants s’en ressent: ils affirment une prétendue joie de vivre dans un environnement «autarcique et calme». Trop calme? En cet été suffocant qui pixellise les lumières à la Cézanne, le silence n’est perturbé que par le vrombissement du bourdon pelucheux autour de la moustache d’un aïeul qui fait la sieste au balcon. L’hiver est plus tonique: acrobatiquement , des fillettes blondes ou africaines s’avancent sur leurs mains dans la neige. Par toute saison, on peut river les yeux au ciel qui, lui, est sans horizon fermé. Il est bleu lémanique, océaniquement changeant.

Or il suffit que la brise dérive pour que les fragrances de fougères, de menthe sauvage s’éteignent et rendent l’air plus ferrugineux. Car ce quartier s’encaisse entre des remblais parallèles de lignes CFF: celle qui arrive de Berne au nord, et celle qui, au sud, vient du Valais. Ferroviaire, il l’est historiquement, voire sociologiquement: au début des années 60, on construisit entre les deux surélévations des immeubles destinés aux familles des employés de la régie. Depuis, des locataires d’autres professions et de toute origine se sont acclimatés à ce décor gris perle où perdure un style prolétarien émouvant.

La plupart méconnaissent son passé séculaire: à l’époque gallo-romaine, un certain Cassius, peut-être affidé aux derniers Césars de l’Empire, régna là sur quelques vignes. Il y laissa son nom, que l’Histoire et les dialectes on déformé: voilà pourquoi ce secteur urbain, limitrophe de Pully, s’appelle officiellement En Chissiez.

Plus tard, des soeurs dominicaines rachetèrent le domaine et y firent leurs dévotions jusqu’à la Réformation (1316), avant de s’exiler à Estavayer. Elles confièrent leurs parchets et le pressoir à un tâcheron nommé Bender. «Pressoir» se disait alors truict. Et c'est d'un «truict-à-Bender» que découlerait le nom du Trabandan, une rue déclive qui, aujourd’hui, nous fait descendre jusqu’à cette combe où chante la Vuachère de mon enfance. Elle est surtout le royaume du têtard et de la libellule.

A l’aube, un merle haut perché siffle encore le «Veni Creator» des petites nonnes de Saint-Dominique.