28/05/2017

Les vertus du thé et sa nocivité d’antan


Le  jeudi de l’Ascension, le crépuscule du Léman était jaune! Au signal de Bougy, les randonneurs ondulaient en figures d’ombre comme dans un grand bol de thé. Du thé de qualité supérieure: le Yunnan d’or de Chine, le Vithanakande noir de Ceylan, le tchaï russe aux sept agrumes… Les thés dont je parle sont faits de feuilles entières, donc autrement plus odorifiques que les industriels vendus en sachets, et que des Anglais imaginatifs comparent  à des «dustbags» - soit des sacs d’aspirateurs…
Après l’eau, le thé est la boisson la plus bue au monde et, selon des statistiques officielles, les Suisses en auraient  importé l’an passé plus de 5800 tonnes, contre 4600 il y a cinq ans. Chacun de nous en boirait 2, 9 décilitres par jour - le contenu d’une tasse ordinaire. Cela paraît infime, mais en même temps beaucoup dans une patrie de vignerons et de brasseurs de bière.  
Plus réjouissante est notre propension à préférer le naturel à l’instantané des supermarchés.  A Lausanne, Yverdon, ou Vevey, de nouvelles «maisons de thé» à l’ancienne font florès. On y observe des rituels ataviques à la londonienne, ou antédiluviens à la nippone. On s’y désaltère plus lentement, plus méditativement, laissant les vertus thérapeutiques du breuvage diffuser sans hâte leur pouvoir antioxydant dans toutes les parties de l’organisme. Si cette théorie est unanimement approuvée par les médecins, elle fut contestée par un de leur plus prestigieux prédécesseurs, le célèbre Dr Samuel-Auguste Tissot (1728-1797). Un savant vaudois de Grancy, qui exerça son sacerdoce à Lausanne pour soigner les princes et aristos du Siècle des Lumières: dans une lettre sur La santé des gens de lettres (1775) il mettait en garde: «La plus funeste des boissons, quand on en fait un usage fréquent ou abondant est, sans contredit, le thé. J’ai vu des hommes très forts et très bien portants, à qui quelques tasses de thé, bues à jeun, donnaient des anéantissements, des bâillements, des malaises, qui duraient quelques heures et quelquefois ils s’en ressentaient toute la journée.» Faut-il le rappeler? Le même Tissot fut l’auteur d’un essai intitulé L'Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation (1761).

19/05/2017

Les pivoines sont de suaves pudibondes

Quand le cobra d’Indonésie se sent en danger en sa jungle, il se cabre et crache. Dans le district de Morges, le bouvier de Paulin - ajusteur-fraiseur à Bremblens - réagit en montrant ses crocs. Quant à «Flouff», la chatte léonine de votre voisine, elle hérisse son échine et fait enfler sa queue en écouvillon de ramoneur. Chez les humains, Guillaume Tell défia sa peur en bandant une mythique arbalète. Moins courageuse, votre aïeule Edmée n’avait d’autres défenses possibles que de rougir devant les inconnus qui lui jetaient des oeillades égrillardes dans le brimbalant tram du Jorat qui, en 1911, la ramenait à Moudon.
Pourquoi rougit-on? Selon des comportementalistes avisés, cette réaction épidermique serait chimiquement stimulée par une maudite adrénaline qui dilate les vaisseaux du cou et envoie un afflux de sang jusqu’au front, en passant par les joues. Un signal à l’agresseur en définitive peu belliqueuse.
D’aucunes (d’aucuns aussi) rougissent jusqu’aux oreilles, jusqu’aux yeux, voire «jusqu’au blanc des yeux». A l’instar du homard ou de l’écrevisse, d’une tomate, d’une confiture de framboise. Plus joliment: comme un coquelicot, ou mieux encore: une pivoine. Une tubéreuse que les Chinois cultivent et vénèrent depuis le VIIe siècle pour ses vertus curatives, mais aussi pour sa suave somptuosité: elle symbolise pour eux la beauté féminine.
Après la grimpante et volubile clématite, c’est bien elle est ma fleur préférée. Elle n’affiche pas l’arrogance collet-monté de la rose. Il lui arrive même d’être artistement ébouriffée, d’avoir des froufrous affriolants sous ses jupes. Or la pivoine séduit surtout par son air de nonchalance feinte, sa rébellion à toute domesticité horticole, et son passage éphémère dans l’année.
Sous nos ciels, elle fleurit plus tard qu’en Ombrie, mais la voici déjà qui émaille par ses boules rose-thé, framboise ou auburn (parfois blanches et nacrées) les étals de la Palud ou ceux des maraîchers attalensois du marché de Vevey.
Son élégance vieillotte et princière est encore plus manifeste quand elle éclôt dans les jardins privés de la Côte vaudoise, entre Rolle et Versoix. En ingénieuse couturière, notre fleur y chamarre et embaume des treillages en bois peints en vert. Les bourdons les plus dodus du mois de mai s’y laissent piéger.
Et avec une gourmande béatitude.

14/05/2017

Chats du Web, d’alpage ou giacomettiens

Aux dernières nouvelles, des milliards de vidéos qui leur sont consacrées gravitent sur la Toile: «Les cyberchats étendent peu à peu leur contrôle sur le réseau, sinon sur le monde» (Libération). Mais il n’est pas interdit de s’en émerveiller au naturel:
si dans mon nouveau quartier «sous-gare» les chats sont moins nombreux, chacun y gère un territoire instinctivement délimité, son aire de solitude méditative. Rien à voir avec les meutes de félins faméliques qui, dans les îles de la mer Egée ou en des ports maghrébins, se ruent sur la première charogne (humaine parfois) que la marée rapporte. Ceux dont je parle sont lausannois, replets, bien nourris. Je soupçonne même quelques voisins de leur servir quotidiennement des entrecôtes premier choix, voire des sashimis japonais disposés en étoile dans une assiette en porcelaine.
Il y a 20 ans, j’avais rencontré vers les Ormonts un beau patriarche, admiré autant pour sa barbe en fleur que pour son avarice: «Mon chat Victor est formidable, clamait-il, c’est un chasseur, il parvient à attraper même des levrauts. Pas besoin de le nourrir.» Sachant que ce pauvre tigré de Victor n’avait pas ces prouesses, et restait aussi affamé de caresses, la nièce du vieux grigou lui refilait secrètement des lardons qu’elle avait chapardés au fumoir: "Sinon il serait devenu giacomettien. Un si gentil matou!"
 Pour le grand artiste grison, le chat était un animal plus sacré que l’art: «Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat» disait Albert Giacometti, qui l’avait quelquefois sculpté: infiniment maigre comme il se doit, l’échine raide tel un filin noir, la queue à l’horizontale. Mais que de grâce dans cette raideur et cette horizontalité!
Les écrivains les plus racés se sont évertués à décrire au mieux le chat. Avec un tantinet plus d’effervescence que dans les messages de ces facebookers qui se prétendent vos «amis».
 Chez un poète, le chat devient un exercice de style: «Peut-être est-il fée, est-il dieu? » (Baudelaire). «Le chat signe chacune de ses pensées avec queue » (Ramon Gomez de la Serna). C’est «un petit empereur sans univers, un conquistador sans patrie » (Pablo Neruda). «Chaque chat est un chef-d’œuvre » (Léonard de Vinci).