13/10/2018

La noix, ce petit cerveau comestible

La locution «à la brune» pour désigner la tombée du jour, convient bien joliment aux variations chromatiques de l’ automne qu’on vit: les ciels du Jura se caramélisent, virant du jaune colchique au brou de noix, qui fut le pigment préféré de Caravage. Le maître milanais du clair-obscur et des toiles bibliques, et d’autres artistes de la Renaissance, s’en servaient pour enduire leurs fonds d’une tourbe ténébreuse qui, par contraste, ravivait la blancheur d’une épaule, la vivacité d’un regard, la réfringence d’un crucifix. Appelée aussi marc de noix - ou nillon par des Vaudois qui l’écoulent dans des tartes onctueuses - cette substance marron a été inventée au XIIe siècle par des menuisiers pour colorer le bois des stalles d’église. Elle est sécrétée par le péricarpe du fruit vert blond du noyer qui est, comme on sait un bel arbre au port arrondi, haut de 20 à 25 m, et dont le feuillage tenace à folioles ovales et pointues lui fait atteindre parfois l’âge de 300 ans.

Jadis dans la Broye, et de Bavois à Chavornay, ses drupes étaient gaulées à la mi-automne à l’aide d’une longue canne qu’on remuait dans ses frondaisons. Puis on les faisait sécher jusqu’à fin novembre dans une mansarde bien aérée. En décembre, des familles entières s’adonnaient à leur cassée et à leur tri autour d’une table éclairée par des braisières. Une photographie de Gustave Roud - qui ne fut pas seulement un grand poète - a immortalisé en 1941, dans la cuisine des Cherpillod, des fermiers de Vucherens, ce rituel dit du gremaillage. Soit de la cassée des coques et du triage des cerneaux destinés au pressoir. Je reviens à la noix elle-même: les moulures sinueuses de sa coque évoquent celles d’un crâne humain, et la chair crémeuse qu’elle protège se divise en deux cotylédons gélatineux semblables aux lobes de notre cerveau. Penserait-elle comme nous? Aussi convient-il de l’ouvrir avec une méticulosité chirurgicale. Et, avant de la croquer, d’entonner une célèbre chanson que Charles Trenet composa en 1948 et qui nous interroge philosophiquement: «Qu’y a-t-il dans une noix? Qu’est-ce qu’on y voit?» 

Dans Finnegan’s Wake, son ultime roman paru 9 ans plus tôt, l’immense James Joyce y salua une reconstitution de l’univers: «The whole world in a nutshell

06/10/2018

Un panorama chinois au Grand-Chêne

 

Au seuil de la galerie, on est accueilli par un fringant trentenaire soucieux autant de sa mise que du choix de ses mots. La première relève-t-elle d’un dandysme vestimentaire issu de la high class londonienne, voire de Lord Brummell lui-même, l’arbitre historique de toutes les élégances? On a tout faux: Sir Vernon doit probablement s’habiller à Milan plutôt qu’à Savile Row, et dans l’esprit italien de la sprezzatura qui affiche une nonchalance roublarde avec l’air de dire: «Ah bon, je suis chic? Tiens, je n’y avais pas pensé.» 

Or le propriétaire de la Galerie Dubner Moderne, rue du Grand-Chêne 6, ne parle pas comme ça. Après vingt ans d’études en Suisse, il a adopté le discours poli, tout en atténuations, des Lausannois. D’ailleurs il n’est pas Anglais mais New-Yorkais… ce qui brouille encore les cartes, et confère une fourmillante sensation de cosmopolitisme à ses rafraîchissantes cimaises. 

Depuis 2009, elles honorent des créateurs émergents et confirmés du monde entier. Plus régulièrement une douzaine qu’il a repérés au flair dans les quartiers les moins standardisés de sa ville natale - donc en retrait de Manhattan. S’y distingue un Matt Mignanelli, dont la peinture abstraite en camaïeu blanc et bleu se travaillait à main levée sur des monochromes lisses. Mais l’Américain s’est reconverti au grenu et aux anfractuosités du support, en toile ou de bois, où se jouent mieux les reflets du jour. Actuellement*, la galerie présente d’autres talents imprévus, dont celui très parisien de Thomas Dudan (un neveu du chanteur Pierre Dudan qui vécut à Epalinges), avec d’étonnantes Mobilographies: des images à bordure effrangée, capturées par un téléphone mobile antédiluvien…

Enfant de collectionneurs, Vernon Dubner cultive à leur instar non seulement le goût des beaux tableaux mais celui aussi des meilleurs endroits pour les exposer. Pour preuve le choix de cet espace de 80 m2 qu’il gère depuis bientôt dix ans en une maison où le grand peintre vaudois René Auberjonois eut son domicile et son atelier de 1918 à 1957. On y tourne le dos au lac, mais c’est pour s’offrir, par trois baies vitrées, une vision inhabituelle de la Cité: de haut en bas, voilà Sauvabelin et le CHUV, puis la Cathédrale, l’Ecole de Médecine, le palais de Rumine, l’Hôtel de Ville, et jusqu’aux immeubles sans cachet de la place Centrale. Des sites qui ne déferlent pas en cascade, mais se superposent au défi des lois picturales, un peu comme sur les rouleaux verticaux de l’art traditionnel chinois, où personnages et bâtiments ont la même taille quel que soit leur emplacement; la brume qui s'élève entre eux suffisant à suggérer la perspective et à différencier les plans.

D’ailleurs, un des peintres actuels préférés de Vernon Dubner est un Chinois qu’il a décelé à Pékin et qui perpétue cet art ancestral à sa façon: Li Jing, dont on peut admirer chez lui un Bouddha aux nourritures. Ce ne sont que fruits, viandes, figures animalières ou humaines déployées sur un rouleau. Deux autres, pareillement colorés et composés «à l’encre vive», viennent d’être acquis par le Metropolitan Muséum of Art.

C’est-à-dire dans la cité natale de notre galeriste de Lausanne, un de ses fidèles découvreurs.

 

Expo automnale jusqu'au 16 novembre.

 

https://www.dubnermoderne.ch/

 

 

22/09/2018

Sain’f, ses oiseaux, ses grandes orgues

Moins imposante que la cathédrale mais plus accessible, l’église Saint-François émeut les Lausannois par son isolement au coeur d’une circulation brownienne qui la déboussole. Voilà une aïeule désabusée qui n’attend plus rien de ses petits, sinon parfois un zeste d’estime. Aussi vient-on de la rajeunir en la parant de joyaux allégoriques: une colonie de 150 Uccellini, des oiseaux en céramique bleue, jaune, rose ou blanche vont barioler durant un an ses toits, auvents et ardoises. Ils ont été façonnés par le sculpteur Ignazio Bettua*, en hommage au Poverello d’Assise, l’oiselier qui a donné son nom à cette église érigée en 1272 pour des frères mineurs bourguignons. Autour de son clocher reviennent encore voleter des martinets alpins, même si son ciel a changé de confession. Reconverti en 1536 en temple protestant, l’édifice franciscain est resté choyé par nos édiles qui, en 1777, le dotèrent de grandes orgues de style Louis XVI. En surplomb d’un plus modeste dit «de choeur», et de cachet vénitien, elles élèvent des colonnes drapées d’argent coiffées de dorures rococo.

Quand elles sont en jeu, elles vibrent de feux prismatiques dans la nuit des ogives, tandis que sous les balustrades de la tribune soutenues par des angelots, des choristes vaudois entonnent en anglais approximatif le «And He should purify» de Haendel. Bon, il paraît qu’elles sont un peu fatiguées, car on y pianote jusqu’à six heures par jour, mais elles seront prochainement démontées, récurées et scrupuleusement astiquées. L'orgue, disait Balzac «est un orchestre entier auquel une main peut tout demander, et qui peut tout exprimer". Baudelaire, lui, y écoutait les vents grondeurs de la mer, et des effets amplificateurs qui font s’élever des vagues puis les affaisser avec fracas. Or il lui arrive de s’essouffler diminuendo pour tisser, en mailles serrées, une fantaisie en sol majeur de Jean-Sébastien Bach; accompagner la harpe et les voix juvéniles de l’In paradisum de Gabriel Fauré, en son célèbre Requiem. Ou jouer les Chants d’oiseaux pour le temps pascal d’Olivier Messiaen (1951) qui sut vénérer en disharmonies harmonieuses l’universalité de François d’Assise, l’ami de tous les oiseaux, mais aussi des Lausannois.

* Leur installation sera inaugurée durant trois soirées gratuites, dès le jeudi 4 octobre. Le jour où l'on fête les François!