31/05/2007

Petits noms de l'arobase

Ce petit signe, symbole du courrier électronique, a bien bouleversé nos habitudes en douze ans. Il est le plus souvent énoncé «at» (= à, chez, vers, en anglais), alors que le synonyme «ad» conviendrait mieux, puisqu’il est issu de la typographie latine des chancelleries du XVIIe siècle.

Aujourd’hui, l’arobase est désignée par divers sobriquets imagés, qui s’inspirent de son tracé en spirale:

la voici coquille d’escargot («chiocciola» en italien), queue de singe (en néerlandais «apenstaartje»), pâtisserie enroulée (le Strudel autrichien, en tchèque «zavinac»), ver de terre («kukac», en hongrois), singe araignée, ou atèle (en allemand «Klammeraffe»).

Pour les internautes russes, «@», devient un petit chien. Pour les Grecs, un canard. Pour les Français une coccinelle, une trompe d’éléphant, un testicule de souris… Et en Finlande, un «miukumauku». Traduisez: un miaou!

(En inscrivant le mot «arobase» dans la lunette de recherche de mes archives – colonne de droite – vous trouverez un petit débat entre bloggeurs autour de ce logogramme qui remonte à novembre 2006.)

30/05/2007

Poésie vestimentaire

Broussetou, ou broustou, de l’allemand Brusttuch. C’était au XIXe siècle, un vêtement d’homme très courant dans le Pays de Vaud: un gilet de laine ou de flanelle, avec des manches et deux rangs de boutons.

Le conteur montreusien Eugène Rambert (1830-1886), lui a dédié un poème: «Du vigneron vaudois je porte le costume, Cet ample broussetou, chaud comme une toison, Ce tricot roux et brun, fait selon la coutume, De laine de brebis filée à la maison. C’est là le vêtement que j’endosse en ma chambre; Ainsi que l’almanach, il indique le temps: De boutons en boutons, il se ferme en novembre, Et s’ouvre avec la rose au souffle du printemps… Rien qu’à considérer sa laine nuancée, Ici d’un roux plus brun, là d’un fauve plus clair, L’image du pays flotte dans ma pensée Comme aux brises du soir flotte un parfum dans l’air.» («L’habit du poète», écrit à Zurich vers 1880)

28/05/2007

Le triomphe de Marjane Satrapi

Iranienne naturalisée française, cette bédéiste est la coqueluche des milieux intellectuels parisiens, tous partis confondus, pour son trait particulier, son refus des lois de la perspective, et surtout son art très oriental de raconter. « Persépolis», son autobiographie en BD, que Vincent Parronaud a porté sur le grand écran sous forme de film d’animation, vient de recevoir le Prix du Jury, à Cannes. Nous l’avions rencontrée il y a cinq ans, dans le quartier du Marais

(Article paru dans 24 heures, le 9 septembre 2002) :


 Son album Persépolis 3 vient d'être publié à Paris, après avoir paru en feuilleton dans Libé. Rencontre avec Marjane Satrapi, belle Iranienne qui se raconte par des cases en noir et blanc.
C'est parce que, à 14 ans déjà, elle avait la langue trop bien pendue et qu'elle envoyait paître les institutrices «entchadorées» et inféodées au régime islamique, que Marjane Satrapi, née en 1970, a dû quitter son pays, à la demande de ses parents. Deux Téhéranais très libéraux qui lui ont dit: «Vu ton caractère et l'éducation que tu as reçue, nous avons pensé qu'il serait préférable que tu quittes l'Iran. On t'aime tellement qu'on veut que tu partes.»
Châtaigniers et merlettes
Aujourd'hui, cette belle femme qui vit et travaille place des Vosges, à Paris, reconnaît qu'elle a eu beaucoup de chance, quand bien même le récit rocambolesque de sa vie (qu'elle narre avec humour, émotion et un trait de crayon audacieux, très noir, très tranché, dans trois albums de BD parus à L'Association*), est jalonné d'épisodes tragiques: le régime sanglant du shah, les scènes violentes de la Révolution de 1979, la nouvelle terreur instaurée par le khomeinisme, la séparation douloureuse d'avec ses parents, son séjour de fille paumée fumeuse de joints à Vienne dans une école de français - car avec le persan, c'est sa langue de prédilection depuis l'enfance - ses déconvenues amoureuses, puis son retour au pays natal les yeux cernés. Avec dans le coeur la honte d'avoir un peu «trahi» ses parents. Mais papa et maman l'accueilleront à bras ouverts, sans jamais lui poser de questions sur son séjour autrichien.
Plus tard, Marjane Satrapi reviendra en Europe, à Strasbourg étudier les Beaux-Arts, puis à Paris, où nous l'avons rencontrée cette semaine.
Les spécialistes de la bande dessinée, dont le magnifique David B. qui a préfacé son premier album Persépolis 1, reconnaissent à Marjane Satrapi trois qualités majeures: un indéniable talent narratif, un sens aigu de l'histoire contemporaine, celle avant tout de son pays, plus un trait de crayon décisif pour souligner des sentiments sur un visage. Sur le sien en premier - normal, on est dans une autobiographie!
Souvent elle s'est dessinée laide, parce qu'elle se sentait réellement comme ça lorsqu'elle était éconduite par de jeunes hommes autrichiens qui, croyait-elle, ado et candide, la courtisaient.
Or, en passant l'autre jour deux bonnes heures à converser avec elle sous les châtaigniers du square Louis XIII, à Paris, nous avons pu contempler la finesse de son visage de Persane, ses yeux d'ombre et d'ambre, ses sourcils en ailes de merlette, la grâce gestuelle de ces mains qui continuent de dessiner pour crier une rébellion contre le destin d'un très grand pays, de haute civilisation, et dont le peuple - qui a un coeur noble et généreux - subit depuis des millénaires la tyrannie politique, sous toutes ses formes. Y compris celle de ses ancêtres maternels, les rois Kadjars, qui furent renversés en 1925 par le père de l'ex-shah. Y compris celle des Occidentaux paracolons: les Anglais et les Américains.
«Mais ce que j'aimerais surtout exprimer par mes albums, dit-elle, c'est que l'Iran ne se résume pas à l'histoire des shahs, à celle de Khomeiny ou au tchador imposé aux femmes persanes. J'aimerais surtout dire que ces dernières ne sont pas des mauviettes. Elles savent s'imposer.»
Bigarreau sur le gâteau
Les albums de Marjane Satrapi connaissent en France et ailleurs en Europe un succès phénoménal. Persépolis 1 en est à sa septième réédition, Persépolis 3 a été publié en bonnes feuilles durant tout l'été par notre confrère Libération et, cerise sur le gâteau (en Perse, le pays des fruits, la meilleure cerise, c'est le bigarreau), un contrat est en voie d'être signé avec Pantheon Books, un important éditeur américain. Aux Etats-Unis, la communauté iranienne est très nombreuse. Le surnom persan de Los Angeles est d'ailleurs Tehrangeles: les compatriotes de Marjane y seraient quelque 700 000.
«Dans cette histoire, fait-elle, ce qui me plaît le plus est que, au pays de George W. Bush, sera diffusé à grande échelle un album réalisé par la ressortissante d'un pays de ce que lui appelle l'Axe du Mal.»
Politiquement, la dessinatrice a des idées qui peuvent évoluer, pourvu qu'elles restent chevillées à son coeur de contestataire. Sa mère est une Iranienne féministe dont la photographie avait paru dans tous les journaux du monde au moment de la Révolution de 1979. Son père, et son oncle très aimé, assassinés sous le régime islamiste, ont été communistes.

«A présent, et ma mère, et mon père et moi-même avons abandonné toute doctrine révolutionnaire. Nous avons vu couler tellement de sang à la Révolution, puis pendant la guerre contre l'Irak qui a suivi, que nous aspirons à une période de tranquillité, de paix, de civilisation retrouvée.»


 

UTILE


 Marjane Satrapi: Persépolis1, Persépolis 2, Persépolis 3 . L'Association, Paris XIe. Chaque album a 92 planches.

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