06/06/2007

Calu présente Alfonsina Storni

Correspondant précieux de notre blog à Buenos-Aires depuis plusieurs mois, Calu Schwab nous raconte aujourd’hui le destin riche et tragique d’une poétesse native du Tessin, exilée en Argentine.

 

Alfonsina Storni (photo sépia) fut, entre autres, une amie du grand Jorge Luis Borges, l’homme-labyrinthe, décédé comme on sait à Genève, en 1986:

 

 

 

 

«Depuis mon balcon de la rue Esmeralda j’aperçois clairement la maison  de Borges, transformé aujourd’hui en passage obligé des circuits touristiques de Buenos Aires. A 100 m de là  on trouve le Café Saint-Moritz, que l’écrivain  fréquentait de temps à  autre.

 

Le Saint-Moritz se trouve exactement entre la maison du maître et l’appartement où Alfonsina Storni avait vécu sur l’avenue Cordoba.
 
En réalité tout les séparait, lui d’une légèreté tout britannique, maîtrisant l’ironie d’une main de maître, plongé corps et âme dans la nouvelle esthétique d’avant-garde, et elle accaparée par une tristesse profonde, beaucoup plus proche des poètes romantiques que de l’esprit construit du grand Jorge Luis. Du haut de son avant-gardisme le célèbre auteur l’avait traité avec arrogance et mépris, dans la revue Cosmopolis de Madrid en 1921, négligeant l’authentique dimension de la démarche poétique d’Alfonsina.

 

Alfonsina est née à Sala Capriasca (Tessin) en 1892. En 1896 toute la famille émigre a San Juan, une province du nord argentin. Ils avaient investi dans une petite brasserie qui fut un échec et finissent, ensuite, pour installer un bistrot en province.
Son enfance difficile la propulse à une vie laborieuse, elle est a la fois maîtresse d’école à la campagne, actrice dans une compagnie de théâtre, avec laquelle elle parcourt le pays, et aide ses parents dans leur petit commerce. Elle écrira: «A treize ans je faisais déjà du théâtre. Ce saut, un peu brusque, a influencé ma vie sensorielle, il m’a mis en contact avec les œuvres classiques et modernes du théâtre mondial (…). Cependant encor enfant et paraissant une femme, la vie m’était insupportable. Tout m’étouffait…”

 

Quelques années plus tard, elle part pour Buenos-Aires, emportant dans son bagage les poèmes de Ruben Dario et les siens. Sa première pièce, El amo del mundo reste a peine trois jours à l’affiche, la critique est implacable. Se concentrant strictement sur les aspects techniques elle ignore totalement sa thématique féministe, c’était pourtant une vraie révolution dans l’univers machiste de l’Argentine des années 20.

 

Armando Nuevo, le fondateur du modernisme mexicain avec Dario, la remarque tout de suite et publie ses premiers poèmes. La jeune poétesse de province commence a sortir de son anonymat et devient la première femme à participer dans les cénacles littéraires argentins.

 

Journaliste, professeur, dramaturge et surtout poétesse, elle défend les droits des femmes avec véhémence. Vers 1930 elle s’approche d’un style plus d’avant-garde avec une série d’instantanés qu’elle intitule «Kodak», faisant allusion aux symboles de la modernité pour exprimer son état d’âme.

 

Pour elle, il ne s’agit pas d’une rénovation formelle mais plutôt de la quête d’un chemin personnel, assez en contre-courant des canons esthétiques de l’époque. Elle emprunte a Shakespeare et a Euripide pour créer des tableaux satiriques, recrée sur les structures d’une pièce de Leopoldo Lugones son Blanco..Negro..Blanco. Elle se défend expliquant que les sujets de la littérature classique n’appartiennent à personne et en rajoute “ Je n’ai pas demandé la permission a Lugones, parce que j’ignore si lui l’a demandée à quelqu’un d’autre».

 

Au fond Alfonsina n’est pas très loin de la démarche des Oulipiens sur les mécanismes de création et de la notion de combinatoire dans le processus créatif.
Elle est atteinte d’un cancer en 1935, mais conserve son dynamisme intellectuel On la voit encore en 1938, à Montevideo, à côté de Gabriela Mistral, prononcer une conférence. En août de cet année, elle publie son anthologie poétique et son dernier ouvrage: Mascarilla y trébol, avec des accents clairement testamentaires.

 

Toute sa  poésie est envahie par deux images intarissables, presque obsessionnelles, la mer et la mort… Dans un poème dédié a son ami Horacio Quiroga, elle suggère le choix éventuel du suicide pour y remédier à ses souffrances.

 

Mourir comme toi, Horacio, conscient,
Comme dans tes nouvelles, ce n’est pas si mal ;
Un éclair juste à temps, et la fête est finie…
.
Obligée de recourir à la morphine pour atténuer les douleurs de sa maladie elle décide, le 25 octobre de 1938, de mettre fin à ses jours. Avant de se noyer, ce soir là, dans les eaux froides du Mar del Plata, elle envoie au journal La Nacion son poème d’adieu  « Voy a dormir».
 
Calu Schwab, Buenos-Aires

Commentaires

"Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur:
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots."

(Alfred de Musset - Le Pélican)

Merci, Calu.

Écrit par : Rabbit | 06/06/2007

On aimerait rencontrer son regard, tant elle est belle, cette femme poète que je rencontre aujourd'hui pour la première fois. En 1920, elle aurait, elle, rencontré Frederico Garcia Lorca que j'ai "lu" en 2002, sur les eaux du lac, près de Forel. J'ai copié ce qui suit:

"Les vagues riment avec le soupir
Et l'étoile avec le grillon
Frissonne sur la cornée tout le ciel froid,
Et le point est une synthèse de l'infini

Mais qui unit les vagues aux soupirs
Et les étoiles aux grillons?

Attendez que les génies
Aient un moment d'oubli:
Les clés flottent parmi nous."
(Harmonie: de F.G. Lorca)

Écrit par : cmj | 06/06/2007

C'est moi qui vous remercie pour ce lien, si pertinent, avec Musset.
C'est vrai cmj que sa rencontre avec Garcia Lorca l'a beacoup impressionée.

Écrit par : Calu Schwab | 06/06/2007

non c trop nul

Écrit par : bbbbbbb | 19/09/2007

Bonjour
Je suis hors sujet mais peut être pourrez-vous m'aider. Je recherche deux membres de la famille Schwab
Fritz ou Frederic et Elise Schwab partis en Argentine dans les annees 1920 et membres d'une fratrie de 6 enfants. Ils sont originaire du Canton de Bern et de Fribourg. Le village familial est probablement Bümpliz.
Elise s'est mariée avec un polonais et à deux enfants. J'ai des photos mais pas le nom de femme mariée d'Elise. On ne met pas toujours le nom de famille derrière les photos.
Merci de l'aide que vous pourrez m'apporter. Ou bien m'indiquer comment faire pour retrouver cette branche Argentine de la famille.

Écrit par : Christine Schwab | 23/02/2015

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