07/06/2007

Les rêves fous de J.-L. Porchet

(Ce portrait a paru dans 24 heures d’aujourd’hui)

Qu’on le questionne sur son enfance lausannoise, son père postier, ses années de bricolage, ou sur son quart de siècle au service du cinéma suisse, Porchet se marre. Il se moque de lui-même: «Je suis un très mauvais interlocuteur, je m’éparpille. Je dis trop choses à la fois.» Ce timide expansif de 58 ans, qui aime les cigares chers mais aussi le lait concentré en tube, appartient à la race des producteurs inquiets, qui ont le ventre noué à force  multiplier les projets. Tel le petit enfant qu’il a dû être, il se fait un cinoche intérieur, devenant  tour à tour scénariste, réalisateur, technicien, acteur vedette. Comme si sa propre vie n’était que prises de vues sauvages, pellicule en morceaux. Car la réalité du monde l’intéresse davantage. Il préfère vivre la sienne par procuration.

 

Malgré la trentaine de long-métrages qu’il a produits depuis l’orée des années septante -  dont certains sont signés Tanner, Reusser, Robbe-Grillet, Doillon, Chabrol –  Jean-Louis Porchet est incapable d’en tirer un sentiment de satisfaction générale. Bien sûr qu’il a jubilé à Venise en 1992, en récoltant un Lion d’Or pour Juliette Binoche et le film de Kieslowski Trois couleurs: bleu. Les succès internationaux de Merci pour le chocolat, avec Huppert et Dutronc, ou de Ma vie en rose, d’Alain Berliner, l’ont ravi (mais sans plus, à la vaudoise). Plus utile, car plus populaire, a été la série télé produite en 2006: Le Maître du Zodiaque. Une bonne carte de visite: elle l’introduit dans des milieux où l’on ne s’intéresse pas au cinéma d’auteur. Ou pire: régional. Ne mâchons pas les mots: suisse.

 

Après avoir caressé un projet qu’il aime, qui lui appartient, Porchet  le confie aux pros, à ceux qui «savent écrire, mettre en scène, filmer». Son job final n’est que de récolter des fonds pour que le rêve se réalise, se diffuse, se médiatise, remplisse des salles et séduise les petits écrans. Si la montagne accouche d’une souris; en gros, si c’est un fiasco, c’est lui qui écope, et prête le flanc aux récriminations. Sa force: il sait habilement ne pas disconvenir des échecs.
A contrario, s’il y a chef-d’œuvre et succès, il s’en ira sur la pointe des pieds, sans un seul sou vaillant dans les poches de son jean. Cela vous  paraît injuste? Lui ne s’en plaint pas: tout son style est là. Il se sent déjà appelé par d’autres idées.

Exemple récent: au siège de l’UNESCO, à Paris, avril 2007. La lettre de Carla, réalisée par Marcel Schüpbach, est très applaudie mais l’assistance est stupéfaite, car le producteur a décampé avec une grande et belle Chinoise… Passade sentimentale? Non, Porchet s’est trouvé une collaboratrice pour un projet tout à fait professionnel, qui vient de poindre sous la peau de son crâne, toute striée de V et de WW. Il s’agit d’un long métrage sur la Vallée de Joux, ses horlogers industrieux mais individualistes, ses sectes religieuses qui séparent, son Chœur du Brassus qui rassemble. Voilà trois ans qu’il est fasciné par cette terre retirée, mais dont les inventions sont jalousées partout dans le monde. Il savait qu’une idée en émergerait. La rencontre fortuite avec une collègue de Shanghaï l’a fait jaillir: ce serait une fiction. Une sorte de rififi chez les Combiers, cousu de zigzags d’espionnage économique, manipulé par des triades asiatiques et dominé par une figure souveraine et intimidante: celle du père historique de la Swatch, Nicolas Hayek (reconnaissable sous une autre identité), auquel Porchet réserve, en son script gribouillé, une mort glorieuse. Fictive heureusement!

Mais pourquoi Hayek ?

- Je voudrais lui rendre un hommage de reconnaissance, avec un grand film de fiction! Et de grands acteurs internationaux! J’attends son accord.

 

 

BIO EN DATES :

 

1949. Naît à Lausanne, d’un père postier qui le sensibilise à l’art choral vaudois, d’une mère Belge.

 

1968. Apprentissage de commerce. L’année suivante, collabore avec Marcel Ophüls pour Le chagrin et la pitié.

 

1970. Découvre le cinéma par hasard, en manipulant des marionnettes. Lance  le club nocturne du XIIIe siècle, à Lausanne.

 

1984. Avec Gérard Ruey,  fonde CAB Productions. Siège : la Blécherette. Premier film : Non Man’s Land, d’Alain Tanner.

 

2006. La Liste de Carla, documentaire sur la procureure internationale Del Ponte, réalisé par Marcel Schüpbach..

 

2007. Retour à Gorée, documentaire de P.-Y Borgeaud, avec Youssou Diouf. Projets de documentaires avec l’EPFL, et de films courts -  mobilisant des acteurs célèbres -  pour le championnat d’Euro 8.

 

 

 

 

 

14:24 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Robbe-Grillet cinéaste, on l'avait oublié. Voilà ce que j'ai trouvé sur Wiki:

1961 : L'Année dernière à Marienbad (avec Alain Resnais)
1963 : L'Immortelle
1966 : Trans-Europ-Express
1968 : L'homme qui ment
1971 : L'Eden et après
1974 : Glissements progressifs du plaisir
1975 : Le Jeu avec le feu
1983 : La Belle Captive, avec Daniel Mesguich, Gabrielle Lazure, Cyrielle Claire, Daniel Emilfork, Roland Dubillard, François Chaumette
1995 : Un bruit qui rend fou
2006 : C'est Gradiva qui vous appelle.

Quand à décamper avec une belle Chinoise, je crois que tout amateur de cigares passe par là à 58 ans.

Écrit par : Rabbit | 07/06/2007

On avait assez apprécié son dernier film "Un bruit qui rend fou", qui reprenait le thème du Vaisseau fantôme, ou du Hollandais volant . Avec son actrice fétiche Arielle Dombasle.

Car c'est bien la même qui tient le rôle principal du film que Robbe-Grillet vient de sortir, en mai 2007, que je n'ai pas vu: Gradiva,

paraît-il l'histoire d'un historien d'art appelé John Locke..., qui s'installe dans les ruines d'un ancien palace au Maroc...
Je rappelle qu'Alain Robbe-Grillet avait été expert à l'Institut des fruits et agrumes coloniaux. Ce qui lui avait valu de séjourner aux Antilles et au Maghreb.

Écrit par : Malone | 08/06/2007

John Locke est l'un des penseurs du libéralisme, mais les anciens palais marocains sont les résidences secondaires favorites de la gauche caviar parisienne: il y a là une sorte de discrépance qui n'est pas fortuite connaissant Robbe-Grillet.

Écrit par : Rabbit | 12/06/2007

A part ça, je trouve que Monsieur Porchet a pris de la bouteille depuis les débuts du XIIIe siècle (toutes les interprétations sont bienvenues).

Écrit par : Rabbit | 15/06/2007

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