12/06/2007

Les réseaux d'Emmanuelle Antille

 

A 35 ans, cette gracile Lausannoise aux yeux Léman et aux sourcils circonflexes s’est déjà acclimatée aux vents du grand large: expos à New York, Paris, Berlin. Une galerie régulière à Zurich, une deuxième à Amsterdam, une troisième à Tokyo. Ce ne sont pas des toiles qu’on y montre, ni des objets, ni des films; mais un peu de tout ça combiné comme un circuit personnalisé. Car Emmanuelle Antille – quel beau patronyme caribéen, mais de lointaine origine valaisanne – est venue naturellement à une forme de création artistique où l’on n’expose pas à proprement parler: on installe.

Pour rappel, une installation est une œuvre d’art plus expansive que d’autres. On y exploite toutes les manipulations électroniques possibles de l'image: plusieurs écrans réunis dans un espace donné permettant d’introduire dans les arts plastiques le flux de la sacro-sainte «interactivité» moderne. La vogue s’est imposée outre-Atlantique avec les vidéastes Bill Viola, Gary Hill. En Suisse, elle s’est révélée avec une Pipilotti Rist, notamment. Et maintenant avec la Vaudoise Emmanuelle Antille, qui apporte une fraîcheur inattendue, une imagination faite de bric et de broc; de petites coutures à l’ancienne - le verbiage technologique, lui, est mis en sourdine…

Ses projets jaillissent de l’écriture, d’une sorte de journal intime. S’y associent des êtres qui lui sont naturellement proches, ou le deviennent: faire bourgeonner d’autres familles à partir de la sienne: voilà son moteur. Un script filmique s’enclenche, dans un halo où la réalité le dispute au rêve. Parents, cousins, copains, voisins accèdent à une dimension onirique. Elle y intervient aussi, mais sans visage. «La mode actuelle de Second Life – n.d.l.r. qui consiste à projeter son double dans un monde virtuel – est peu intéressante, fait-elle gravement de son timbre juvénile. Second Live, c’est du marketing. Or l’idée d’une vie parallèle me séduit: en 1998 déjà, je m’étais fabriqué une sœur de sang, «My Blood Sister». Elle était moi dans un film, mais vue de dos. Ce devait être de la timidité.»

Il est vrai qu’elle timide, la haute et mince Emmanuelle au front bombé et aux mèches coloriées. Surtout quand elle parle d’elle-même. Mais l’inhibition est l’apanage de gens enthousiastes, fraternels: à l’instant stratégique où elle cesse d’être diariste pour devenir vidéaste, peintre mobile, directrice de chantier, cette anti-diva exulte, ne terrorise personne; elle enflamme. Surtout ses potes musiciens: le groupe Ventura, qui a créé il y a trois ans la bande-son de Tornadoes of my Heart. Ou ceux de Honey for Petzi, associés à sa saga d’Angels Camp, qui lui avait valu d’être la représentante de la Suisse à la Biennale de Venise, en juin 2003. Un agencement poétique de textes, photos, objets, installations visuelles et sonores. Au cœur de l’installation, un long-métrage d’une heure vingt qui a plongé les visiteurs des jardins du Castello dans le paysage mordoré de la Broye avenchoise - le pays de sa tante maternelle bien-aimée, et de tant de week-ends ensoleillés… Un pays du Grand Meaulnes tout à elle, et que des critiques du monde entier ont adoré.

Emmanuelle Antille se déplace souvent. Au Caire, à Brooklyn, Londres ou Sarajevo, elle fraternise avec des artistes célèbres ou non, schmolize avec de nouveaux publics, et son réseau sentimental s’élargit encore.

Les bûcherons de Couvet, dans le Val-de-Travers, y ont toute leur place: elle leur a confié l’édification d’une maison de poupée à échelle humaine. Un projet que notre plasticienne signe avec Jean-Luc Manz, pour la manifestation Art en plein air, qui commence à Môtiers ce samedi 23 juin.

L’air du grand large et les fragrances du bercail vont si bien ensemble!

www.emmanuelleantille.com

www.myspace.com/emmanuelleantille

 

BIO

1972. Naît à Lausanne. Vacances enfantines près d’Avenches.

1989. Rencontre Marc Göhring, son compagnon depuis 18 ans. Son meilleur complice technique. Il dirige à Lausanne l’agence Electron Libre.

1997. Année importante de formation à la Rijksacademie d’Amsterdam. Elle y conçoit ses premières vidéos.

2003. L’Office fédéral de la culture la désigne pour représenter la Suisse, avec Angels Camp, à la 50e Biennale de Venise.

2004. Succès de son installation Tornadoes of my Heart, suivi deux ans après par celui de Cures & Comas.

2007. Expose, parmi 88 autres artistes, au Brooklyn Museum de New York. Cet automne, elle sera à l’honneur à Chicago.

12:31 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (15)

Commentaires

Mais pourquoi avoir "mis en sourdine le verbiage technologique"? C'est souvent ce qu'il y a de plus jouissif dans les "installations". Pourquoi, cher Gilbert, en avoir privé le lecteur?

Écrit par : Nagolet | 12/06/2007

C'est d'autant plus vrai que les expos d'art contemporain attirent surtout les professionnels du bâtiment, du sanitaire et de l'électo-ménager, pour s'informer des usages les plus extrêmes que l'on peut faire de leurs articles.

Écrit par : Rabbit | 12/06/2007

Faites seulement le malin, M. Rabbit. Vous avez beau être expert en thomasserie numérique et cynologie ondulatoire, je vous mets au défi: sauriez-vous nous bricoler convenablement une "installation" répondant de façon simple, directe et libre de toute approche déconstructiviste à la question qui nous turlupine tous: le concept de liberté est-il sécable?
L'ironie, ça va un moment. Mais vient l'heure où il faut retrousser ses manches et se mettre au boulot.

Écrit par : Nagolet | 12/06/2007

Le neo stakanoviste

Je vais tout de suite me mettre au boulot pour deconstruire la question qui vous turpiline a l'aide de ma machine a laver, c'est bien indiqué "Libre choix".
S'il vous plait Rabbit, ne vous lancez pas dans le bricolage d'une installation quelconque, soyez raisonnable.

Écrit par : Calu Schwab | 12/06/2007

Vous travaillez plutôt à la Schulthess ou à la Zoug?

Écrit par : Nagolet | 12/06/2007

Oh, non. J'ai un poste assez modeste dans Sous-Commission des Solutions Imaginaires de la "Mère Denis" (apte à donner sur chaque, sujet une infinité (au moins trois) de linéaments ou semi-virtualités. C’est la plus considérée des sous-commissions, dit-on)

Écrit par : Calu Schwab | 12/06/2007

Ah, que j'aime ces pulsations du cortex de grand matin: c'est roboratif !
D'abord, il n'y aura pas d'installation car c'est ma liberté de ne pas le faire. Ensuite, conformément à la pensée de 老子, vous avez reçu un calendrier vous indiquant les dates de ramassage des vieux machins dont vous n'avez plus que faire: donc, je ne vois pas la rationalité de l'opération qui consisterait à les stocker provisoirement dans une galerie d'art ou tout autre endroit prétendant ressembler à l'une d'elle. Au fait, 老子 passe pour être un précurseur de l'anarchisme, en avance de 2500 ans sur nous-autres, les vieux râleurs. Peut-il être, suivant nos critères actuels, considéré comme un anarchiste de gauche ou de droite ? (quoi qu'il en soit, 老子 sera toujours 老子....).

Écrit par : Rabbit | 13/06/2007

Tout à fait. D'ailleurs "Lao-Tzeu l'a dit: "il faut trouver la voie" - (et non la voirie).
Didi, in "Le Lotus Bleu", p. 13, Ed. Casterman, 1936.

Écrit par : Nagolet | 13/06/2007

Je l'avais aussi disque et j'entends encore le monologue de Didi: "Il faut trouver la voie.... je vais donc vous couper la tête et vous connaîtrez la vérité." Ensuite, le père entre: "Didi, retourne dans ta chambre !".
Merci Nagolet pour ce moment émotion & souvenir.

Écrit par : Rabbit | 13/06/2007

Visitez ART BASEL!
Vous vous installez dans le train où vous installez votre livre "L'art qu'est-ce? Ou caisse de lard" sur vos genoux.
Arrivé à Bâle, vous vous installez dans un taxi, direction "Kleibasel" ou est installé le plus grand Salon d'Art du Monde (Monsieur "ecal" Keller dixit). Là vous verrez l'installation d'un artiste qui se plonge dans une voiture qu'il a remplie d'eau. Il passe par le toit ouvrant et, pendant le temps d'une apnée, assis au volant, chante à l'intérieur de sa voiture. Il fait "ça" toute la durée du du Salon, mais malheureusement que deux fois par jour. Après, les infirmiers vont à nouveau l'installer dans sa camisole de force.
Pipilotti risque de ne plus être la plus "dingue"!

Écrit par : L'anar de droite | 14/06/2007

J'ai également vu tout cela avec amusement hier soir sur la TSR. Mais permettez une question: quand vous faites un jeu de mots tel que "L'art qu'est-ce? Ou caisse de lard", concourez-vous aussi pour un accessit à Art Basel?

Écrit par : Nagolet | 14/06/2007

Alors, relisez la "Théorie de l'Art moderne" de Paul Klee et la lumière se fera. Enfin, peut-être. Du moins on aura tout tenté.

Écrit par : Rabbit | 14/06/2007

Vous pourriez nous résumer cette Théorie de façon succincte? Il pleut et ma religion m'interdit de me rendre à la librairie avec un parapluie.

Écrit par : Nagolet | 15/06/2007

J'ai bien peur qu'il ne vous faille changer de religion ou attendre la fin de la pluie...

Écrit par : Géo | 15/06/2007

Il a raison, ça porte malheur et on sait comme les libraires sont supersitieux. Rien de palpitant: j'ai acheté cet opuscule à Berne, après avoir vu l'exposition Klee à Berne. Mais je l'ai jeté par la fenêtre, une fois passé le tunnel de Grandvaux. Quand un peintre écrit sur la peinture, c'est généralement pour se justifier. A Genève il ne pleut plus et j'hésite à me faire un café.

Écrit par : Rabbit | 15/06/2007

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