20/06/2007

Mais où sont passés les hannetons?

 

Le hanneton est ordinairement roux, avec des élytres plus clairs, des antennes en lamelles, et un regard qui évoque l’étourderie de l’oncle Fernand. Celui qu’on surnommait l’idiot de la famille.

Persécuté par les traitements chimiques, ce coléoptère (un scarabéidé) jadis si familier de nos parcs et vergers est en voie de disparition.

Les Vaudois l’appellent le cancoire – du patois cancorna, dérivé du latin cancer, crabe…

Son vol est bruyant, et si lourd qu’il est facile de l’attraper à la main, de le ramasser sur les troncs.

 

Un exercice de salut public auquel les enfants s’adonnaient avec bonheur au milieu des années soixante. Celui qui en récoltait un cornet plein, dans le parc de Mon-Repos, à Lausanne, ou à Montriond, recevait une thune: l’équivalent de 100 carambars de cette époque-là, ou 25 chewing-gums bazooka, voire deux pistolets en plastique cracheurs de pastilles mentholées! 

 

Mais avant de l’ensacher, nous posions le hanneton à terre sur le dos (la position de Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka), pour observer sadiquement ses contorsions et le remuement de ses pattes. Une expression a survécu à ce cruel passe-temps, heureusement oublié: gigoter comme un cancoire.

 

 Le hanneton est lourd dans son vol, il est maladroit. D’où une deuxième expression, française celle-là : étourdi comme un hanneton.

 

 Il est encombrant. En se mettant en grappe, il fait ployer une branche d’arbuste: il symbolise  une situation embarrassée, hésitante. De là une troisième expression courante: qui n'est pas piqué (mangé) des hannetons  =qui se manifeste dans toute sa force. Variante: pas piqué des vers.

Le hanneton lui-même n’a jamais fait de mal à personne. C’est sa larve qui est méchante: une gerce blanchâtre qui vit en terre, dévore les racines et peut anéantir des cultures entières.

 

Voilà pourquoi la progressive disparition de cet insecte n’est pleurée par personne. Même pas par les écologistes - un loup, ça a nettement plus de classe.

 

Pourtant, avant de décréter définitivement nuisible le hanneton, des savants français de l’Institut s’étaient ingéniés à lui trouver des utilités.

 

Si l’on se réfère au Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, on avait extrait de son corps en forme d’étui des substances lipoïdes pour graisser les essieux des voitures. Comme ceux-ci continuaient à grincer, on inventa une huile à brûler. Le feu ne prenant pas, on imagina des engrais, un pigment noirâtre pour artistes-peintres. Les chercheurs broyèrent des milliers de hannetons pour créer une farine alimentaire destinée à l’élevage des faisans…

 

Quelques-uns de ces  académiciens se seraient même réunis en 1860, autour d’un repas singulier, pour vérifier si le ver blanc, cette maudite larve dévastatrice du hanneton, était comestible, donc nutritive et profitable au peuple – comme naguère l’avait été la patate réhabilitée par Parmentier.

La grande Histoire n’a jamais enregistré le résultat de leur expérience. Ni leurs noms.

 

 

Commentaires

J'gnorais complètement qu'en parlant de "cancoire", étant gosse, je me rapprochais du latin. Merci, M. Salem, pour cette précision.
Et "hanneton", alors, ça vient d'où?

Écrit par : Nagolet | 20/06/2007

Du francique "hano" (coq!), qui aussi donné Hahn et hen...

Écrit par : Gilbert Salem | 20/06/2007

Le cycle quadriennal du cancoire a aussi donné l'expression "l'année des hannetons" pour celle des élections (notamment en Valais). Les Vaudois, ayant passé à des législatures de 5 ans, ont brouillé les cartes et les pauvres bêtes ne s'y retrouvent plus.
Même adulte, le hanneton est nuisible en croquant les jeunes feuilles des arbres. Tout gamin, avec les grands, nous tendions des draps sous les arbres pour les grûler, le soir. Les cancoires ramassés étaient alors ébouillantés sans pitié.

Écrit par : Vanille-Mocca | 20/06/2007

Voici, par contre, ce qu'on faisait à Genève des cancoire (ceci explique cela):

"C’était le temps des hannetons. Ils m’avaient bien diverti autrefois, mais je commençais à n’y prendre plus de plaisir. Comme on vieillit !
Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, je faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu’un de ces animaux. À la vérité, il ne s’agissait plus de l’attacher à un fil pour le faire voler, ni de l’atteler à un petit chariot : j’étais déjà trop avancé en âge pour m’abandonner à ces puériles récréations ; mais penseriez-vous que ce soit là tout ce qu’on peut faire d’un hanneton ? Erreur grande : entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.
J’en tenais un sous un verre renversé. L’animal grimpait péniblement les parois pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c’est, vous le savez, pour un hanneton un très grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l’espace, dans l’espoir toujours déçu de s’accrocher à un corps qui n’y est pas. « C’est vrai que les hannetons sont bêtes ! » me disais-je.
Le plus souvent, je le tirais d’affaire en lui présentant le bout de ma plume, et c’est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte ; de telle sorte qu’on pourrait dire, avec Berquin, qu’une bonne action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s’était accroché aux barbes de la plume, et je l’y laissais reprendre ses sens pendant que j’écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu’à ceux de Jules César, qu’en ce moment je traduisais. S’envolerait-il, ou descendrait-il le long de la plume ? À quoi tiennent pourtant les choses ! S’il avait pris le premier parti, c’était fait de ma découverte, je ne l’entrevoyais même pas. Bien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l’encre, j’eus des avant-coureurs, j’eus des pressentiments qu’il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb, sans voir la côte, pressentait son Amérique. Voici en effet le hanneton qui, parvenu à l’extrémité du bec, trempe sa tarière dans l’encre. Vite un feuillet blanc... c’est l’instant de la plus grande attente !
La tarière arrive sur le papier, dépose l’encre sur sa trace, et voici d’admirables dessins. Quelquefois le hanneton, soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l’abaisse tout en cheminant ; il en résulte une série de points, un travail d’une délicatesse merveilleuse. D’autres fois, changeant d’idée, il se détourne ; puis, changeant d’idée encore, il revient : c’est une s !... À cette vue, un trait de lumière m’éblouit.
Je dépose l’étonnant animal sur la première page de mon cahier, la tarière bien pourvue d’encre ; puis, armé d’un brin de paille pour diriger les travaux et barrer les passages, je le force à se promener de telle façon qu’il écrive lui-même mon nom ! Il fallut deux heures ; mais quel chef-d’oeuvre !
La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, dit Buffon, c’est... c’est bien certainement le hanneton !
C’était le temps des hannetons. Ils m’avaient bien diverti autrefois, mais je commençais à n’y prendre plus de plaisir. Comme on vieillit !
Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, je faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu’un de ces animaux. À la vérité, il ne s’agissait plus de l’attacher à un fil pour le faire voler, ni de l’atteler à un petit chariot : j’étais déjà trop avancé en âge pour m’abandonner à ces puériles récréations ; mais penseriez-vous que ce soit là tout ce qu’on peut faire d’un hanneton ? Erreur grande : entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.
J’en tenais un sous un verre renversé. L’animal grimpait péniblement les parois pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c’est, vous le savez, pour un hanneton un très grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l’espace, dans l’espoir toujours déçu de s’accrocher à un corps qui n’y est pas. « C’est vrai que les hannetons sont bêtes ! » me disais-je.
Le plus souvent, je le tirais d’affaire en lui présentant le bout de ma plume, et c’est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte ; de telle sorte qu’on pourrait dire, avec Berquin, qu’une bonne action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s’était accroché aux barbes de la plume, et je l’y laissais reprendre ses sens pendant que j’écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu’à ceux de Jules César, qu’en ce moment je traduisais. S’envolerait-il, ou descendrait-il le long de la plume ? À quoi tiennent pourtant les choses ! S’il avait pris le premier parti, c’était fait de ma découverte, je ne l’entrevoyais même pas. Bien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l’encre, j’eus des avant-coureurs, j’eus des pressentiments qu’il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb, sans voir la côte, pressentait son Amérique. Voici en effet le hanneton qui, parvenu à l’extrémité du bec, trempe sa tarière dans l’encre. Vite un feuillet blanc... c’est l’instant de la plus grande attente !
La tarière arrive sur le papier, dépose l’encre sur sa trace, et voici d’admirables dessins. Quelquefois le hanneton, soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l’abaisse tout en cheminant ; il en résulte une série de points, un travail d’une délicatesse merveilleuse. D’autres fois, changeant d’idée, il se détourne ; puis, changeant d’idée encore, il revient : c’est une s !... À cette vue, un trait de lumière m’éblouit.
Je dépose l’étonnant animal sur la première page de mon cahier, la tarière bien pourvue d’encre ; puis, armé d’un brin de paille pour diriger les travaux et barrer les passages, je le force à se promener de telle façon qu’il écrive lui-même mon nom ! Il fallut deux heures ; mais quel chef-d’oeuvre !
La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, dit Buffon, c’est... c’est bien certainement le hanneton !"

Rodolphe Toepffer, in "La Bibliothèque de mon Oncle".

Écrit par : Rabbit | 20/06/2007

Un homme averti en vaut deux, mais on peut carrément supprimer la moitié du hoquet de ma souris.

Écrit par : Rabbit | 20/06/2007

Oh merci Rabbit!

Écrit par : Gilbert Salem | 21/06/2007

De plus le hanneton est communiste!
D'où la chanson: Quand hanneton prend sa faucille, larirette, larirette. Quand .........
Et chanté à tue-tête... c'est à en devenir marteau!

Écrit par : Bla-Blo-Gueur | 24/06/2007

Tout à fait, BBG (manque toujours le C en 2e position pour inspirer confiance), c'est d'ailleurs à partir de cette chanson paillarde publiée une première fois en 1703 (mais s'inspirant d'un texte similaire déjà connu en 1614), que les idéaux révolutionnaires ont commencé à sortir des alcôves.

Écrit par : Rabbit | 25/06/2007

BCBG? Si j'en arrive là, je vous le ferez savoir par voie de presse et non uniquement sur un blog très confidentiel!
De plus, je n'inspire plus confiance. Pour moi, il y a belle lurette qu'elle a expiré! Que Dieu aie son âme!

Écrit par : Bla-Blo-Gueur | 25/06/2007

C'est la vie sous nos latitudes qui vous ramollit. Allez donc crapahuter une semaine dans les sables avec Monsieur Géo et vous reviendrez tout requinqué (regardez l'effet que ça a eu sur moi, qui y suis resté deux ans...).

Écrit par : Rabbit | 25/06/2007

Oui, cela fait tellement de bien quand on arrête...Quand je pense que des touristes paient pour visiter ces contrées! L'autre jour, je rentre de quelques jours de brousse pour découvrir ma maison pleine de sable. Je me mets à nettoyer, histoire de pouvoir cuisiner qqch, dormir dans un endroit relativement propre, bref, recréer un semblant de niche. Une heure après avoir terminé, re-belote. Un vent de sable tellement fort qu'il a arraché les moustiquaires non-métalliques...
Je pense qu'il est bientôt temps de rentrer...

Écrit par : Géo | 25/06/2007

Eh oui. La première année passé à RT, notre cantine était logée sous une tente, ce qu'il fait qu'il y avait toujours du sable dans les assiettes. A vous de me dire la valeur calorique du sable.

Écrit par : Rabbit | 25/06/2007

Les commentaires sont fermés.