29/06/2007

Stéphane Blok et le chant des fleuves

(Cet article a paru le 28 juin dans 24 Heures)

 

 

A chaque fois qu’il revient de Porto, les yeux de Stéphane Blok pétillent et son sourire d’archange gothique confirme qu’il s’est ressourcé, comme il aime à dire. «Il y a là une maison qui appartient à un ami d’enfance, de Chavannes-Renens. J’y suis accueilli depuis quatre ans, dans un quartier préservé de Gaia, de l’autre côté du fleuve. Durant un mois j’y perfectionne mon portugais en compagnie de pêcheurs, de maçons, de patrons de bistrot. Là, dans ce microcosme où les femmes lavent le linge encore à la main, j’ai le sentiment de me retrouver dans un village de chez nous dans les années cinquante.»

C’est un endroit où le musicien-poète lausannois son esprit battre la campagne; rêver, esquisser des projets. Un des plus récents fut le squelette d’une proposition qu’il avait suggérée à Léon Francioli. Elle se concrétisa mémorablement en 2006 avec la sortie de leur duo en CD Boum, et leur spectacle des Ephémères.

En mai passé, Stéphane Blok est revenu de Porto avec de nouvelles épures, mais c’était d’abord pour présenter à Lausanne avec Pierre-Yves Borgeaud (partenaire plus ancien) la transcription en disque numérique du film iXième. Ce long-métrage recomposant le journal d’un prisonnier leur avait valu un Léopard d’or à Locarno en 2003. «Déjà à sa conception, en 2000, nous l’avions défini comme un poème multimédia. Nous avons exploité toutes les possibilités techniques du DVD pour offrir au spectateur une lecture interactive, plus une lecture aléatoire d’une même histoire» Référence à Raymond Queneau et à Un conte à votre façon – ou c’est le lecteur qui décide du déroulement du récit. Et à ses  Cent mille milliards de poèmes: «Ainsi, dit Blok, chaque individu peut redécouvrir ce film d’une manière individualiste, en faisant appel à son propre imaginaire.»

Car il n’y a pas plus individualiste que cet enfant du quartier de la Blécherette. Il a entame son destin à 17 ans, âge rimbaldien par excellence, en grattant la guitare «dans les grandes villes de Suisse comme musicien de rue». Contexte classique pour qui veut se rattacher aux idéaux les moins réalisables, les plus astraux. Mais lui, le Stéphane, s’émerveille tout autant des choses les plus prosaïques: l’infiniment grand et l’infiniment banal, ça devient kif-kif chez lui. Il écrira et composera en une solitude lunaire qui ne le quittera jamais: même dans son partenariat avec les musiciens admirables des tournées des Hérétiques ou de Lobotom – Arthur et Marcket Besson, Grégoire Guhl, entre autres. Avec Borgeaud ou Francioli. Ou encore Nicolaï Schlup, compositeur pour chorales - souvent campagnardes -  et dont Stéphane Blok signe les textes de chanson et les livrets. «J’adore écrire pour des chorales. C’est une discipline traditionnelle contraignante: si l’on fait chanter à 50 personnes le lac est beau, par exemple, il faut que le C du mot lac soit bien entendu par l’auditoire. J’aime cette alternance, cette bipolarité: écrire pour des chœurs mixtes de village puis fignoler un DVD de musique conceptuelle, est pour moi un plaisir, une chance.»

Le Douro est un fleuve, le Léman aussi: Blok s’est associé derechef avec Francioli pour créer une œuvre en progrès, dont une première mouture sera présentée en décembre à Lausanne et qui a pour titre la Grande Eau – étymologie celtique du nom de notre lac (leur mer natale). Leur gageure est de célébrer le génie d’un univers aqueux, avec son histoire géologique et humaine, et son étonnant paradoxe d’être à la fois immuable et en mouvement perpétuel. La musique peut traduire cela, parce qu’elle est géométrie : «Elle est géométrie dans l’espace,  voyez celle de Léon. C’est une esthétique épurée, une structure tridimensionnelle qui se déplace dans l’air. »

(Photo de Sedrik Nemeth: Stephane Blok et Léon Francioli)

www.blok.ch

 

iXième, journal d’un prisonnier, un film de P.-Y. Borgeaud et S. Blok, DVD 2007, Disques Office.

Boum, album de Blok & Francioli, 2006, Disques Office.

Stéphane Blok en concert à l’Arsenic. (Enregistré en 2001) 2007, Disques Office.

 

 

 

 

 

 

 

 

BIO

 

1971. Naît à Lausanne. Enfance dans le quartier de la Blécherette.

 

1996. Sortie des Hérétiques, son 2e disque: concert à Paléo, tournées en France, en Belgique, au Danemark, etc.

 

1998. Avec Le principe du sédentaire, il se lie à Boucherie Production, à Paris. Les médias français le saluent comme un chanteur original, différent. Un musicien confirmé.

 

2002. Théâtre. Il s’associe à Fabrice Gorgerat et à la Cie des Jours tranquilles: Judith, To be or not to be.

 

2003. Montage et finalisation du film iXième, conçu trois ans auparavant avec le cinéaste Pierre-Yves Borgeaud. Blok signe les textes et les musiques. Léopard d’or (vidéo) au Festival de Locarno.

 

2006. Sortie de l’album Blok-Francioli: Boum. Le duo en tirera le spectacle musical Les Ephémères.

 

2007. Avec le même Léon Francioli, projet polymorphe et à rebondissements sur le thème lémanique de la Grande Eau. Premier rendez-vous en décembre, au 2-21, Lausanne.

 

 

 

13:46 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (5)

24/06/2007

Un vol de milan pour Ramuz

 

En ce 2e dimanche après la Trinité, nous entrons dans la semaine des grands saints du christianisme primitif : aujourd’hui, c’est la fête de Jean-Baptiste, chef d'une secte juive apparentée à l'essénisme. Fils de Zacharie, il est le cousin et le précurseur du Messie en personne. Il en annonce l’arrivée imminente, dans un contexte de prophéties eschatologiques, tout en aspergeant le front de ses fidèles d’eau lustrale puisée dans le Jourdain. Sa voix rauque porte loin, «évoquant le blatèrement du chameau». Il se nourrit de sauterelles; parfois de miel comme les ours.

 Il sera décapité en prison sur l’ordre d’Hérode Antipas, pour satisfaire aux caprices de sa belle-fille Salomé. Cet épisode (un des rares un brin sexy des saintes écritures) inspira au grand Mallarmé le poème d’Hérodiade, et à la fascinante Rita Hayworth une danse «aux sept voiles», dans un film biblique de Dieterle en 1953.

Vendredi 29 juin, on fête en même temps Pierre et Paul: respectivement le premier des papes et le fondateur dogmatique du christianisme.

L’oiseau de la semaine

C’est le milan noir au bec d’épervier, et au vol si gracieux quand il tournoie dans le ciel roux de l’embouchure du Rhône avant la tombée du soir.

Mais que les amoureux de la réserve toute proche des Grangettes ne s’inquiètent pas: ce Milvus migrans (56 cm, 650 – 950 g, queue longue échancrée, cris stridulants et plaintifs) ne menace pas la faune sauvage. C’est un charognard plutôt commode. Il a le mérite de nettoyer les sentiers de la roselière de cadavres de batraciens «morts de vieillesse», d’insectes agonisants, de campagnols trop amoureux et suicidaires.

Les goûts culinaires du milan noir ont encore évolué: il se régale désormais de restes de hamburger qu’il trouve à foison aux abords des campings.

L’expo de la semaine

Au Musée historique de Vevey, jusqu’au 9 septembre, le tricentenaire du Messager boiteux – un des inspirateurs de cet éphéméride - est célébré par une série de gravures anciennes, d’aquarelles, d’affiches, de photographies, mais aussi par la présentation de bois d’impression anciens et d’une presse à bras qui a servi à imprimer notre fameux almanach jusqu’en 1855.

Un parcours didactique nous y apprend que le mot almanach est un terme d’origine syriaque signifiant «l’année prochaine». Que la Suisse du XVIIe siècle en raffolait d’un qui paraissait à Liège, sur la Meuse.

Enfin, qu’il y eut des Messagers boiteux antérieurs au nôtre (lancé en 1707 à Vevey par le libraire Isaac Chenebié), et qui étaient alsaciens, ou bâlois – Basler hinkende Bote….

Le poète universel de l’année

Cette année marque le 60e anniversaire de la mort (23 mai 1947 à Pully ) de Charles Ferdinand Ramuz, un écrivain que la France commence à découvrir (grâce à l’édition récente de ses romans en Pléiade) en le dissociant enfin de l’adorable Jean Giono le Provençal, donc de tout régionalisme littéraire.

Même les Vaudois s’en convainquent désormais. Jacques Chessex - que je tiens pour un de ses meilleurs exégètes - les a conviés à lire Aline, Derborence ou Besoin de grandeur à haute voix: à l’évidence aucun paysan de chez nous ne parle comme ça…

 On sait aussi que Louis-Ferdinand Céline Ramuz tenait pour un des plus grands; que Samuel Beckett l’admirait en secret.

 Dans les anciens Thermes d’Evian, reconvertis en Palais Lumière, la Bibliothèque municipale de notre petite-sœur d’outre-Léman porte désormais le nom de Médiathèque Charles Ferdinand Ramuz. Une expo y rassemble des documents rappelant les liens de l’écrivain avec la France et la Savoie.

Passage épistolaire connu du poète, s’exprimant sur ses racines:

Je suis né en 1878, mais ne le dites pas.
Je suis né en Suisse, mais ne le dites pas.
Dites que je suis né dans le Pays-de-Vaud, qui est un vieux pays Savoyard, c'est à dire de langue d'oc, c'est à dire français et des Bords du Rhône, non loin de sa source.
Je suis licencié-ès-lettres classiques, ne le dites pas.
Dites que je me suis appliqué à ne pas être licencié-ès-lettres classiques, ce que je ne suis pas au fond, mais bien un petit-fils de vignerons et de paysans que j'aurais voulu exprimer.
Mais exprimer, c'est agrandir.
Mon vrai besoin, c'est d'agrandir...
Je suis venu à Paris tout jeune; c'est à Paris que je me suis connu et à cause de Paris.
J'ai passé pendant douze ans, chaque année, plusieurs mois au moins à Paris; et les voyages de Paris chez moi et de chez moi à Paris ont été tous mes voyages!
(Outre celui que j'ai fait par religion jusqu'à la mer, ma mer, descendant le Rhône.)»

(Lettre à Henry Poulaille, mai 1924)

 

 

Ma désinvolture de la semaine

Demain lundi 25 juin, votre amphitryon se permet d’aller lui aussi jusqu’à la mer. Il s’offre quelques jours  de vacances en Italie, laissant ce blog en jachère jusqu’au 2  juillet.

Il va sans dire que ses plates-bandes restent à votre disposition, pour votre tchatche et vos gentilles bagarres internautiques.

 Je constate que cela fait juste une année que je l’ai entamé : de juillet  2006 à mai passé sur www.superlocal,ch/salem (qu’on peut également retrouver en cliquant ici dans la colonne de droite, sous « Archives du blog »).

Et, depuis, au cœur de cette communauté des blogueurs de 24 Heures et la de la Tribune de Genève.

 


 

22/06/2007

Jules Perfetta, éducateur du coeur

 

(Ce portrait a paru aujourd’hui dans 24 Heures)

 

Jules Perfetta voulait être monteur-électricien. Cet enfant de La Sallaz et des tours de Valmont a changé de cap: rencontre avec un expert sensible, et au long cours, du Tribunal des mineurs du canton de Vaud.

Il prendra officiellement sa retraite le samedi 30 juin. Pour cette occasion, et à l’intention de ses amis et nombreux collaborateurs, Jules Perfetta a composé un texte inspiré des souvenirs de sa propre adolescence. Cela pour remettre en perspective les leçons qu’il a tirées de trois décennies d’éducateur au service de la jeunesse à la dérive.

«Pourquoi faut-il laisser une portion de nature (terrains vagues, forêts ou chantiers) près des habitations? écrit-il. Car c’est là que s’amusent les jeunes (préados ou ados), et c’est ainsi qu’au travers des jeux symboliques, le jeune cultive ses rêves et construit son avenir.»

Le décor invoqué est celui du faubourg de La Sallaz-Vennes au mitan des années 1960.

Né en 1950 à Martigny, il y avait débarqué à cinq ans avec des parents d’origine grisonne et italophone. Y commence une période «cocon», bénéficiant des structures équilibrées et réalistes, économiquement parlant, de la génération qui a vécu la guerre, mais déjà s’engoue des vents d’appel et de liberté qui conduiront aux événements de Mai 68, et à leurs effets en Suisse romande.

A la charnière de ces mentalités, le jeune Perfetta s’arme d’abord d’un sabre de bois, joue les Ivanhoé avec des bandes du quartier (rien à voir avec les massacreurs des séries télé américaines actuelles); préfére le catéchisme «solaire» de la paroisse Saint-Etienne aux cours du Collège de Béthusy, se sent d’abord une vocation de curé, puis celle d’un monteur-électricien (apprentissage de 1967 à 1970). Pendant ce temps, sa mère s’occupe activement de l’édification de jeunes aveugles à la route d’Oron.

Or lui-même, à treize ans déjà, il s’était senti investi d’une mission semblable. Est-ce d’avoir observé les comportements de ses camarades de western improvisé autour de la ferme Pfund, - qui pourtant ne se résolvaient jamais avec du sang vrai? Toujours est-il que Jules Perfetta optera tôt pour le métier passionnant mais délicat d’éducateur spécialisé. Focalisé sur la jeune délinquance, celle qui se laisse depuis envenimer de plus en plus par l’alcoolisme, la drogue. Parce que les nouveaux précieux de la sociologique appellent l’incivilité.

Mais Perfetta ne s’encombre plus de jargons scientifiques à la mode. Il a plongé longtemps ses bras costauds dans le pétrin: une année à Eben-Hézer, Saint-Légier. Neuf ans au Foyer du Servan, à Lausanne. Douze années fondamentales (1985-1996) au Mont-Pèlerin, durant lesquelles il est secondé par son épouse, la très active Patricia, pour diriger le foyer des Clarines, où c’est la petite enfance qui est surveillée, comme le lait sur le feu… Toujours résident au Mont-Pèlerin, ce couple charismatique rayonne dans toute la région veveysanne.

Depuis bientôt douze ans, Jules Perfetta est devenu expert éducateur au Tribunal des mineurs. Sa fonction le conduit à rencontrer les jeunes en proie à la délinquance, à jauger leur capacité éventuelle de réadaptation à une vie sociale. Mais son propre père lui avait enseigné une notion qu’il tient pour sacrée, et qui va au-delà de l’expertise cognitive d’un individu: l’intelligence du cœur. «Ces ados et préados, dit Jules Perfetta, ne sont pas dépourvus d’émotions, mais ils n’arrivent pas à les reconnaître et à les exprimer. Exprimer un sentiment n’est plus une chose simple dans notre société.»

Comment réapprendre à dire je t’aime à papa et maman?

 

11:35 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (25)