20/07/2007

Renouveau des mots-valises

 

Ce sont des néologismes composés par télescopage de deux, trois ou plusieurs mots. Un exemple des plus anciens est le verbe calfeutrer (1540), qui amalgame celui de calfater et le substantif feutre.
Aujourd’hui, avec le développement formidable des techniques de la communication, on en fabrique à tire-larigot:
- Partagiciel: contraction de partage et logiciel.
- Progiciel: professionnel + logiciel.
- Entreprenaute: entrepreneur + internaute.
- Codec: codeur + décodeur.
- Modem: modulateur + démodulateur.
- Plus ancien, informatique: information + automatique. Expression inventée en 1962 par Philippe Dreyfus, et entérinée par le général de Gaulle.

 

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Au Québec, où l’on a la manie de désangliciser les termes techniques au fur et à mesure qu’ils s’imposent, on a supplanté dès 1994 celui d’e-mail par courriel (courrier + électronique). Depuis, on désigne parfois par pourriel (pourri + courriel), les spams, les bugs (ou bogues) et toutes sortes de messages indésirables.

Les mêmes Québécois ont inventé le mot-valise clavardage (clavier + bavardage), pour remplacer le très américain chat. C’est charmant, clavardage. Mais personnellement, je lui préfère la tchatche, qui est bien française, s’entend depuis longtemps dans les banlieues et nous vient de l’espagnol chacharear (bavarder). D’ailleurs le verbe anglais to chat en est issu…

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Mais je reviens au mot-valise. Et à ses origines, qui n’étaient pas du tout utilitaires mais poétiques. L’expression a été imaginée, il y a exactement 125 ans, par l’immense Lewis Carroll, oui ce mathématicien-logicien qui fut aussi l’auteur d’«Alice au pays des merveilles». Mais c’est dans son récit qui paraîtra sept ans plus tard, «De l’autre côté du miroir», en 1872, que le concept de mot-valise sera inauguré, par un vocable légèrement différent: mot-portemanteau… En anglais portemanteau word. En ce temps-là, un portemanteau était une valise à deux compartiments. Au chapitre VI, l’œuf Humpty Dumpty (image d'en haut) explique à la petite Alice la signification du mot slithy (contraction de lithe et slimy), qui, dans les éditions françaises a été traduit par slictueux:

 

«Eh bien, «slictueux» signifie souple, actif, onctueux. Vois-tu, c’est comme un portemanteau: il y a deux sens empaquetés en un seul mot.»

 

Après Lewis Carroll, d’autres magiciens du verbe s’adonnèrent aux jeux grisants du mot-valise: Alphonse Allais, avec son céphalophtlamique (qui coûte les yeux de la tête), Raymond Roussel, Michel Leiris, les Oulipiens, Raymond Queneau («Vous êtes tournipilant, à la fin!»). Je n’oublie pas Serge Gainsbourg, qui forgea le terme classieux, pour railler les gens qui ont à la fois «de la classe» et les yeux chassieux.


 

 

 

 Mais le plus flamboyant des successeurs de Carroll fut James Joyce (portrait ci-dessus). Car ses mots-valises ne sont pas que des jeux de mots, mais les tesselles diamantées d’une mosaïque monumentale. Leurs facettes reflètent des contextes, des univers que l’on croyait inconciliables. Quand l’auteur rassemble plusieurs notions en un seul mot, ce n’est pas pour une raison d’économie d’expressions, mais pour y faire miroiter l’étrangeté du monde en ébullition, sa pluralité.
Un des plus étonnants mots-valises que je retiens de Joyce apparaît aux premières lignes de son ultime chef-d’œuvre, Finnegan’s Wake, édité en 1939. Il amalgame, ou plutôt malaxe, trois langues classiques:

 

 

Meanderthal: me (en anglais «moi») + ander (en allemand «autre») + tal (en latin «tel», « pareil», et en germain «plaine»). En sus, le mot évoque les méandres d’un fleuve – ou d’une existence. Ainsi qu’un certain humanoïde fossile découvert en 1856, et dont la mine peu rassurante nous renvoie aux origines de l’Humanité. (Quitte à fâcher les créationnistes.)

 

Commentaires

Tamagotchi, vous savez, c'est le nom de ces petits animaux domestiques vituels. C'est un mot-valise japonais: tama (oeuf) et gotchi, tiré de "watchii" (oberserver) qui vient de l'anglais "to watch"...

Écrit par : Serpent à Plumes | 20/07/2007

J'aime aussi beaucoup le "mot-valise" suivant: la Jet-pète.
C'est à dire, ceux qui se la "pètent": qui voudraient bien en être, mais n'en sont pas du tout. (librement selon Jacques Brel)
Qui disent "green" au lieu de "pelouse" ... (Romain Didier / Pétasse Blues)

Écrit par : Bla-Blo-Gueur | 20/07/2007

Issu d'une famille qui pratiquait le protestantisme le plus féroce, j'ai depuis toujours une haute idée du devoir accompli. Aussi ai-je cherché à mon tour un mot-valise. J'espère qu'il lui sera fait bon accueil dans la communauté: Samsonite.

Écrit par : Nagolet | 20/07/2007

Moui. Mais. Vous connaissez tous les germanismes qui parsèment la langue romande (je ne compte pas les Genevois, qui n'en font pas partie). "attendre sur", par exemple. Et s'il y avait dans le mot-valise une influence germanique ? Nous n'avons retenu du grec que les mots , pas la faculté de les fabriquer. Ces deux langues sont des Meccano du langage, et souvent il suffit de traduire préfixe, racine, suffixe de l'allemand en grec pour avoir le mot en français. Un vieux truc enseigné par ma prof d'allemand au gymnase...
Je n'ai pas d'exemple sous la main, j'ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens pas très bien, mais il y a tellement de lettreux dans le coin que cela n'a guère d'importance...

Écrit par : Géo | 20/07/2007

Vous pensez sans doute au "Katzenblomerschwichundplafterbom" d'une bande dessinée dans le Pilote des années 60 ?.

Écrit par : Rabbit | 20/07/2007

Cela dit, je pense qu'un peu de sagesse chinoise serait bienvenue pour apaiser les tourments de vos âmes (si tant est que vous en eussiez, j'aimerais aussi beaucoup vous entendre à ce sujet...).
Tout d'abord, pour Nagolet et son intervention de 12 h. 35:
"Le Maître dit: "Les bien-pensants de province sont la ruine de la vertu". 孔夫子 (Confucius) XVII.13.
Ensuite pour Géo et son aversion des Scrabbloteurs, d'entre la poire et le fromage ou la prune et le cigare, soit 12 h. 58:
"Le Maître dit: "Autrefois on étudiait pour soi, aujourd'hui on étudie pour impressionner les autres". 孔夫子 (Confucius) XIV. 24

Écrit par : Rabbit | 20/07/2007

Je vous trouve bien amer, Rabbit. Voilà un exemple : Durchfall, diarrhée.
Maintenant, sur l'étalage de culture..., hein ?

Écrit par : Géo | 20/07/2007

Comme vous, Rabbit, je tiens depuis longtemps Confucius dans la plus haute estime. Mais pour revenir sur votre message de 16.31 (ça devient si compliqué, ces jours, qu'il faut donner des dossards à nos interventions), je n'ai jamais compris ce qu'il avait contre les attachés-cases.
Quand vous aurez fini vos quatre heures, tenteriez-vous une approche sémiologique du sujet? Je peaufine, en attendant, une duplique longue et circonstanciée à Blag-Ô-Beurre sur le machin d'à côté.

Écrit par : Nagolet | 20/07/2007

Le "Rabbitter", c'est l'amer à boire, Géo.
Vous n'êtes sans doute pas passé à côté du débat animé entre MM. Billeter et Jullien, M. Nagolet. Selon le premier, c'est à cause de Confucius que la Chine s'est endormie pendant des siècles et qu'elle a maintenant besoin du Prince Charmant.

Écrit par : Rabbit | 20/07/2007

De longues recherches sur Wikipédia m'ont permis de trouver un nouveau mot-valise: pataquès. Commettre un pataquès. Commettre une erreur de langage.
De "pata", qui a donné pâtre, père, pâte, puis spaghettis vongole, et "caisse", qui donne mal au caillou, surtout avec du valaisan.
A part ça, M. Salem, merci d'avoir évoqué Alphonse Allais. Il était temps de lui faire une petite place à côté d'Alexandre Vialatte.

Écrit par : Nagolet | 20/07/2007

Saviez-vous Monsieur Gilbert (je pense que oui) que Joyce qualifiait lui-même son livre Finnegan's Wake de volaille? "Un poulet, ou une épitre dont les lettres en agitation comico-cosmique permanente, véritable danse du Wu-Li, sont tirées au hasard par une Poule, celle-là même supposée plaisamment être la pondeuse magique de l'oeuf du monde..."
L'oeuf, c'est Humpty-Dumpty. Joyce le fait rouler 10 fois l'espace de 100 lettres pour former par exemple dix fois le mot TONNERRE en plusieurs langues....

Écrit par : Fiorelle | 21/07/2007

Un très joli prénom, Fiorelle (pseudo?), mais la citation que tu présentes comme étant de James Joyce ne lui appartient pas. Elle est tirée de l'avant-propos de Philippe Lavergne, le traducteur, ou, si tu veux, le retraducteur en français de Finnegan's Wake, paru chez Gallimard en 1982. Entreprise audacieuse, géante, impossible mais louable quand même.
Tu aurais pu au moins la mentionner, Fiorelle.

Écrit par : Sésame | 21/07/2007

Quelle que soit votre gigantesque érudtion, Sésame, et votre vigilance -louable, mais vraiment? - pour l'exactitude des citations faites ici, vous devez être un visiteur nouveau-venu dans ce blogg...
Votre tutoiement envers Mme Florelle est désinvolte. Chez Monsieur Gilbert, on a coutume de se dire vous. Se dire tu ici, serait comme parler de politique.

Écrit par : Serpent à Plumes | 21/07/2007

Nous sommes stupéfait de cette évocation étrange d'une "danse du Wu-Li"; sans doute le résultat d'un pinyin hasardeux, car aucun texte consacré à la sinologie ne permet de l'identifier. En nous référant à la monumentale somme consacrée par Anne Cheng à la Pensée Chinoise, nous arrivons par tâtonnements à Zhou Dunyi (1017-1073), dont la pensée basée sur Yijing (Livre des Mutations), mais pourtant d'un confucianisme othodoxe, expose l'opposition du taiji (taijiquan = Tai Chi Chuan) et du wuji.
Ce qui permettrait de supposer que la poule de notre estimée correspondante s'en va, par d'élégants mouvements de taiji (Tai Chi) aller puiser un hexagramme du Yijing (Livre des Mutations) - en particulier celui du Faîte Suprême - pour expliquer les déambulations de Mister Bloom dans sa ville de Dublin.
A nouveau je constate qu'une force inconnue me suggère fermement de me remettre à la lecture de Joyce, même si ce devait être dans une traduction chinoise.

Écrit par : Rabbit | 21/07/2007

On nous en a sorti récemment de fort prétentieux comme arteplage ou les nouveaux noms des bâtiments de l'UNIL. Je les trouve plutôt capillotractés. L'usage montrera ce qu'il en reste.

Écrit par : Vanille-Mocca | 21/07/2007

A l'UNIL que j'ai connue, il n'y avait que le BFSH 1, témoignage de la totale absence d'excentricité de cette époque. Mais notez que les cités sinistres de la banlieure parisienne ont des noms très poétiques.

Écrit par : Rabbit | 21/07/2007

Quant à l'explication de la Signorina Fiorella, elle ne tient tout simplement pas debout, puisqu'en chinois il y a au moins sept façons d'exprimer le tonnerre: 霹, 闷雷, 雷电, 霹雳, 雷动, 雷声 et 雷霆 (si ça fait peu ou beaucoup de bruit, clair ou sourd, sec ou mouillé, jaune ou bleu, etc.). Alors, que pouvons-nous faire avec ça ? Je pense qu'elle a dû se laisser influencer par Corto Maltese.

Écrit par : Rabbit | 21/07/2007

Le babil incessant des muses
M'amuse
Rabito, Gléo, Nagolène
Emmènent
Un carrousel de mots d'esprit
Pardi !
En dansant autour du totem
Salem.

Écrit par : Vanille-Mocca | 23/07/2007

Pour le Serpent à Plume (Monsieur ou Madame?)
Se dire "tu" serait comme parler de poitique!
Depuis quand est-ce interdit? Ce décret est-il de votre "plume".
Dire "tue", c'est malheureusement souvent de la (mauvaise) politique.
Dire "tu" deux fois de suite, c'est entrer dans la danse et prononcé à l'anglaise c'est aimer la trompette de Miles Davis ou encore s'intéresser à la politique d'Afrique du Sud.

Écrit par : L'anar de droite | 23/07/2007

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