23/07/2007

Fateh, sel attique et afghan

(Cet article a paru dans 24 Heures aujourd’hui)

 

Le premier grand livre de sa vie vient de sortir à Paris. Mais Fateh Emam, un natif de Kaboul, qui réside à Lausanne depuis 55 ans, n’a pas l’intention de laisser tarir sa faconde d’historien ni ses dons de conteur.

 

Il est chenu et chevelu comme le coprin des champignonneurs de Sauvabelin. Et à 78 ans, Fateh Emam peut triompher des souffrances infligées par n’importe quelle maladie, en éclatant de rire sur les choses de la vie. La sienne, qui est longue, rocambolesque et tragique. Ou celle de l’histoire contemporaine, qui l’est tout autant, et dont il a été un observateur privilégié – un acteur malgré lui – depuis sa naissance en Afghanistan jusqu’à son obtention du passeport suisse en 1972. En passant par des séjours estudiantins, professionnels ou diplomatiques à Paris, New York, Moscou. Des services à l’ONU, au CICR; des engagements bénévoles sur lesquels il reste discret.

 

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Tout ce faisceau d’expériences personnelles ou générales vient d’être rassemblé dans un récit, paru à Paris, où le lecteur se fait emporter dans le maelström des années trente à soixante: nervosités politiques et économiques de l’entre-deux-guerres, exactions scandaleuses des oligarques de Kaboul, inféodations afghanes à l’URSS bien avant l’intervention soviétique de 1979.

Partiellement autobiographique, ce livre de 400 pages raconte l’odyssée moderne d’un certain Karim, un Kabouliote comme Fateh, «qui tourne très tôt le dos à son Orient natal pour s’égarer dans la jungle compétitive de l’Occident». Et qui finira par y voir le cuir pur de ses racines peu à peu se patiner. Titre principal: Au-delà des mers salées. Dans l’imaginaire populaire afghan, les mers salées (Darya-é-Shor), c’est l’océan, ou l’inaccessible. Parvenir à les traverser relève d’un héroïsme mythique ancien, qu’Emam explique avec la ferveur poétique, colorée, parfumée, d’un fils de ses aïeux. Mais celle-ci est constamment contrôlée par l’intelligence distanciée, cynique, mais sans hargne, d’un historien-ethnologue qui a dû apprendre tout seul à panser ses propres plaies. Un esprit moqueur, certes, mais «épris de liberté». à la façon des plus gracieux oiseaux de la mythologie du Levant.

 

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«Ce premier livre, je l’ai achevé il y a neuf ans, nous dit Fateh Eman, autour d’une table de l’Hôtel de la Paix, rue Benjamin-Constant, un de ses stamms lausannois préférés. Mais j’en ai déjà fini deux autres: le premier narre mon retour en bateau, cinquante ans après, sur Ellis Island, au large de New York; le second est une approche psychologique des ultimes amours de Lady Di, avant son accident sous le pont de l’Alma (!).» Notre interlocuteur est tout à fait sérieux, mais ça ne l’empêche pas de s’esclaffer quand même.

 

 

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Enfant de commerçants aisés, il commence très tôt à apprendre le français dans la capitale afghane. Le bachot en poche, il devient étudiant en Sorbonne, à Paris (droit civil), rejoint son père aux Etats-Unis, revient en Europe, cette fois en Suisse: «En découvrant la place Saint-François, en 1952, je me suis senti au paradis.» Depuis, Lausanne devient sa ville d’adoption – il ne sait pas encore que son destin fou devra l’en arracher durant de longues années. En attendant, il a 23 ans, et beaucoup d’entregent. A l’Université, il rencontre un Bertil Galland, un François Gross, un Christian Sulser, toute une génération d’intellectuels promis aux carrières prestigieuses qu’on sait. Le troisième le fait engager comme stagiaire à la Gazette de Lausanne.

«J’ai eu le tort de ne pas y être resté, regrette Fateh, 45 ans après.»

 

Fateh Emam: Au-delà des mers salées, un désir de liberté, récit. Ed. L’Harmattan, 400 p.

08:58 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Merci pour cet excellent article et merci à Philippe Maeder pour la belle photo.

Écrit par : Hildegard Medina Emam | 23/07/2007

une personnalité hors du commun, ce Fateh Emam. Son vécu démontre qu'on peut non seulement survivre à un déracinement, mais en même temps créer transmettre cette expérience douloureuse la transformant en leçon de vie, de sagesse pour représenter un exemple à notre jeunesse qui en a tant besoin.

Écrit par : Casadio Elisabeth | 01/08/2007

Ce livre est magnifique et se savoure. C'est une très belle leçon de vie et de courage que ce récit nous enseigne. Son auteur est doté d'une intelligence et d'une rage de vivre exceptionnelles. Il nous livre cette part de sa vie dans une richesse de détails saisissants, lumineux et empreints d'émotion. A lire et à relire.

Écrit par : Montavon Isabelle | 21/08/2007

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