26/07/2007

Les vitraux jugendstil de Lausanne

 

Dans la foulée de nos discussions sur Eugène Grasset et son exil en France, un blogueur rappelle avec raison que ce grand illustrateur vaudois, pionnier de l’Art nouveau, eut une influence importante sur les artisans verriers de Lausanne.
Je reproduis ci-dessous un article que j’ai écrit en avril 1999, à l’occasion d’une expo les concernant au Forum de l’Hôtel de Ville.
 (Image: un vitrail Belle Epoque, au sud-est de l'ancien garage du Closelet, reconverti depuis 1973 en magasin de la Migros. «Feuille» le mentionne dans un commentaire, en se demandant s’il est de Grasset. Non, il porte la signature des ateliers Chiara, mais l’auteur du motif est inconnu).

 

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«La capitale vaudoise est une des villes de Suisse les plus riches en vitraux créés pour des particuliers. Fabriqués à la Belle Epoque, ils enluminent encore plus de 200 cages d'escalier.

Tout au début du XXe siècle, Lausanne était en pleine expansion urbanistique, et connaissait une ébullition architecturale un peu folle. Surtout depuis sa conquête de zones d'habitation en direction du lac. Ces territoires neufs étaient prioritairement destinés aux autochtones nantis, sinon aux touristes que l'on essayait d'affriander à qui mieux mieux. C'est alors que le vitrail familier fit merveille.

Au milieu du siècle précédent déjà, on construisait entre sous-gare et Ouchy, des immeubles résidentiels et des villas, des hôtels d'importance variée et quelques établissements publics, encore visibles, qui ne furent érigés indéniablement que pour la célébration du luxe. Et pour déployer un style décoratif alors en vogue dans toutes les cités bourgeoises et riches de l'Europe: l'Art nouveau.

Dans ce contexte, l'influence d’Eugène Grasset (1845-1917) fut décisive. Cet illustrateur lausannois qui avait fait florès à Paris, rendu toute leur noblesse aux arts appliqués, puis immortalisé par le dessin la fameuse dame du Larousse soufflant sur les akènes d'un pissenlit, écrivit accessoirement une Méthode de composition ornementale que lurent beaucoup d'artisans verriers de Suisse romande.

Ces vaillants façonniers - dont plusieurs avaient une fibre d'artiste - s'étaient aussi nourris des procédés néo-médiévaux d'Edward Burne-Jones et des préraphaélites anglais; des théories de William Morris et de son mouvement Arts & Crafts. En même temps leur parvenaient de Belgique, de Paris et de Lorraine (cf. la fameuse manufacture de verres colorés créée par Auguste Daum, et l'Ecole de Nancy, fondée, entre autres, par Emile Gallé), des techniques verrières raffinées, vouées pour la plupart au vitrail à motif floral.

Des Allemagnes et de Vienne, leur provenait un art nouveau assez différent, inspiré de formes moins colorées, plus géométriques. De lignes plus souvent verticales qu'horizontales.

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Leurs émules des années vingt à trente, eux, subirent à leur tour l'influence d'un art tout aussi audacieux et inventif: celui de l'art déco. On en trouve également dans plusieurs demeures lausannoises.

Or comme ces fabricants de vitraux domestiques, qu'ils furent de souche lausannoise ou romande, étaient peu nombreux par rapport à l'explosion imprévue de la demande, on accueillit dans notre ville des artisans étrangers de la meilleure renommée: des Hambourgeois, des Piémontais. Mais des Helvètes aussi, pour autant qu'ils eurent connu une expérience fertile ailleurs.

Ainsi le verrier Edouard Hosch, un des premiers restaurateurs de la rose de la Cathédrale entre 1894 et 1898, avait été un collaborateur d’Eugène Grasset lui-même. Il y eut aussi le verrier Charles Kuntz, de Lausanne, resté célèbre pour ses motifs «toujours en carrés, en rectangles ou en ronds». Et puis Müller et Dufour, le tandem genevois Enneveux et Bonnet, le tandem lyonnais Devrard et Wavre, des peintres sur verre très sollicités par les architectes de tout le pourtour lémanique.

Cela dit, c'est Eduard Diekmann (1852-1921), de Hambourg, qui a probablement créé l'atelier de vitraux domestiques le plus prolifique et le plus créateur. Avant de débarquer à Lausanne, en 1900, il a vécu à Genève. Son étude a conçu, entre autres, la majestueuse coupole de l'Hôtel Beau-Rivage Palace.

Pierre Chiara, dont l'entreprise existe encore dans la vallée du Flon, a vécu de 1882 à 1929. En son temps, il régnait sur un établissement de vitrerie, de porcelaine et d'encadrements qui était situé à la rue Saint-Laurent. Son père, Pierre-Auguste, était natif de la vallée d'Aoste. Pierre Chiara, lui, s'est formé à Zurich, dans l'atelier de Karl Wehrli, qui fut un précurseur du vitrail contemporain.

Chez ce dernier nommé, le Vaudois Alexis Guignard rencontra en 1900 le verrier hollandais Jean Schmit. Deux ans plus tard, ils furent les disciples de Diekmann, puis ils s'associèrent pour lancer un atelier bicéphale à Lausanne.

Jusqu'au milieu des années cinquante, Guignard dessine et peint, Schmit, lui, se borne à majestueusement fabriquer du verre. Selon le Journal de la Construction de la Suisse romande (No 3, 15 mars 1999), il existerait en gros trois types de verre pour vitrail. D'abord, le verre cathédrale, simplement coloré. Il est le plus employé pour la décoration domestique, car il est bon marché. Sa texture est tantôt chenillée, tantôt cannelée, striée ou ramagée.

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D'un prix de revient plus élevé, le verre antique est soufflé artisanalement. Son pouvoir de rayonnement est si fort qu'il est inutile dans les logements privés, où seul un dessin discret historiant la frange d'une fenêtre doit resplendir, cela sans obstruer la vue. Le verre antique convient donc mieux aux églises.

Enfin, il y a le verre opalescent et coulé, dit aussi américain. Ses teintes sont aussi nombreuses que celles du marbre. A base de potasse, de sels minéraux et de résines, on le colore au moyen d'oxydes métalliques de manière à former des reflets moirés et des diaprures.

Quant à l'iconographie du vitrail 1900, elle se décline par thèmes: le thème local, où la voile latine sur un fond de lac est particulièrement récursif, tout comme celui du troupeau de bovins ou du Château de Chillon - qui s'est propagé jusqu'en Pologne, voire jusqu'en Crète... Mais il y a aussi le thème de l'eau, avec ses fonds bleus miroitants, ses vaguelettes, ses houles. Mais avec l'imagerie féminine, c'est le thème floral qui prédomine: tulipes et roses, vignes vierges, clématites, camélias, oeillets et hortensias. Et on allait oublier le lis royal! - même en terre vaudoise, donc rurale, il peut correspondre à un emblème de famille.»

GILBERT SALEM (24 Heures, 9 avril 1999)

Commentaires

Ce gros bâtiment du Closelet a été construit en 1916 par le bureau d'architecture Chessex et Chamorel-Garnier, le même qui a bâti l'immeuble de Saint-François No 5.

Écrit par : Raubert | 27/07/2007

Tout juste Raubert: retrouvé dans mes petites archives personnelles que ce "Garage à voitures automobiles" avait été commandé par M. Marcel Addor. On vendait beaucoup de marques américaines: Ford, Studebaker, Chrysler. Mais aussi des Opel.
Il s'y trouvait aussi un appartement, un magasin, et, au sous-sol une caféteria avec billard et jeu de quilles.
Quant à l'artiste qui a dessiné le motif du vitrail, ce serait Ernest Correvon, celui qui avait signé la verrière du plafond des Galeries du Commerce, actuellement Conservatoire de Lausanne, rue de la Grotte.

Écrit par : Serpent à Plumes | 27/07/2007

L'Art nouveau, avec ses arabesques, ses figures aléatoires et tarabiscotées ont bien fini par susciter une réaction, très célèbre: le cubisme, et ses dérivés. Avec ce que cela impliqua d'abstractions géométriques, de lignes droites, parallèles, perpendiculaires, de purisme génial.
Plus tard, la Pop music, et ses affiches "psychédéliques", réintroduisit la courbe et l'asymétrie. Elle aussi est devenue caduque, mais la tendance continue de se développer.
Et si, l'Art 1900, avait déjà préfiguré le "style jeunesse"? Style jeunesse: en allemand Jugendstil.

Écrit par : Tania | 28/07/2007

Monsieur, Je souhaiterais acquérir un vitrail jugendstil.
Pourriez me donner des adresses ? Très grand merci.
Avec mes meilleures salutations ; A. Cachemaille

Écrit par : cachemaille | 23/12/2007

Je suis l'arrière petite-fille d'Ernest Correvon est c'est amusant car il a fait un auto-portrait pour donner une identité au conducteur de la folle automobile , pour qui est intéressé je peux envoyer une photo scannée.

Écrit par : Magali Correvon | 22/05/2010

L'Art nouveau, avec ses arabesques, ses figures aléatoires et tarabiscotées ont bien fini par susciter une réaction, très célèbre: le cubisme, et ses dérivés.

Écrit par : travailler chez soi | 17/06/2011

Bonjour,
Je fait une recherche sur Eduard Diekmann qui a également réalisé un vitrail au Musée des Beaux-Art du Locle (qu'il a signé et daté). Pourriez-vous m'indiquez vos sources concernant cet artisan? En vous remerciant d'avance pour votre réponse, je vous adresse mes salutations les meilleures.
Armande Cernuschi (armande.cernuschi@unine.ch)

Écrit par : Armande Cernuschi | 14/04/2014

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