31/07/2007

Quelques sortes de bleu

 

C’est la couleur de l’eau et de l’air, des lagons d’Océanie, des yeux de Madame Morgan, de la paix (les casques), d’une équipe de football valeureuse, d’un cordon qui fait chanter les papilles. Parfois aussi du chagrin, de la peur…
Sur la palette des peintres, le bleu peut être azuré, marine ou roi; pervenche, ardoise, turquoise - image d’en haut. Ou turquin, pétrole, canard, bleu d’outremer - image d’en bas. N’oublions pas le bleu de cobalt – ni le bleu de Prusse, ni le bleu lavande, et surtout pas le bleu de Chartres que diffusent les trois verrières de la façade de la célèbre cathédrale beauceronne (une mixture absolument unique à base de lin).
A Versailles, le portraitiste officiel des Mesdames, filles de Louis XV, a lui aussi été l’inventeur d’une nuance toute à lui: le bleu Nattier.

 


 

Le bleu est omniprésent dans nos conversations courantes. Florilège:

La grande bleue: la Méditerranée.
L'heure bleue, juste avant le lever du soleil.
La houille bleue: l'énergie des vagues, des marées
Un menton bleu, qui porte la trace d'une barbe très sombre.
Une nuit bleue, au cours de laquelle des terroristes commettent des attentats synchronisés.
Un bleu: une jeune recrue – les soldats d’autrefois arrivaient en blouse bleue à la caserne. Synonyme: bleusaille.
Une truite au bleu, jetée vivante dans un court-bouillon vinaigré.
Un petit bleu, (jadis) télégramme, dépêche – sur papier bleu.
Le bleu de méthylène, antiseptique employé en pharmacie et comme colorant en biologie.
Sang bleu, noble.
Conte bleu: récit fabuleux, discours en l'air.
Bifteck bleu, très saignant, à peine grillé.
Zone bleue, à stationnement limité, dans une ville.
N'y voir que du bleu: n'y rien voir, n'y rien comprendre (ou n'y voir que du feu).
Se faire un bleu, une meurtrissure, un hématome, une ecchymose.
J’ai des bleus à l’âme ou j’ai le blues, j’ai le cafard.
                                                                       * * *
Enfin, la littérature française est émaillée de jurons qui furent en usage du XVe au XVIIe siècle et avaient pour suffixe le mot bleu - un euphémisme pour «Dieu».
Ex: Palsambleu! = Par le sang de Dieu!
Ce qui inspirera à Jacques Prévert cette pensée:
«Palsambleu, Morbleu, Ventrebleu, Jarnibleu! Dieu aussi a eu son époque bleue.»

30/07/2007

Aoûtats, petit chien, gros cachalot

 Le huitième mois de l’année démarre mercredi avec fracas: lancers de drapeau, feux d’artifice, couinements de chiens, discours de syndics, de pasteurs, de présidentes. Au potager, on s’affaire plus tranquillement, en obéissant aux almanachs: «Il faut cueillir les choux l’un des trois premiers jours d’août». Hélas, août, mois consacré à l’empereur Auguste, a eu la mauvaise idée de donner son nom aussi aux aoûtats…
L’aoûtat, appelé aussi rouget, ou vendangeon, est une larve rouge vif et microscopique de l’ordre des acariens, qui vit dans les prairies, les sous-bois, dans l’herbe aussi de votre jardin. En été, et jusqu’à la mi-automne, il grimpe le long de vos habits, les perce et va se loger dans les plis les plus incongrus de votre peau – là où les vêtements exercent une pression: ceinture, élastique des chaussettes, sillon de l’aine, etc. Il y creuse une galerie sous-cutanée et injecte un liquide qui entraîne des démangeaisons diaboliques; voire des lésions prurigineuses.
Bref, l’aoûtat est une sale bête! Pour vous en débarrasser, ne commettez pas l’imprudence de plonger nu dans le lac (par exemple à Epesses). Car vous y rencontrerez un autre charmant parasite: la puce du canard.
Consultez plutôt votre pharmacien.
La citation de la semaine

Elle est tirée du Journal d’un fou (1835), de Nicolas Gogol:

«J'aperçois les nuages qui se tordent en volutes au-devant de moi; une étoile clignote là-bas; la forêt court comme une folle avec ses arbustes et sa lune… Maman, maman, sauve ton malheureux fils; prends ton enfant; presse-le sur ta poitrine! Au fait, savez-vous que le bey d'Alger a une grosse verrue, juste sous le nez?».

  Le saint soldat de la semaine

Samedi 4 août, on fête les Dominique, un prénom épicène très répandu en francophonie. Il est aussi bien porté par M. Strauss-Kahn, futur patron français et socialiste du FMI, que par la belle Madame Sanda, si séduisante et si déjantée dans Novecento, le film de Bernardo Bertolucci, sorti en 1976.

Mais ce fut un homme qui le porta en premier. Et un sacré diable de saint homme: l’Espagnol Dominique de Guzman (1770-1221), fondateur de l’Ordre des Frères-Prêcheurs, soit le fameux Ordre des dominicains qui devait être impliqué dans la chronique répressive et honteuse de l’Inquisition.

Saint Dominique participa en personne, dans le Languedoc, aux croisades sanglantes contre les Cathares. Dans l’abbaye Saint-Sernin de Toulouse, il est même représenté hissant une croix criblée de flèches. Mais plus tard, des théologiens s’efforceront de prouver qu’il était un instrument du terrifiant tribunal catholique – donc une de ses «victimes», pas son véritable initiateur.

On raconte qu’avant sa naissance, en 1170, dans la Vieille-Castille, sa mère eut une vision étrange: elle vit l’enfant qu’elle portait sous la forme d’un petit chien tenant un flambeau dans sa gueule, et prêt à répandre le feu sur la terre.
Les balades de la semaine

Ce sont vingt-cinq itinéraires joliment racontés par ma consœur Annick Monod. La journaliste de La Liberté les a défrichés en parcourant les quelque 1880 km qui dessinent le pourtour de la Suisse. Ces Randonnées à saute-mouton*, vous feront rencontrer des silhouettes jurassiennes ou alpines variées: bestiaux de pâturages, leur berger, l’automobiliste qui n’a jamais décollé de son autoroute, Sa Majesté le Cervin en personne, etc.

(*) En librairie; 21 francs. Peut-être commandé sur le site www.laliberte.ch

Un Homère américain

Mercredi 1er Août, on marchera à petits pas dans les sentiers périphériques explorés par Annick Monod. Ou, visant droit au cœur de la Suisse, on participera au happening patriotique de Mme Calmy-Rey sur le talus du Grütli.

Moi, ce jour-là, mon esprit enjambera nos belles montagnes pour aller surfer, cette fois non plus sur le Net, mais sur les lames aux embruns océaniques, fantastiques et métaphysiques d’Herman Melville, puisqu’il est né ce même jour, en 1819 – 6, Pearl Street, Manhattan, NY. Il mourut tout à fait oublié et méprisé, en 1891.

Il a fallu attendre l’an 1920 pour que son chef-d’œuvre Moby Dick accède à l’universalité. Cette chasse épique et mystique à la baleine blanche du capitaine Achab, est tout en même temps l’histoire d’une tentation, d’une damnation, et un puissant roman d’aventures.

Il a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques, dont la plus célèbre est Moby Dick (1956), de John Huston, avec le fulgurant Gregory Peck dans le rôle du capitaine.

27/07/2007

Olivier Schopfer raconte la soupe

 

Linguiste et chroniqueur, Olivier Schopfer est un des collaborateurs réguliers de Radio Cité, à Genève, notamment dans l’émission La Fourmilière. Ses billets sont à l’enseigne du français qu’on cause. Aujourd’hui, dans ce blog, il nous explique les origines de la soupe, en Occident.

 

                                                       *    *    *

 

«Au Moyen Age, la soupe était une tranche de pain que l’on trempait dans tous les liquides chauds: le bouillon, le lait, les sauces et les jus de viande.
Les gens du peuple mangeaient cette tranche de pain.
Mais les nobles s’en servaient comme d’une assiette.
Et à la fin du repas, quand la soupe s’était imprégnée du jus de tous les mets, ils la donnaient aux animaux ou aux pauvres.
C’est à partir du milieu du XIVe siècle que la soupe a désigné le plat que l’on connaît aujourd’hui: le bouillon épaissi par des aliments solides non passés, généralement à base de légumes.
La soupe a longtemps été en concurrence avec le potage. On considérait le potage comme plus noble parce tous les aliments sont passés et que sa texture est veloutée. Le mot est apparu au XIIIe siècle. À cette époque-là, le potage désignait des légumes "cuits au pot". Le "pot" était une marmite dans laquelle on faisait mijoter la nourriture. Il n’y avait pas de pot sans "cuillère à pot": il s’agissait d’une grosse louche qui permettait de vider rapidement et efficacement le contenu du pot. C’est de cette origine culinaire que nous vient l’expression "en deux coups de cuillère à pot", qu’on utilise quand on arrive à résoudre un problème facilement.»
Olivier Schopfer