14/08/2007

Rester en carafe

 

 

Linguiste et chroniqueur, Olivier Schopfer est un des collaborateurs réguliers de Radio Cité, à Genève, notamment dans l’émission La Fourmilière (Le français qu’on cause.) Aujourd’hui, il analyse une expression d'origine argotique:

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 On «reste en carafe» quand on perd le fil de son discours et qu’on ne sait plus quoi dire. On peut aussi utiliser l’expression dans toutes les situations où on se sent démuni.
«Rester en carafe» date du XIXe siècle. Dans le vocabulaire argotique de l’époque, la «carafe» désignait la bouche. On employait l’expression quand une personne restait bouchée bée suite à un trou de mémoire. L'image vient du fait que quand on reste bouche bée, notre bouche forme un rond qui ressemble à celui du goulot d’une carafe.
Au XIXe siècle, il existait une version de l’expression qui a disparu de notre vocabulaire. On pouvait dire de quelqu’un qui restait sans voix au milieu de son discours: «C’est une vraie carafe d’orgeat».
L’orgeat fait référence à une boisson à base d’orge que l’on aimait boire en été pour ses vertus rafraîchissantes. L’orgeat se présentait sous une apparence épaisse parce qu’on ajoutait souvent à l’orge des graines de melon ou de concombre. Plus tard, on y a ajouté des amandes, et la boisson est connue aujourd’hui sous le nom de «sirop d’orgeat», consommé principalement dans les pays méditerranéens.
Dans l’expression «c’est une vraie carafe d’orgeat», la consistance épaisse de l’orgeat alourdit la carafe: l’effet recherché est d’accentuer le côté pesant qu’on peut ressentir quand on a un trou de mémoire et qu'on n'arrive plus à parler.
Au fil des siècles, l’expression «rester en carafe» s’est étendue à toutes les situations où une personne reste en plan. Si on nous pose un lapin, par exemple, on «reste en carafe».
L’expression est notamment très utilisée dans le vocabulaire des cyclistes. Lorsqu’un concurrent est victime d’une crevaison, que la voiture du directeur sportif ne le dépanne pas et qu’il est obligé de prendre la voiture balai pour rejoindre l’arrivée, on dit que ce concurrent «reste en carafe».

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OLIVIER SCHOPFER
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Commentaires

D'accord, un cycliste peut rester en carafe.
De plus, EPO veut dire "Eau et Plein d' Orgeat". Le vélocipédiste reste en carafe lorsqu'il n'a pas eu sa dose d'orgeat et non pas en raison d'une crevaison. La crevaison n'a rien à voir avec "carafe", mais "kas grafe" comme le disait si bien Herr Ulrich à l'arrivée d'un Tour de France où " l'eau d''orgeat " avait coulé à flot.

Écrit par : L'anar de droite | 14/08/2007

Info bonus:
Au 16ème siècle, on n'utilisait pas encore le mot "carafe" pour parler de la bouche en argot. On disait la "dalle".
Une dalle, c'était une gouttière, au 16ème siècle.
L'image est amusante: dans son sens argotique, la dalle désignait la bouche parce que l'on comparait la bouche à une rigole qui transporte le liquide et la nourriture en direction de l'estomac !
Plusieurs expressions nous viennent de là:
-"Avoir la dalle": littéralement "avoir la bouche", c'est-à-dire "avoir très faim".
-"Se rincer la dalle" & "Avoir la dalle en pente", qui expriment le fait de boire de l'alcool en très grande quantité. Autrement dit, "avoir une bonne descente" (inspiré par la même métaphore).
Une bonne descente "sur Soleure", bien entendu...

Écrit par : Olivier Schopfer | 14/08/2007

Fouetter de la carafe = avoir une mauvaise haleine.
La photo représente plutôt des amphores que des carafes, il me semble...

Écrit par : Vanille-Mocca | 14/08/2007

"Fouetter de la carafe", je ne connaissais pas...
Une fois, j'ai entendu "sentir du goulot", dans le même sens pas très ragoûtant...

Écrit par : Olivier Schopfer | 14/08/2007

Bien sûr Vanille-Mocca! C'est vrai, ce sont plutôt des amphores.
Mais il faut savoir qu'une "carafe qui fouette" en est une qui s'amphore.

Pour avoir mauvaise haleine, je connaissais: "refouler de goulot".

Il est aussi possible de refouler de l'allène lorsqu'on est "pétrole".
Par contre avoir mauvaise alêne n'est gênant que pour le cordonnier et autres métiers du cuir, sauf si il est chevelu (le cuir pas le cordonnier).
Et si on vous a tondu la laine sur le dos, ça ' pu faire mal ! C'est surtout à l'aine que la tonte fait mal. L'haineux hareng n'est jamais tondu, mais fumé, il voue toute sa haine à l'aine.
Si vous ne comprenez pas tout, prenez un dictionnaire, c'est le livre le plus formidable que je connaisse! Sans lui mes "bluettes" seraient encore pires.

Écrit par : Bla-Blo-gueur | 14/08/2007

Excellent. je trouve la transmission de Monsieur Schopfer bien faite. J'ai appris beaucoup grace a lui (je ne suis pas de langue maternelle francaise). Un très bon exampe de medias outils.
Carlo

Écrit par : Carlo Farina | 20/08/2007

Toutes ces histoires de carafe moi ca me donne envie d'aller écluser un gorgeon, pas vous?

Écrit par : pierre-francois | 20/08/2007

Et moi qui pensait qu' "avoir la dalle" venait du sens de la dalle d'aujourd'hui, à savoir quelque chose de massif en béton et de près du sol voir dedans, chose que l'on ressent physiquement assez bien lorsque l'on "crève la dalle"...
Quoique cette dernière expression, plus récente, se base peut-être aussi sur la méconnaissance de la gouttière ?
Je pouvais toujours chercher !
Mille mercis pour ces éclairages !

Écrit par : la langouste in | 04/05/2010

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