02/09/2007

Artaud, Pratt et compote de raves

 

Septembre démarre le week-end prochain avec sa charmante ambiguïté et ses paradoxes. D’abord il n’est pas le 7e mois de l’année comme l’indique son étymologie latine, mais le 9e (l'année romaine commençant en mars), et s’il appartient encore à l’été pour trois semaines, il annonce déjà l’automne. Aux champs, et dans les jardins, tout le monde s’affaire aux récoltes. Septembre est un mois éminemment potager.

Un de mes légumes préférés est la rave. C’est le premier aliment que je songe à croquer après les trois ou quatre jours de jeûne que je m’inflige volontairement vers la fin de l’été - histoire de mettre en jachère mon système digestif, et à l’épreuve mes papilles… Après quelque 72 heures sans saveur dans la bouche, je vous jure que cette racine qu’on dit fade y révèle des trésors inouïs de sapidité. Mais elle doit être bouillie juste un tantinet, et dégustée telle quelle, sans sel, ni rien. Sa fibre laiteuse la rend croquante comme un cornichon et juteuse comme une prune.

Les Vaudois traditionnels mangent des raves durant tout l’hiver. Car dès à présent ils les pèlent, les débitent en bandes, en lames, en guirlandes. Ils en remplissent de vastes compotiers en grès, ou des «toupines». Ces récipients constitueront à la cave une précieuse réserve de vitamines.

 

Le concert de la semaine

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Il a lieu ce mercredi 5 septembre à 20 h, à l’Auditorium Stravinski de Montreux, et sera un des plus lumineux concerts du Septembre musical: le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin et le Chœur de l’Opéra de Lausanne, exécuteront, sous la baguette de Marek Janowski, le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy - que je vénère souvent dans ce blog, ses Nocturnes, ainsi que la 4e Symphonie, en mi-mineur de Brahms.

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Qu’on me pardonne si je m’attarde seulement sur le premier des Nocturnes, qui s’intitule «Nuages». Je le tiens pour un chef-d’œuvre de ce qu’on a appelé quelquefois l’impressionnisme musical. La musique debussyiste n’est jamais foncièrement descriptive, pourtant le titre de ce morceau suggère bien tout le goût que le maître vouait à l'impalpable, à l'indiscernable. Et il y déploie tout son génie en valorisant les accords incomplets, en tissant son thème principal de quintes et de tierces parallèles. Celui-ci ouvre Nuages avec des clarinettes et des bassons, et le clôt avec des cors et des pizzicati de cordes qui semblent annoncer un orage.

www.septmus.ch

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Le néologisme «papou» de la semaine
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C’est un substantif féminin inventé par Serge Joncour pour l’émission dominicale de France-Inter Les Papous dans la tête. Mais je trouve que sa définition s’applique à merveille au climat politique actuel des Helvètes:

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Zibouclette: «Campagne électorale que l’on mène sans être soi-même très sûr pour qui voter.»

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Conjurations d’Antonin Artaud

Demain, 4 septembre est le jour de la naissance du poète à la fois le plus fou et le plus clairvoyant des lettres françaises du XXe siècle. Antonin Artaud (1896- 1948) a révolutionné la conception occidentale de la scène avec son essai Le Théâtre et son double. En y déclarant que la littérature est un acte, la mise en jets de forces. L'inverse d'une consommation à distance.

Considéré comme schizophrène par les psychiatres, il sera enfermé dès la fin de la 2e guerre dans une clinique de Rodez où, chaque jour, il élaborera, dans de petits cahiers de brouillon, un nouveau système de langage, entre théâtre vocal et danse rythmée de coups de couteau qui transpercent la feuille. Ses souvenirs d’enfance notamment:

- «Je me souviens depuis l'âge de huit ans, et même avant, m'être toujours demandé qui j'étais, ce que j'étais et pourquoi vivre, je me souviens à l'âge de six ans dans une maison du boulevard de la Blancarde à Marseille (numéro 59 exactement) m'être demandé à l'heure du goûter, pain chocolat qu'une certaine femme dénommée mère me donnait, m'être demandé ce que c'était que d'être et vivre, ce que c'était que de se voir respirer et avoir voulu me respirer afin d'éprouver le fait de vivre et de voir s'il me convenait et en quoi il me convenait.»

Vingt ans plus tôt, avec L’Ombilic des limbes, Artaud s’était imposé dans le cercle des écrivains parisiens par ce défi: «Là où d'autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. La vie est de brûler des questions.»

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Confidences d’Hugo Pratt

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Un des moments forts du Festival international de BD, à Lausanne (BD-Fil) sera, ce vendredi 7 septembre, à 17 h 30, le vernissage de l’expo Sur les traces des Scorpions du désert. S’y croiseront les regards du puissant dessinateur vénitien Hugo Pratt – décédé en 1995 et inhumé à Grandvaux – du dessinateur Pierre Wazem et du dessinateur italien Giuseppe Camuncoli.

Du premier des trois, que j’ai eu l’honneur et surtout le plaisir de rencontrer plusieurs fois à Lausanne, je conserve le souvenir d’un regard bleu-beige, d’un sourire théâtralement crispé. Mais qui pouvait brusquement se décrisper pour des babioles, des plaisanteries lancées à la vanvole sur cette place Saint-François qu’il appréciait beaucoup, parce que les gens l’y croisaient avec respect et discrétion. Sans lui réclamer des autographes.

Du coup, c’est lui qui allait vers eux.

- Dès mon enfance, me confia-t-il un jour, je m’étais demandé pourquoi mes parents m’avaient prénommé Hugo, avec un H. Alors qu’en italien, l’U majuscule suffit. Etait-ce en hommage à Victor Hugo, ou à Hugo de Hofmannsthal?

» L’explication me fut donnée tardivement, et elle était décevante: c’était un hommage à un certain Hugo Leonardi, chef fasciste à Venise, et dont la fin était désastreuse. Il avait fini dans un égout pour avoir trahi même les siens, mais sans changer de convictions politiques…»

Pour rappel, Hugo Pratt, lui, avait été enrôlé de force dans la police maritime du IIIe Reich avant de fuir et se mettre au service des Alliés, comme interprète, et organisateur de spectacles, jusqu’en 1946.

www.bdfil.ch

Commentaires

Pratt a dû quitter Venise à l'âge de 10 ans pour rejoindre son père militaire de carrière en Ethiopie. A 14 ans, il s'engagea auprès de ce pèr dans la police coloniale pour écraser les indépendantistes...

Écrit par : Hildebrand | 03/09/2007

Un autre séjour très intéressant de Hugo Pratt fut celui qu'il effectua à Buenos Aires dès 1949. Il dessina pour la revue Cinemisterio: les aventures du détective Ray Kitt. Je ne sais pas si Calu nous lit encore, et s'il pourrait nous dire si Pratt a laissé des souvenirs importants en Argentine.

Écrit par : Chabert | 03/09/2007

"Je dessine mon écriture et j'écris mes dessins", disait Hugo Pratt.
Quant à l'image du grand Artaud: elle a été prise par le photographe Loulou Pastier, le frère de Paule Thévenin, l'éditrice des ouvres complètes du génie.

Écrit par : Xenius | 03/09/2007

J'habite a Boston depuis 1959. Je suis (j'etais) un vaudois et le manque la comote de rave! Savez vous ou je peus trouve la recipe pour faire de la compote de rave? (pardonne mon francais)

Best Regards

Dan

Écrit par : Daniel Krebs | 28/01/2009

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