21/09/2007

Parler jeune

Aujourd’hui, Olivier Schopfer apporte un complément d’analyse à un article paru mardi dans le blog de Philippe Baud sur le langage des nouvelles générations.

 

Le «parler jeune» est très à la mode, et pas seulement parmi les jeunes! Certains politiques n’hésitent pas à se l’approprier, sans doute dans le but d’élargir leur électorat en montrant qu’ils restent dans le coup.
Mais qu’est-ce au juste que ce «parler jeune» ?
Récemment, Philippe Baud a écrit dans son blog que «la langue des jeunes que nous côtoyons est devenue un mélange de verlan et de franglais» («Kestufé?», du 18 septembre 2007).
C’est juste, mais il existe une autre caractéristique dominante du parler jeune: c’est l’usage quasi systématique de l’exagération. Tout devient emphatique, démesuré.
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- Les jeunes ne sont plus surpris, ils «hallucinent».
Ils en rajoutent même souvent une couche en précisant
: «J’hallucine total!»
Il y a aussi l’expression «C’est trop halluciné!» pour dire qu’on n’arrive pas à croire quelque chose :
«Il a réussi ses exams, c’est trop halluciné!»
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-Ils n’éclatent pas de rire, ils «hurlent de rire».
Il est vrai que «rire à gorge déployée» est quelque peu désuet.
Les jeunes utilisent aussi fréquemment la formule:
«J’suis mort(e) de rire!». Mais c’est généralement par ironie, en réponse à une blague ou à une remarque qui n’est pas drôle.
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-Les jeunes ne sont pas stressés, ils ne «touchent plus terre».
« J’ai pas le temps, là, je touche plus terre! » L’image, puissante, fait penser à un avion qui décolle. Tout un programme!
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-Ils ne sont pas crevés, ils sont «destroy».
Encore mieux : «complètement destroy». Cela vient de l’anglais «to destroy» («détruire»).
De même inspiration, on trouve aussi «être cassé».
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-Ils ne se retrouvent pas en difficulté, ils sont «en galère»: «C’est galère, ça !» Une variante de «ramer» pour dire qu’on est dans une situation pénible.
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-«C’est mortel» ou «C’est trop mortel!» Le contraire du précédent: les jeunes ont recours à cette expression pour qualifier quelque chose qu’ils trouvent super. Un sacré détournement de sens.
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-Et, bien sûr, tous les superlatifs qui parsèment le discours des jeunes: tous les «trop», «hyper», «méga», «giga» qu’on retrouve presque à chaque phrase.
Il y a aussi «hypra», qu’on entend beaucoup:
«Hypra-cool, ta teuf!»: «Elle est trop bien, ta fête!» Dans cet exemple, on mélange allègrement l’emphase, le franglais et le verlan.
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L'usage de l'emphase est naturellement une façon de se démarquer des parents et du langage "adulte" qui consiste à être plus posé, plus réfléchi. L'emphase permet aux jeunes d'occuper un espace verbal important, de capter l'intérêt de ceux qui écoutent.
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Quand les jeunes discutent entre eux, cet esprit d'exagération démontre aussi un enthousiasme certain pour la vie. Le but n’est pas de monologuer égoïstement, mais bel et bien de communiquer: un jeune lance un superlatif, un autre lui répond sur le même mode ou essaie de rivaliser. L'emphase prend la langue à bras-le-corps, et on peut la considérer comme une forme moderne de joute verbale, où les interlocuteurs se stimulent les uns les autres.
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OLIVIER SCHOPFER
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Commentaires

Bien gentillets, vos définitions. Mais est-ce que vous vous rendez compte qu'elles ont toutes au minimum 20 ans ? Qui ne les connait pas ?
En fait, ce qui frappe, c'est l'aspect convenu et rétrograde de ces jeunes, qui reprennent les expressions de leurs pères, voire de leurs grand-pères...
Peut-être parce qu'ils ne les ont pas connus ? Vive le couple mère - ado !

Écrit par : Géo | 21/09/2007

Ah bon, Géo ? Votre grand-père hallucinait et était destroy lorsqu'il ne touchait plus terre ? Si c'est le cas, est-ce que vous vous rendez compte qe votre grand-père était particulièrement avant-gardiste, voire carrément décadent pour son époque ?

Écrit par : Olivier Schopfer | 21/09/2007

Précision: "Destroy" et "halluciner"viennent effectivement des années 75-80. "Destroy" est issu du mouvement punk et "halluciner" de la vague baba. Ce que je n'ai pas précisé dans ma chronique (et que j'aurais peut-être effectivement dû faire), c'est qu'à l'époque l'usage de ces termes était limité à des groupes de jeunes bien précis (les punks et les babas cités plus haut). Il faut aussi savoir que "destroy" a disparu du vocabulaire des jeunes dans les années 90 pour réapparaître vers 1998.
Ce qu'il y a de différent, aujourd'hui, c'est que ces termes se sont en quelque sorte "démocratisés" pour se propager dans le langage courant de tous les jeunes, et même parmi les adultes. Hier soir, par exemple, dans son intervention télévisée sur les chaînes françaises, Nicolas Sarkozy a dit "C'est hallucinant !" en réponse à une question de PPDA.

Écrit par : Olivier Schopfer | 21/09/2007

Je suis déjà plus d'accord avec la 2ème partie de votre réponse. Quant au reste, j'ai parlé des pères et des grand-pères de ces jeunes, qui ont à peu près mon âge (les gd-pères, bien sûr!), et non de mon grand'père. Les choses étaient bien différentes de son temps, je vous l'accorde.

Écrit par : Géo | 21/09/2007

Ce que j'ai voulu dire de manière ironique, et excusez-moi d'enfoncer le clou, c'est qu'aucun grand-parent d'un adolescent qui a aujourd'hui quinze ans n'a pu utiliser les formules du "parler jeune" puisque celles-ci n'existaient pas encore à leur époque. Comme vous le relevez d'ailleurs vous-même, les choses étaient bien différentes en ce temps-là...
Pour les parents d'un ado, par contre, cela peut être possible.
Vous considérez les jeunes comme "convenus et rétrogrades", je ne suis pas d'accord La langue est une matière vivante sans cesse en mutation qui suit l'évolution de la société. Et je pense que les jeunes réinventent le langage avec leurs expressions imagées qui ne datent pas toutes d'il y a vingt ans ! Et même lorsqu'ils se réapproprient certaines formules, ils leur donnent forcément une dimension nouvelle puisque le contexte n'est plus le même.

Écrit par : Olivier Schopfer | 21/09/2007

"et excusez-moi d'enfoncer le clou, c'est qu'aucun grand-parent d'un adolescent qui a aujourd'hui quinze ans n'a pu utiliser les formules du "parler jeune" ."
Faux et archifaux. Ce n'est pas pour rien que les groupes de sexagénaires reviennent à la surface. ces jeunes n'ont strictement rien inventé, ils ont amplifiés. Vous nous dites que "destroy" a disparu de 90 à 98. Vous vous rendez compte de ce que vous dites, Schöpfer ?
Certaines expressions viennent d'un événement culturel bien précis, comme "cassé". Mais "mort de rire" ! Il faudrait le C14 pour le dater !
" «Hypra-cool, ta teuf!»: «Elle est trop bien, ta fête!» Dans cet exemple, on mélange allègrement l’emphase, le franglais et le verlan."
On nage surtout dans l'inculture, la vôtre aussi. Hypra =sous. Sous-cool, ta fête, cela ne veut pas dire qu'elle est trop bien, Schöpfer.

Écrit par : Géo | 21/09/2007

Éclaircissons ce malentendu, Géo.
Ma chronique se veut une liste des termes en usage chez les jeunes, et non pas leur historique.
Mais je reprécise tout de même une dernière fois:

"Destroy" et "Halluciner" sont tous deux apparus dans les années 75-80. Le grand-père d'un ado actuel n'utilisait certainement pas ces deux mots au moment de son adolescence. Mais il va de soi qu'il a pu les utiliser plus tard, et même maintenant !

"Destroy" est réapparu à la fin des années 90 (il est sorti de l'usage après le boom du punk). Les jeunes l'ont donc relancé, et ont ainsi bousculé le langage (oserais-je dire réinventer ?)

"Hypra": déformation de "hyper", à ranger dans la même famille que les "supra", "giga", etc. TOUJOURS utilisé dans le sens d'un superlatif.
"Hyper", du grec "huper".
À propos, le contraire de "hyper" est "hypo" signifiant "en-dessous" (du grec "hupo").

Écrit par : Olivier Schopfer | 21/09/2007

Je comprends mieux "hypocrite": Cela vient de "hipo-crypte". La crypte étant déjà souterraine, un hypocrite est quelqu'un vraiment au-dessous de tout!

Écrit par : Bl-blo-gueur | 22/09/2007

Quel décryptage, Bla-blo-gueur !
Une hypothèse hyper mortelle !
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À propos d'hypothèse: littéralement, une "sous-opinion" (hypo-thèse).
L'origine étymologique de ce mot nous éclaire sur son sens: une "hypothèse" est par définition moins forte qu'une affirmation.

Écrit par : Olivier Schopfer | 22/09/2007

Passionnantes les chroniques de Olivier Schopfer.
Elles "déchirent"? *Sourire*
Désolée de "ramener ma fraise" à retardement mais je vous découvre.
Signé : une sexa!

Écrit par : Ambre | 01/08/2012

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