26/09/2007

L'Europe balnéaire de Michail Maiatsky

Ce portrait a paru hier, mardi 25 septembre, dans 24heures.

 

 

Prof à l’UNIL, ce philosophe d’origine russe dépeint dans un essai une Europe qui recouvrerait sa suprématie d’antan en se bornant à cultiver son patrimoine culturel. En devenant le paradis des villégiatures.

Né en 1960 à Stavropol, au nord du Caucase, Michail Maiatsky est un universitaire russe qui s’est rapidement acclimaté aux tours d’esprit des Occidentaux et à la douce torpeur de nos almas maters romandes. Après avoir profité d’un temps de stage dans celle de Fribourg (une cité où il a obtenu la naturalisation suisse il y a trois ans), le voici, depuis un an, maître assistant à la Faculté des lettres de Dorigny. Cet énigmatique personnage aux iris clairs et au sourire rare enseigne le russe, mais il est avant tout philosophe: sa thèse de doctorat, en français, a pour titre Platon, penseur du visuel.

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Accessoirement, il a été journaliste, ou plutôt un correspondant intellectuel de haute volée comme en réclament de plus en plus certains médias de sa première patrie – des journaux en ligne, notamment, qui veulent se démarquer de la presse russe ordinaire, désormais trop tentée par la futilité. C’est à leur intention que Maiatsky avait rédigé une série de billets, analytiques et méditatifs, lors d’un séjour à Paris, dans le quartier de Belleville. De novembre 2005 à avril 2006, ce fut une période d’émeutes, de manifestations, de «tsunamis sociaux», comme il dit avec une pointe d’ironie.

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Or du regroupement de ces textes traduits en français par son épouse, et qui a paru cette année à Paris*, notre philosophe extrait une réflexion qui dépasse ces événements parisiens, et même la France. Elle englobe le destin d’un continent entier: «L’Europe est, en un demi-siècle, devenue une civilisation du temps libre, tout en continuant à se présenter comme une civilisation du travail,» écrit-il.

Résumons : et si, dans ce maelström globalisé, de plus en plus vertigineux des compétitions économiques et politiques, cette vieille Europe jetait l’éponge? Imaginons qu’elle renonce à rivaliser avec les Etats-Unis, ou avec l’Asie émergente pour se reposer sur les lauriers qui faisaient jadis toute sa grandeur: sa culture diverse, ses musées, ses paysages contrastés, son irrésistible désuétude qui attire déjà des millions de touristes…

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Mais la mordacité lucide de Maiatsky n’oublie pas les petites scories socio-économiques qui ourlent cette vision idéale. En évoquant «la récente conversion européenne d’une civilisation de la contrainte à celle du plaisir», il rappelle que «l’individualisme et la conscience grandissante des droits de l’homme ont rendu l’exploitation effective définitivement incompatible avec la dignité de l’être humain. Ce qui a inéluctablement conduit à délocaliser le travail industriel dans des pays où le consumérisme est jeune, vigoureux et encore capable de promettre (…) le salut en échange de la sueur.»

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Cela sonne un peu comme l’annonce d’une nouvelle forme de colonisation.

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Voilà en vrac, très grossièrement faufilé, le propos subtil, moqueur – jamais méchant – de son essai au titre bien suggestif Europe-les-Bains. On y apprécie une saveur de gageure, d’ invraisemblable. Un humour britannique pimenté d’un pessimisme foncier qui invoque Gogol. Suggestive, l’illustration de la couverture l’est davantage: on y reconnaît une célèbre fresque crétoise représentant le taureau jupitérien enlevant la petite Phénicienne mythologique qui allait donner son nom au Vieux-Continent. Mais ici, elle n’est pas effarouchée. Vêtue d’un bikini, elle plonge dans une Méditerranée bleue.

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«Or l’idée de rassembler ces chroniques m’est venue en visitant les Alpes vaudoises…», avoue Michail Maiatsky.

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Europe-les-Bains, éditions Michalon, 160 pages.

 

08:53 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

C'est une thèse passionnante en effet que cette Europe balnéaire (ou culturelle, ou touristique). Gardons-nous cependant de croire à la mort du consumérisme. Baudrillard a démont(r)é il y a près de 40 ans les phénomènes de la société de consommation et nous y restons soumis à travers le culte du corps, des loisirs, de la "mystique de la sollicitude", pour reprendre ses termes. La civilisation du plaisir est plus que jamais une civilisation consumériste.

Écrit par : Vanille-Mocca | 26/09/2007

«l’individualisme et la conscience grandissante des droits de l’homme ont rendu l’exploitation effective définitivement incompatible avec la dignité de l’être humain..."

C'est tellement enracinée dans notre conscience que c'est un réconfort d'entendre un Prof à l’UNIL, un philosophe, le dire. Merci.
Où l'exploitation existe, la lutte pour la justice n'est pas un choix.

Écrit par : cmj | 26/09/2007

Même Mitterrand avait créé, rappelez-vous, un Ministère du Temps Libre... Cela avait à la fois quelque chose de stalinien: le Grand Camarade s'occupe aussi de votre bien-être. Et de capitalisme à la japonaise: Le PDG de Suziki organise des vacances en groupe pour ses honorables employés.

Écrit par : Serpent à Plumes | 26/09/2007

Ce n'est qu'un aspect de la question. Mais sur le plan de la production, on a laissé les chinois fabriquer nos vêtements, puis notre électronique. maintenant l'EPFL fait une joint-venture avec de grandes universités chinoises. Et dans peu de temps, les Suisses ne seront plus que banquiers ou hôteliers. Nous n'avons donc pas vraiment le chois face aux propositions de Maiatski (que j'ai déjà entendues venant d'ailleurs, soit dit en passant...)

Écrit par : Géo | 26/09/2007

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