30/09/2007

Anges gardiens et coloquintes

 

Elles ont les couleurs de l’automne, mais elles apparaissent sur les étals du marché bien avant que les feuilles ne se mettent à jaunir. Les coloquintes sont les cousines pauvres de la courge, du potiron et du pâtisson - quand bien même leur écorce est plus ornementée, brodée de bulbes et de chevrons, striés de côtes colorées. On les achète pour les regarder, pas pour les manger. Telle est la particularité de cette cucurbitacée étrange, dont le charme, le luxe suprême est d’être incomestible…

Plante de l'Inde, aux fleurs jaunes, la coloquinte est cultivée depuis l’Antiquité. Sa chair spongieuse est amère et toxique. Si on la sèche, elle peut servir de laxatif puissant ou de remède contre les infections cutanées. Ses graines sont riches en lipides et en protéines.

Mais c’est d’abord pour sa silhouette incongrue, anarmophique, qu’elle est appréciée depuis trois millénaires: elle aurait inspiré les sculpteurs du temple de Salomon à Jérusalem. Dans nos foyers romands, plus modestement, sa peau granuleuse rappelle le grand pif d’oncle Gustave.
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L’expression vaudoise de la semaine

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Se faire parmi: locution courante, toujours en usage, qui a trait à l’incontinence. Dans son adorable petit bouquin vert, «Parlons vaudois», Jean-Pierre Cuendet l’illustre par deux citations tirées de contextes différents:

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- «Il faudra lui poser un drain, car il se fait parmi.»

- «Il en a raconté de toutes bonnes, à se faire parmi.»

 

Hommage doux-amer à Louis Aragon
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Ce mercredi 3 octobre, Louis Aragon aurait eu exactement 110 ans. Un écrivain paradoxal que toute la francophonie littéraire continue d’admirer tout en ne le regrettant pas. A sa mort, en 1982, le quotidien de gauche Libération lui consacra un cahier de 16 pages, où il était traité de «petite carpette», de serveur impénitent du communisme soviétique – et français! – le plus étroit. Mais aussi de poète exceptionnel, auteur d’une «écriture belle à pleurer». Il est indéniable que ses vers (chantés par Ferré, Brassens, Ogeret, Ferrat, Hélène Martin…) sont d’une musicalité classique et d’une majesté qui ont fait d’Aragon l’unique héritier moderne de Racine.

Et si vous appréciez les flammes de l’élégance pamphlétaire, je vous recommande de relire son Traité du style, paru chez Gallimard en 1928.

Mais on comprend la déconvenue de ses compères surréalistes, celle aussi de milliers d’admirateurs, lorsque, au retour d’un premier voyage en URSS, Louis Aragon publia en 1935 le manifeste Pour un réalisme socialiste.
Même après la révélation officielle par Khroutchev des horreurs du stalinisme en 1956, le prince des nuées s’obstina longtemps dans ses théories, en se réclamant du communisme le plus décrié.
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L’expo de la semaine

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Il arrive que les archéologues soient lassés de fouir les sols comme des taupes et des courtilières. Alors ils élèvent leur âme, se déguisent en Saint-Exupéry et prennent l’avion, «une main sur le manche à balai et l’autre sur l’appareil photographique».

Des hauteurs, ils parviennent à capter des lignes de force, des fossés et des levées de terre qui correspondent à des sites historiques invisibles. Vu du ciel – c’est le nom d’une exposition photographique présentée à l’Espace Arlaud jusqu’au 13 janvier 2008 - le paysage vaudois leur révèle son passé médiéval, qui fut d’abord gallo-romain. Ainsi que des traces qui remontent à notre préhistoire.

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www.lausanne.ch/archeo

 

Haziel, Manakel et Jamabiah
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Puisqu’on est dans les airs, restons-y. Mardi, un jour avant l’anniversaire de Louis Aragon, le calendrier romain célèbre les saints Anges gardiens. Une fête promulguée en 1608 par le pape Pie V - le maître à penser de tous les catholiques intégristes et qui, soit dit en passant, souleva une énième croisade contre les musulmans (Ottomans) en aspergeant d’eau bénite les canons du roi d’Espagne.
Tout être humain, pardon chrétien! aurait droit à un ange gardien personnel, personnifié, et adapté à son caractère. Une espèce de téléphone mobile en somme, pourvu d’ailes déployées sur un fond pictural mordoré, et doté d’une voix céleste «qui parle tout de suite au cœur».
Les premiers pères de l’Eglise, se référant à des hiérarchies consignées dans l’Ancien Testament, les avaient baptisés «séraphins», «chérubins», ou «trônes», «vertus»…

Les nouveaux patriarches du spiritisme et du Saint-Horoscope leur ont trouvé de nouveaux noms plus attrayants, car d’assonance plus ancienne: Yéyayel, Haziel, Mitzrael, Manakel, Habuhiah, Jamabiah. Tout un charabia dressé en nomenclature, et où chacun pourra identifier son ange à sa convenance.


 

27/09/2007

Denthystérie

Carte blanche à Olivier Schopfer.

Les premières brosses à dents sont apparues en Chine vers 1500. Pour les confectionner, on utilisait des soies naturelles. Mais aujourd’hui, votre dentiste vous dirait que ces soies étaient beaucoup trop souples pour permettre un brossage correct.
En Occident, il a fallu attendre le milieu du 19ème siècle pour que la brosse à dents fasse son apparition. C’est également à partir de cette époque que les gens qui souffraient d’une rage de dent ont commencé à pouvoir se rendre chez de vrais dentistes ayant fait des études.
Mais ce n’est qu’au début du 20ème siècle, avec la production industrielle de brosses à dents, que le nettoyage des dents s’est peu à peu répandu dans la population pour finalement devenir partie intégrante de l’hygiène quotidienne.
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Jusqu’au 19ème siècle, l’hygiène bucco-dentaire était tout simplement catastrophique. Aussi bien les aristocrates que les gens du peuple avaient des dents dans un état pitoyable. Faute d’être entretenues, elles pourrissaient en bouche.
Lorsqu’on se retrouvait avec une dent cariée, le seul moyen de faire disparaître la douleur était de l'arracher ! Cela se pratiquait sur les places publiques ou dans des foires.
Dans les foires, il y avait des marchands ambulants qui haranguaient la foule en prétendant qu’ils pouvaient extraire les dents sans aucune douleur. Ils criaient si fort et ils avaient un tel bagout que beaucoup de personnes se laissaient convaincre.
Ces marchands ambulants ligotaient leurs patients sur une chaise, et ils arrachaient les dents avec des tenailles. Au moment crucial, des joueurs de trompettes faisaient retentir leurs instruments pour couvrir les hurlements de douleur des pauvres malheureux qui s'étaient fait prendre !
Un système doublement pervers : on avait non seulement mal suite au déracinement brutal de la dent, mais on risquait également d’avoir les tympans abîmés à cause de la cacophonie des trompettes !
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C’est de cette pratique que nous vient l’expression « mentir comme un arracheur de dents ». Elle date du 16ème siècle. Avec le temps, son sens n’a pas changé.

On l’utilise toujours pour parler d’une personne qui ment beaucoup et sans aucun scrupule, comme les soi-disant « dentistes » des foires.

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OLIVIER SCHOPFER

 

26/09/2007

L'Europe balnéaire de Michail Maiatsky

Ce portrait a paru hier, mardi 25 septembre, dans 24heures.

 

 

Prof à l’UNIL, ce philosophe d’origine russe dépeint dans un essai une Europe qui recouvrerait sa suprématie d’antan en se bornant à cultiver son patrimoine culturel. En devenant le paradis des villégiatures.

Né en 1960 à Stavropol, au nord du Caucase, Michail Maiatsky est un universitaire russe qui s’est rapidement acclimaté aux tours d’esprit des Occidentaux et à la douce torpeur de nos almas maters romandes. Après avoir profité d’un temps de stage dans celle de Fribourg (une cité où il a obtenu la naturalisation suisse il y a trois ans), le voici, depuis un an, maître assistant à la Faculté des lettres de Dorigny. Cet énigmatique personnage aux iris clairs et au sourire rare enseigne le russe, mais il est avant tout philosophe: sa thèse de doctorat, en français, a pour titre Platon, penseur du visuel.

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Accessoirement, il a été journaliste, ou plutôt un correspondant intellectuel de haute volée comme en réclament de plus en plus certains médias de sa première patrie – des journaux en ligne, notamment, qui veulent se démarquer de la presse russe ordinaire, désormais trop tentée par la futilité. C’est à leur intention que Maiatsky avait rédigé une série de billets, analytiques et méditatifs, lors d’un séjour à Paris, dans le quartier de Belleville. De novembre 2005 à avril 2006, ce fut une période d’émeutes, de manifestations, de «tsunamis sociaux», comme il dit avec une pointe d’ironie.

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Or du regroupement de ces textes traduits en français par son épouse, et qui a paru cette année à Paris*, notre philosophe extrait une réflexion qui dépasse ces événements parisiens, et même la France. Elle englobe le destin d’un continent entier: «L’Europe est, en un demi-siècle, devenue une civilisation du temps libre, tout en continuant à se présenter comme une civilisation du travail,» écrit-il.

Résumons : et si, dans ce maelström globalisé, de plus en plus vertigineux des compétitions économiques et politiques, cette vieille Europe jetait l’éponge? Imaginons qu’elle renonce à rivaliser avec les Etats-Unis, ou avec l’Asie émergente pour se reposer sur les lauriers qui faisaient jadis toute sa grandeur: sa culture diverse, ses musées, ses paysages contrastés, son irrésistible désuétude qui attire déjà des millions de touristes…

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Mais la mordacité lucide de Maiatsky n’oublie pas les petites scories socio-économiques qui ourlent cette vision idéale. En évoquant «la récente conversion européenne d’une civilisation de la contrainte à celle du plaisir», il rappelle que «l’individualisme et la conscience grandissante des droits de l’homme ont rendu l’exploitation effective définitivement incompatible avec la dignité de l’être humain. Ce qui a inéluctablement conduit à délocaliser le travail industriel dans des pays où le consumérisme est jeune, vigoureux et encore capable de promettre (…) le salut en échange de la sueur.»

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Cela sonne un peu comme l’annonce d’une nouvelle forme de colonisation.

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Voilà en vrac, très grossièrement faufilé, le propos subtil, moqueur – jamais méchant – de son essai au titre bien suggestif Europe-les-Bains. On y apprécie une saveur de gageure, d’ invraisemblable. Un humour britannique pimenté d’un pessimisme foncier qui invoque Gogol. Suggestive, l’illustration de la couverture l’est davantage: on y reconnaît une célèbre fresque crétoise représentant le taureau jupitérien enlevant la petite Phénicienne mythologique qui allait donner son nom au Vieux-Continent. Mais ici, elle n’est pas effarouchée. Vêtue d’un bikini, elle plonge dans une Méditerranée bleue.

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«Or l’idée de rassembler ces chroniques m’est venue en visitant les Alpes vaudoises…», avoue Michail Maiatsky.

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Europe-les-Bains, éditions Michalon, 160 pages.

 

08:53 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)