26/10/2007

Le vaisseau aérien de Philippe Mentha

 

S’il est le plus éminent Genevois de l’Ouest lausannois, il n’a rien de la «grande gueule». A 73 ans, Philippe Mentha est resté plutôt une belle gueule, et il ne s’exprime qu’en timbres pondérés, en nuances poético-politiques. Le visage est le plus souvent grave, mais lorsqu’il nous gratifie d’un sourire c’est comme un pinceau de phare dans une nuit en mer. En nous accueuillant l’autre jour sur le pont de son voilier de Kléber-Méleau, à Malley, c’était pour promouvoir La Locandiera de Goldoni, sa prochaine mise en scène. D’emblée, le timonier a invoqué son devoir professionnel de réserve: «Vous voulez faire un portrait de moi, mais nous sommes plusieurs.» De fait, c’est Emmanuelle Ramu qui incarne la Mirandolina (la troublante aubergiste). Ses partenaires sont Wojtek Pzoniak, Séverine Bujard, Daniel Ludwig, Karine Barbey, Michel Québatte, Michel Fidanza. Et puis Alfredo Gnasso, qui a assisté Philippe Mentha pour la traduction de l’italien, et son adaptation: tout ce petit monde - qui peut être disparate, composé de personnalités contrastées- se claquemure le temps d’une représentation qui va durer jusqu’à fin novembre, dans une espèce de palais suspendu, une île flottante comme dans les aventures de Gulliver.

 

Car depuis sa création, il y a vingt-huit ans, dans l’ancienne Usine à gaz de Malley, le  Théâtre Kléber-Méleau a beau souffrir de moyens élémentaires (dont une indispensable salle de répétition…), il a fini par prendre la dimension  mythologique d’une forteresse de rêve, dont le cerbère, le majestueux concierge moral, est Philippe Mentha. Dans les arrières du vieux bâtiment industriel, il vous indique d’abord le réfectoire où les comédiens mangent ensemble avant de jouer sur scène. Une généreuse et espiègle cuisinière leur apporte des plats savoureux, un peu plus sains qu’au Café des Bouchers tout proche, car ils contiennent beaucoup de légumes. (Les gens de théâtre sont des sportifs qui se dopent aux vitamines.)  Dans les salles d’à côté, il y a la serrurerie et l’impressionnante menuiserie: praticables et trompe-l’œil, mobilier du XVIIIe siècle entièrement confectionné ici, hautes perches où l’on suspend des fonds de décor et des tentures. A l’étage, c’est l’atelier de couture où de fins doigts de professionnelles férues d’Histoire assemblent et ourlent des tissus rares, choisis entre mille. Il y a aussi la maquette du décor conçue par le grand scénographe Jean-Marc Stehlé, complice fidèle de Mentha dès les premiers jours de Kléber-Méleau. L’articulation des cloisons et châssis est si ingénieuse qu’elle enchante Mentha, et quand Mentha est enchanté, il ne sourit pas seulement : il lui arrive d’éclater de rire de bonheur. Sur scène, quand il joue lui-même, c’est autre chose. Là vous avez affaire à un professionnel du rire, du rire qui ne devient vrai que lorsqu’il est interprété. L’humour est une question très grave au théâtre. Le plus grand de ses orfèvres, Molière, n’était pas un joyeux drille.

 

Carlo Goldoni non plus. Philippe Mentha l’étudie beaucoup pour avoir déjà monté Les Rustres, Le café, Il Campiello et Sior Todero. «Dans La Locandiera, il y a une patte, une subtilité. Derrière la comédie, il y a des éclairages sur la nature humaine, du pessimisme et du cynisme. Lorsqu’il écrivit cette pièce, en 1753, Goldoni vivait une période de crise.» Le choix de cette pièce salue le tricentenaire du dramaturge. Eclaire-t-elle l’actualité? «Ce n’est pas à nous de faire passer un message. Ce qui m’intéresse dans celle-ci, c’est ce qui se passe entre des personnages à une époque très différente de la nôtre : une aristocratie vénitienne en pleine décadence, sur un fond de querelles entre les anciens et de nouveaux riches qui prennent le pas sur la noblesse. Si le public de Kléber-Méleau y décrypte des ressemblances avec le contexte social d’aujourd’hui ou avec le climat de politique électorale suisse de ces derniers mois, c’est son affaire. C’est là le côté à la fois amusant et démocratique du théâtre : nos spectateurs participent à un jeu dont les échos leur appartiennent.»
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Théâtre Kléber-Méleau, du 26 octobre au 23 novembre. Location : 021 625 84 29.
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BIO
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1933. Naît à Genève d’un père médecin. Enfance près du parc des Bastions.

 

1958. Après quelques cours de droit et de littérature à l’Université, des séjours à Paris et à Toulouse, il s’adonne définitivement au théâtre en créant celui de Carouge avec François Simon.

 

1965. Il quitte Carouge, monte des pièces dans diverses salles et enseigne.

 

1979. Fonde le Théâtre Kléber-Méleau, inauguré par Les trois sœurs, de Tchekhov, avec entre autres Lise Ramu, sa compagne, qui participera depuis à presque toutes ses réalisations (pièces de Molière, Shakespeare, Dubillard, Pinter, Beckett, etc.)

 

1980. Il reçoit l’Anneau Hans-Reinhart, distinction nationale suprême pour le monde du théâtre.

 

11:28 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

"nos spectateurs participent à un jeu dont les échos leur appartiennent". Merci M. Mentha pour cette belle utlisation de la langue française.

Écrit par : Vanille-Mocca | 26/10/2007

A-t-on des nouvelles de Vanille-Mocca ?

Écrit par : Rabbit | 22/07/2014

MDR!
A-t-on des nouvelles du serrurier?
La glace vanille-pistache est dans mon congélateur et je poireaute sur le palier en attendant le serrurier!
Faut dire que de Paris 6e à Quimper ça fait une trotte! (0_0) (En l'attendant, je prévois de faire un petit somme... avec écran total bien sûr : les philosophes ne bronzent pas).

Écrit par : Caramel beurre salé | 22/07/2014

Mais Vanille-Mocca n'était pas le nom de deux chats, dont, aux dernières nouvelles, ne restait qu'un?

Écrit par : Inma Abbet | 22/07/2014

J'ai connu deux siamois "Applebee" et "Sugar Plum", mais c'était au siècle passé.

Écrit par : Rabbit | 23/07/2014

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