30/10/2007

Conter fleurette

Olivier Schopfer revient sur les origines d’une vieille locution française:

Autrefois, on disait qu’on «contait fleurette» à une femme lorsqu’on lui tenait des propos galants, lorsqu’on la courtisait.
Aujourd’hui, on dit qu’on la drague ou qu’on la branche, mais c’est nettement moins romantique!
«Conter» est à comprendre dans le sens de «raconter». Et une «fleurette», c’est une petite fleur.
Mais pourquoi disait-on que les amoureux se «racontaient une petite fleur» ?
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’expression n’a rien à voir avec «effeuiller la marguerite»: c’est ce que l’on fait lorsqu’on veut savoir si l’on est aimé et que l’on enlève un à un les pétales d’une marguerite en déclarant à chaque pétale:
«il (ou elle) m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout » (ce sont surtout les enfants qui jouent à ce jeu).
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«Conter fleurette» date du 17ème siècle.
Il existe trois pistes pour expliquer son origine étymologique:
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-Au 15ème siècle, on appelait «florettes» des pièces de monnaie frappées sous le règne de Charles VI. Le nom de ces pièces venait du fait qu’elles étaient ornées avec des fleurs de lys.
On serait passé de l’expression «compter florette» au 15ème siècle  à «conter fleurette» deux siècles plus tard.
Il y a toutefois un petit hic parce que compter son argent et raconter des propos galants à une femme, ce n’est pas exactement la même chose ! Il est cependant possible qu’autrefois, l’expression ait suggéré que pour s’attirer les faveurs d’une femme il fallait la séduire en lui promettant de l’argent, ce qui ferait le lien entre les deux significations.
Une origine peu flatteuse pour les femmes, puisqu’elle implique qu’elles sont vénales.
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-La deuxième possibilité nous emmène aux temps très anciens où les amoureux avaient pour coutume de s’envoyer des «billets doux». Les billets doux étaient des mots d’amour que l’on écrivait sur du papier où de petites fleurs étaient peintes ou découpées. L’expression originelle aurait été «envoyer des fleurettes». Cette formule aurait ensuite évolué vers «conter fleurette»: raconter des mots doux, des mots d’amour, semblables à ceux que l’on écrivait sur le papier à fleurs.
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-La troisième option suggère que le mot «fleurette» est à comprendre dans le sens figuré des «petites fleurs du discours»: c’est-à-dire des propos légers et futiles, des cajoleries avec lesquelles un homme agrémente sa déclaration dans le but de plaire. L’hypocrisie est sous-jacente: cela laisse entendre que l’homme n’est pas sincère et qu’il est prêt à dire des balivernes pour séduire la femme qu’il convoite.
Dans ce sens-là, « conter fleurette » équivaut à l’expression latine «rosas loqui»: littéralement «dire des roses», en d’autres termes «dire des choses aimables et flatteuses».
Aujourd’hui, d’ailleurs, on utilise toujours le terme de «langage fleuri» pour qualifier des paroles qui se veulent agréables.
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À la fin du 19ème siècle, apparaît le verbe «fleureter» qui remplace l’expression «conter fleurette», déjà considérée à l’époque comme désuète.
Certaines sources affirment que «fleureter» a inspiré le fameux «flirt» des Anglais, et que ce verbe aurait ensuite été réintroduit dans la langue
française: «flirter» serait donc un faux anglicisme.
Mais cette hypothèse est fortement controversée.
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Il existe une origine historique en rapport avec l’expression. On la doit à Horace Raison, qui était journaliste et éditeur au 19ème siècle. Fondateur du journal «Le Feuilleton littéraire», Horace Raison a publié plusieurs «codes» entre 1825 et 1858. Parmi lesquels, le «Code galant,ou art de conter fleurette» (Éd. Ollivier, Paris, 1857, p. 13-30).
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OLIVIER SCHOPFER (auteur aussi de la photographie ci-dessus)

28/10/2007

Noix, vanités & soleils de chambre

 

Octobre est sur le point de mourir dans des brumes matinales et des saveurs de marc de noix, que les Vaudois appellent le nillon. Jadis, les enfants des villages apportaient des corbeilles remplies de drupes à l’huilerie de la préfecture, dont les presses étaient encore hydrauliques. L’oléification prenait du temps, mais elle était belle à observer: d’abord la cuisson de la noix, puis l’eau ruisselant sur la roue du moulin, enfin le déclenchement fantastique de la vénérable machine (remplacée désormais par une ferraille sans majesté qui fonctionne plus rapidement à l’électricité…) De cette longue alchimie résultait aussi un tourteau qu’il ne fallait pas jeter – ça se cassait en petits morceaux qu’on suçait comme des bonbons.

Mais je reviens à la noix, qui n’est en fait que le noyau du fruit oblong et vert du noyer. Les moulures harmonieuses de sa coque évoquent celles du cerveau humain – celle de sa chair blanche itou. Aussi convient-il de l’ouvrir soigneusement, avec une adresse de chirurgien.

«Qu’y a-t-il dans une noix? Qu’est-ce qu’on y voit?» fait une chanson célèbre de Charles Trenet. La réponse se trouve dans une réflexion de James Joyce, à propos de son chef-d’œuvre ultime «Finnegan’s Wake»: The whole world in a nutshell – tout l’univers dans une coquille de noix.

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Néologisme tiré des «Papous dans la tête»

 

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Le verberatagroter: Enlever les miettes et les débris qui se trouvent dans les rainures de la table en chêne de la salle à manger avec une aiguille à tricoter.
(Ed. Gallimard/France Culture)

  

 Viva la muerte mexicana!
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A propos d’amandes de noix en forme de cerveau humain et de coquilles en forme de crâne, je vous rappelle que si jeudi prochain, 1er novembre, on célèbre tous les saints (y compris les imaginaires comme saint Glinglin), le lendemain, vendredi 2, c’est la Fête des morts. Ces deux tours d’horloge de décalage sont peut-être nécessaires pour éviter la confusion: les saints, n’est-ce pas, sont immortels. Or j’ai quelques amis défunts profondément athées qui n’auraient pas du tout apprécié…

Mais puisque - fort heureusement - les facéties imbéciles et américanoïaques de Halloween sont en perte de vitesse jusque dans nos supermarchés, j’en profite pour reproduire ci-dessus une fresque populaire d’Amérique centrale qui a nettement plus de classe et de poésie. Elle représente la Fête des morts, comme on la célèbre traditionnellement à Mexico.

 

Chez les Mexicains, la mort n'engendre pas forcément des idées tristes. On aime les festivités et celle-ci est l'occasion de se retrouver une fois par an, en famille. Vivant et morts y participent gaiement. Les jours qui précèdent le 2 novembre, les boulangeries affichent: «Ici, véritable pain des morts!» On s'offre des brioches en forme de tibia ou de tête de mort. On envoie à ceux qu'on aime un petit cercueil en sucre sur lequel on a fait écrire leur prénom, en signe d'affection…

Par ailleurs, si les attributs de la mort sont devenus des ingrédients ordinaires de films d’horreur hollywoodiens à la petite semaine, ils ont inspiré depuis le XVIIe siècle de grands peintres européens (le Français Philippe de Champaigne, l’Espagnol Valdés Leal, les Hollandais Pieter Claesz ou Jan De Heem) pour ajouter de la grâce, de la sérénité à leurs natures mortes: au centre d’un assortiment de fruits et de fleurs à carnation vive, de chandelles et de sabliers symboliques, sourit sans férocité une tête de squelette. Le plus universel des sourires.

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Le spectacle de la semaine
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Jusqu’au 11 novembre 2007, la Compagnie Gianni Schneider présente, à la Grange de Dorigny, Platonov (Matériau), d’après Anton Tchekhov. «Platonov est la meilleure expression de l'incertitude de notre époque, explique G. Schneider le metteur en scène. Incertitude tout à fait actuelle. Elle interroge la frontière entre Amour et Séduction, affection sincère et jeux de pouvoir.»




Les gouttes lumineuses de Vermeer

 

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Mardi, on fête les Lucain et les Sérapion; mercredi les Quentin. Le 31 octobre est aussi le jour de la naissance de Vermeer de Delft (1632-1675), le peintre de la Liseuse à sa fenêtre, de la Jeune fille au verre de vin, de la Jeune femme à l’aiguière, de la Laitière, et de cette Vue de Delft «au petit pan de mur jaune» qui bouleversa tant l’écrivain Bergotte avant sa mort, dans la Recherche du Temps perdu de Proust:
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 "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune".

 

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On a souvent comparé les vibrations chromatiques de Vermeer dans ses paysages, ses «gouttes de lumières», à une touche pointilliste préfigurant l’impressionnisme.

Pour les avoir humées de visu au Louvre et au Rijskmuseum d’Amsterdam, ce sont ses scènes d’intérieur qui m’ont personnellement ému le plus: la mise en évidence de la texture des objets, le pli d’un bonnet de lin, l’éclairage oblique du jour sur un parquet de salon, sur l’épiderme sensuel d’un menton féminin.

En tout cas, je ne regarde plus de la même façon le salon de ma mère, ou le lever du jour à travers les vitres de ma chambre à coucher.

26/10/2007

Le vaisseau aérien de Philippe Mentha

 

S’il est le plus éminent Genevois de l’Ouest lausannois, il n’a rien de la «grande gueule». A 73 ans, Philippe Mentha est resté plutôt une belle gueule, et il ne s’exprime qu’en timbres pondérés, en nuances poético-politiques. Le visage est le plus souvent grave, mais lorsqu’il nous gratifie d’un sourire c’est comme un pinceau de phare dans une nuit en mer. En nous accueuillant l’autre jour sur le pont de son voilier de Kléber-Méleau, à Malley, c’était pour promouvoir La Locandiera de Goldoni, sa prochaine mise en scène. D’emblée, le timonier a invoqué son devoir professionnel de réserve: «Vous voulez faire un portrait de moi, mais nous sommes plusieurs.» De fait, c’est Emmanuelle Ramu qui incarne la Mirandolina (la troublante aubergiste). Ses partenaires sont Wojtek Pzoniak, Séverine Bujard, Daniel Ludwig, Karine Barbey, Michel Québatte, Michel Fidanza. Et puis Alfredo Gnasso, qui a assisté Philippe Mentha pour la traduction de l’italien, et son adaptation: tout ce petit monde - qui peut être disparate, composé de personnalités contrastées- se claquemure le temps d’une représentation qui va durer jusqu’à fin novembre, dans une espèce de palais suspendu, une île flottante comme dans les aventures de Gulliver.

 

Car depuis sa création, il y a vingt-huit ans, dans l’ancienne Usine à gaz de Malley, le  Théâtre Kléber-Méleau a beau souffrir de moyens élémentaires (dont une indispensable salle de répétition…), il a fini par prendre la dimension  mythologique d’une forteresse de rêve, dont le cerbère, le majestueux concierge moral, est Philippe Mentha. Dans les arrières du vieux bâtiment industriel, il vous indique d’abord le réfectoire où les comédiens mangent ensemble avant de jouer sur scène. Une généreuse et espiègle cuisinière leur apporte des plats savoureux, un peu plus sains qu’au Café des Bouchers tout proche, car ils contiennent beaucoup de légumes. (Les gens de théâtre sont des sportifs qui se dopent aux vitamines.)  Dans les salles d’à côté, il y a la serrurerie et l’impressionnante menuiserie: praticables et trompe-l’œil, mobilier du XVIIIe siècle entièrement confectionné ici, hautes perches où l’on suspend des fonds de décor et des tentures. A l’étage, c’est l’atelier de couture où de fins doigts de professionnelles férues d’Histoire assemblent et ourlent des tissus rares, choisis entre mille. Il y a aussi la maquette du décor conçue par le grand scénographe Jean-Marc Stehlé, complice fidèle de Mentha dès les premiers jours de Kléber-Méleau. L’articulation des cloisons et châssis est si ingénieuse qu’elle enchante Mentha, et quand Mentha est enchanté, il ne sourit pas seulement : il lui arrive d’éclater de rire de bonheur. Sur scène, quand il joue lui-même, c’est autre chose. Là vous avez affaire à un professionnel du rire, du rire qui ne devient vrai que lorsqu’il est interprété. L’humour est une question très grave au théâtre. Le plus grand de ses orfèvres, Molière, n’était pas un joyeux drille.

 

Carlo Goldoni non plus. Philippe Mentha l’étudie beaucoup pour avoir déjà monté Les Rustres, Le café, Il Campiello et Sior Todero. «Dans La Locandiera, il y a une patte, une subtilité. Derrière la comédie, il y a des éclairages sur la nature humaine, du pessimisme et du cynisme. Lorsqu’il écrivit cette pièce, en 1753, Goldoni vivait une période de crise.» Le choix de cette pièce salue le tricentenaire du dramaturge. Eclaire-t-elle l’actualité? «Ce n’est pas à nous de faire passer un message. Ce qui m’intéresse dans celle-ci, c’est ce qui se passe entre des personnages à une époque très différente de la nôtre : une aristocratie vénitienne en pleine décadence, sur un fond de querelles entre les anciens et de nouveaux riches qui prennent le pas sur la noblesse. Si le public de Kléber-Méleau y décrypte des ressemblances avec le contexte social d’aujourd’hui ou avec le climat de politique électorale suisse de ces derniers mois, c’est son affaire. C’est là le côté à la fois amusant et démocratique du théâtre : nos spectateurs participent à un jeu dont les échos leur appartiennent.»
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Théâtre Kléber-Méleau, du 26 octobre au 23 novembre. Location : 021 625 84 29.
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BIO
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1933. Naît à Genève d’un père médecin. Enfance près du parc des Bastions.

 

1958. Après quelques cours de droit et de littérature à l’Université, des séjours à Paris et à Toulouse, il s’adonne définitivement au théâtre en créant celui de Carouge avec François Simon.

 

1965. Il quitte Carouge, monte des pièces dans diverses salles et enseigne.

 

1979. Fonde le Théâtre Kléber-Méleau, inauguré par Les trois sœurs, de Tchekhov, avec entre autres Lise Ramu, sa compagne, qui participera depuis à presque toutes ses réalisations (pièces de Molière, Shakespeare, Dubillard, Pinter, Beckett, etc.)

 

1980. Il reçoit l’Anneau Hans-Reinhart, distinction nationale suprême pour le monde du théâtre.

 

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