01/11/2007

Schneider & Vullioud

Jusqu’au 11 novembre, la Cie Schneider présente avec beaucoup de succès Platonov (Matériau), d’après Anton Tchekhov. Je reproduis deux portraits que j’ai réalisés il y a quelques années pour 24 heures. Celui d’un des comédiens principaux du spectacle Edmond Vullioud, et celui de son metteur en scène Gianni Schneider.
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EDMOND VULLIOUD

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(Article paru dans 24 heures, en février 2002)
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Ce n'est pas la première fois que je dédie ma chronique du samedi à Edmond Vullioud, un de mes plus chers amis depuis vingt-cinq ans; il m'a d'ailleurs inspiré naguère un personnage de roman. Et à chaque fois que je parle de lui dans ce journal, c'est avec la conscience claire et sereine d'être aux antipodes du journalisme de copinage.
Je connais intimement ses qualités et j'aime ses défauts. Mais je ne suis pas le seul: tant dans le monde du théâtre que dans tous les autres milieux culturels romands ainsi que dans les couches les plus contrastées de la société, l'Edmond séduit et émeut. Cela en Suisse comme en France, où il a brillé sur les tréteaux. Il s'y est fait une réputation de gentleman-actor méritée.
Aujourd'hui, je le recaresse dans le sens du poil, mais c'est pour marquer une étape décisive en sa vie et en sa carrière théâtrale: le comédien courtois, bretteur, fantasque, souvent salué bien bas par les médias, et applaudi par les publics de toute catégorie, a décidé de franchir un cap tout neuf, auquel il rêvait depuis longtemps: la réalisation d'une mise en scène.
C'est un exercice difficile, périlleux, auquel il s'était aventuré jadis durant les années de Conservatoire. A présent, une pièce importante de Carlo Goldoni, La servante brillantissime, qui a été commandée à Edmond Vullioud par Georges Wod, connaît un succès remarquable au Théâtre de Carouge, qui ne désemplit pas.
Cela même si peu de journaux romands en ont parlé. Pour quelles raisons, ce silence? «Georges Wod, me confie un politicien genevois, n'est plus en odeur de sainteté dans l'agglomération genevoise; à cause de son libre parler, de son caractère franc. Comme quoi, en Romandie, ainsi qu'en bien d'autres pays, la politique culturelle et médiatique peut être encore plus bête, orgueilleuse, jalouse et méchante que la politique tout court. A Genève surtout...» Or c'est bien un politicard du bout du lac qui l'affirme. «La preuve que nous sommes des couards, ajoute-t-il, c'est que je ne veux pas que mon nom apparaisse dans votre journal vaudois...»
 «Georges Wod, qui me connaît bien, dit Edmond Vullioud est une personne réellement généreuse. Lorsqu'il m'a commandé la mise en scène de la pièce de Goldoni, après l'examen du dossier que je lui avais envoyé dans la foulée d'un concours, il encourait un échec. Il n'avait aucun gage de réussite. Il m'a fait confiance.»
Probablement, Wod savait l'honnêteté humaine et intellectuelle du Vullioud. Ses audaces intelligentes et fraîches.
Ce beau Combier blond était parvenu à faire reconnaître son talent de comédien et ses élégances jusqu'en Chine en compagnie d'un Marcel Maréchal, de Marseille. Mais cette jeune belle star du théâtre romand avait la prunelle claire d'un homme sincère: dans Les trois mousquetaires du même metteur en scène français, Mgr Edmond V. se révéla d'emblée un comédien de bel envol, via le rôle d'Aramis, pour lequel il avait suivi des cours d'escrime longs et compliqués, tous réussis.
De cette époque, je me souviens qu'il avait été flatté d'incarner le personnage le plus subtil des quatre, Aramis, donc le plus élégant (oh! la prestance d'Edmond! elle est depuis légendaire, en tout cas sur le plan lausannois). Mais il regrettait en même temps de n'avoir point été élu pour devenir Athos ­ le plus honnête des serviteurs de Louis XIII et de Louis XIV, selon notre maître commun, Alexandre Dumas.
Quatuor de blondes
Car ce fier Combier, qui deviendra certainement le directeur d'un grand théâtre, garde un cœur empli d'allant, toujours bon, et si proche des paysans de sa vallée de Joux chérie - il y est né, le 26 novembre 1956 au lieu dit Chez-le-Maître. Après des années de vie de comédien intelligemment volage, le voici époux d'une magnifique femme blonde toute pétillante de compréhensions, et de rires en cascade. Puis papa de trois petites gamines, blondes elles itou, dont il a la haute sagesse d'écouter les paroles d'enfant, car il sait savourer leur génie poétique quand il les borde au lit, en leur racontant des histoires.
«Pour ma mise en scène de La servante brillantissime de Carlo Goldoni, j'ai beaucoup volé d'idées ingénieuses à mes fillettes, fait-il. Elles ont 5 ans, 3 ans et 1 an.»
Sa mise en scène de cette pièce de Goldoni raconte une intrigue à la manière de la commedia dell'arte, mais délibérément sans masque classique, une histoire vénitienne, avec des fiancés noués par le hasard, des intrigues tissées par une servante rouée (Hélène Hudovernik), un père farouche (Gilbert Divorne). Tous les autres comédiens sont des individus que Vullioud a choisis dans la nouvelle volée des élèves du Conservatoire de Genève.
Tous ensemble, ces novices-là ont travaillé durant plusieurs semaines en affection avec leur chef, mon cher ami Edmond. Si exigeant mais affectueux, et surtout délicieusement séducteur.
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GIANNI SCHNEIDER
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(Article paru dans 24heures, en janvier 2003)
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Il me fait penser à Woody Wood Pecker, ce pic-vert des dessins animés anglophones de notre enfance, qui triomphait partout et par ruse et par gentillesse, dont le cri était saccadé. Ce pic-là était une espèce de Robin des Bois de la gent ailée, et moi je pense que Gianni Schneider est sur le point de devenir, à sa manière très personnelle, un Robin de la jungle théâtrale romande.
Déjà qu´il se lève plus tôt que ses confrères. « Oui, je suis un homme du matin. » De là son optimisme, ses incroyables audaces qui lui font courir les scènes et les cénacles politiques — car depuis deux ans, il est parallèlement député socialiste au Conseil communal de Lausanne, une arène où il s´évertue à démontrer qu´une carrière d´artiste et celle d´un politicien ne sont pas incompatibles. Pour avoir un temps fréquenté étroitement Giorgio Strehler, au prestigieux Piccolo Teatro de Milan, cet élève du grand homme n´a pas oublié que celui-ci avait été parallèlement un défenseur des arts au Sénat, à Rome. Un persuasif conseiller communal à Milan.
Par coquetterie tout à fait respectable, Schneider n´indique jamais l´année de sa naissance aux journalistes, même si ces derniers seraient impressionnés par son cursus professionnel: en moins de quatorze ans, il a réalisé une vingtaine de spectacles, cela tant en Romandie qu´ailleurs, même à l´étranger. Beaucoup se rappellent la maestria originale de sa mise en scène de Titus Andronicus, une des pièces les moins jouées du monde et des plus sanglantes de Shakespeare, en la Grange de Dorigny, en 2001. (« Nous vivons, déclarait-il alors, une époque où le public se nourrit gratuitement de scandales, de viols collectifs, de fusillades en série ... »)
L´année suivante, il créa en la salle Charles-Apothéloz Le Nom de John Fosse. Or, Gianni Schneider espère avoir d´autres flèches encore à son arc, car sa corde est raide, vibre puissamment au rythme de son cœur, de son âme. L´énergie qui le rend si vif aux aurores, tel un pic-vert, il ne veut que la partager. Cela déjà avec sa compagnie théâtrale, qu´il a composée dès sa première vaillante jeunesse, en 1988, et qui a obtenu le contrat de confiance de l´Etat de Vaud en 2001.
Pour avoir réalisé une pièce à succès en 1987 au Vide-Poche, avec des comédiens amateurs, et, en sortant sans diplôme important en poche d´études de lettres et de linguistique à l´Université de Lausanne, il est tôt considéré par le Théâtre de Vidy (sous les règnes successifs de Bauer, Langhoff et Gonzalez). Ce grand théâtre lausannois l´engagera quatre fois. Puis Gianni Schneider sera durant un an le premier assistant de Maurice Béjart, durant onze mois celui de Matthias Langhoff. Pendant un an et demi, il sera aux côtés de Giorgio Strehler à Milan, qui lui permettra de créer Le cercle de craie caucasien de Brecht, avec 18 comédiens. La pièce tournera en diverses parties de la Suisse, sera réclamée aussi à l´étranger, mais ne s´exportera point, faute de subventions. Gianni Schneider aura aussi un long moment travaillé à la Schaubühne de Berlin, sous l´épaule sévère d´un Thomas Ostermeier.
Bref, sa carrière d´homme de théâtre indépendant est richissime, ses CV sont longs et prestigieux, et il a la grâce d´en rire. Ses projets assurés le font déjà saliver: en cette année 2003, Le Petit Chaperon rouge, au Petit-Théâtre, Les trois sœurs de Tchekhov en la Grange de Dorigny ; les Jardins d´hiver, au 2.21, pour marquer les 10 ans de la salle de Miguel Quebatte. Plus des films ... Le Gianni, qui n´aime pas dire son âge, est fils d´un hôtelier suisse allemand originaire d´Allemagne et d´une Italienne fille d´ouvriers. Il rêve de devenir le directeur à part entière d´un théâtre. « De mon père, fait-il, j´ai hérité le goût de la rigueur, de la raison. De ma mère, celui de la pulsion. » Entre ces deux mondes opposés, une alchimie théâtrale s´est opérée en lui. Elle est d´une espèce rare.
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Goûts et couleurs
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Il aime la qualité d´écoute, l´amour des choses et la solidarité. Le plaisir dans le travail, les fruits et les légumes ; peu la viande.

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Il déteste la déloyauté, la jalousie et surtout la médiocrité intellectuelle. Il déteste tout autant « le boudin et les cons ».

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Il aime utiliser le mot « respect » lorsqu´il s´adresse par courrier aux personnes qu´il apprécie. Il adore la clarté « vitalisante » du tout petit matin.

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Il n´aime pas les indiscrétions sur sa vie privée. Envers les critiques méchants, il éprouve de l´amusement. Il leur dit ouvertement: « Je ne vous aime pas, puisque vous ne m´aimez pas !»

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 Il aime, malgré tout, sa solitude.

08:36 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

En cette "Toussaint" célébrée sur les bords du Lac de Garde, cela me fait plaisir , dans le Blog de Gilbert Salem, de faire la connaissance de deux "saints", comme vous et moi pas dans la liste des litanies, et qui offrent leurs talents aux gens de chez nous! (Edmond Vullioud, Gianni Schneider). Pour ce qui me concerne je crois avoir hérité le goût de "la rigueur, de la raison" en dose modeste, de ma mère, celui de la pulsion de mon papa! Merci!

Écrit par : cmj | 01/11/2007

Oui, j'ai vu leur spectacle à la Grange. Vraiment excellent. Beaucoup apprécié la porestation de Roland Vouilloz

Écrit par : Xenius | 03/11/2007

Edmond Vuillioud est un très grand bohomme, un aristo qui a le coeur à gauche comme je les aime... Il était génial dans le Retour de Pinter, à Kléber-Méleau. Et dans Ste Jeanne de Shaw, à la Comédie de Genève.

Écrit par : Watson | 03/11/2007

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