09/11/2007

Gwok, le caïon noir

Ce conte a paru dans le numéro spécial de Terre et Nature du jeudi 8 novembre décidé au cochon et aux traditions de la cochonnaille. L’illustration est de mon coblogueur le grand, l’admirable Tom Tirabosco.

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- Elle est revenue du vaste monde avec de bonnes intentions, mais avec toujours ses sales fantaisies de cadette, dit Solange Grognard à sa nièce Jennifer en train de nourrir les cyprins dans leur bocal.

Un crépuscule mauve a empli la pergola vitrée où ces deux parentes infiniment maigres ont coutume d’échanger des remarques scandalisées avant les soupers dominicaux.

- Sales, je ne sais pas. Mais c’est vrai qu’Elodie restera toujours imprévisible, surtout quand elle dit se réjouir de recommencer à travailler à la ferme. Tu veux parler des clochettes laotiennes qu’elle a suspendues à l’entrée de l’étable? Il paraît que les vaches adorent ça… En Asie en tout cas.

- Oublions ces vaches mélomanes. Non, je parle de cet animal affreux que ta frangine laisse en liberté comme un chiot! Il a beau être «spécial», et soi-disant plus propre qu’un chien d’appartement, il a un groin de cochon… Elle lui fait tous ses caprices: elle le frictionne à l’huile d’amande douce pour bébés, elle le laisse fourrer son museau dans la boîte à bricelets. Hier soir, je l’ai même vu vautré sur le canapé de ma chambre à coucher! Evidemment je me suis fâchée. Tu sais ce qu’elle m’a répondu? «Gwok s’installe où ça lui plaît. Il est petit, mais agile. Il saute pour ouvrir les portes…»

- Tu as bien vu Tante Solange, Gwok n’est pas un chien, mais un porc. Un cochon jaune.

- Il n’est pas jaune, il est noir!

- Gwok a une robe noire et des soies d’argent. J’ai dit bêtement dit qu’il était jaune, parce qu’il est du Vietnam. En fait Elodie l’a rapporté du Canada. J’ai vu sur Internet qu’il est de la race Van Pâ: corps ramassé, tête pointue, oreilles petites, poids adulte inférieur à 40 kilos. Les Québécois en élèvent depuis vingt ans comme des animaux domestiques.

- C’est ça la mondialisation? Eh ben c’est un fouillis! Ton grand-papa Samuel aurait dit quel brasson! Mais il faut vivre avec son temps et moi je n’ai rien contre l’exotisme, pourvu que ce petit monstre ne provoque pas d’autres ravages. Dehors, je ne sais pas… Rappelle-toi, Jennifer, je suis responsable de la bonne tenue de la maison. Or ce soir, je crains le pire: nous avons à souper le pasteur Muchon et son épouse.

                                                              * * *

Le repas fut effectivement désastreux: après avoir semé le trouble sous la longue table en chêne - couverte de tartes aux pruneaux, de noix, de fromages, de saucisson, de pains variés et de café en thermos - en s’acharnant particulièrement sur les lacets de la femme du pasteur, Gwok fut hissé par sa maîtresse jusqu’au milieu des victuailles. Avec amusement, Elodie le laissa les humer toutes:

- Gwok est difficile sur la nourriture, car il appartient à une race noble. Il a un pedigree. S’il crie comme ça, c’est qu’il est incommodé par l’odeur du salami. Je ne l’ai quand même pas été éduqué comme un cannibale!

Le point culminant de l’horreur fut atteint lorsque Gwok - à la barbe du vieux pasteur - pourlécha la jolie bouche encore enfantine de sa protectrice, pour y happer des quartiers de pomme. Pour une fois l’évanouissement de tante Solange fut pris au sérieux; avant de lui porter secours, Jennifer arracha le trublion noir des bras de sa sœur pour le jeter au sol comme un sac. Pourtant, ce fut au bout de la table que se manifesta la réaction la plus sévère.

Le père d’Elodie était un fermier peu émotif, avec un regard délavé sous des sourcils en broussaille. Son unique souci était de maintenir une paix générale dans son domaine. Son verdict fut sans appel:

- Noble ou pas, ta drôle de bestiole n’a rien à faire dans la maison, ma fille. Comme c’est un porc, il rejoindra demain les nôtres à la porcherie. Il est différent mais comme ils sont myopes, ils ne le verront même pas. Qu’ils se débrouillent entre caïons…

Levant le doigt comme une écolière, la femme du pasteur Muchon observa d’un ton qui se voulait conciliateur:

- Les cochons normaux ont mauvaise vue, tu as raison Martial. Mais comme celui-ci a un poil noir, ils le distingueront rapidement.

                                                                    * * *

Elodie se leva aux aurores. Son premier calvaire fut d’éveiller Gwok en douceur - il avait coutume de faire la grasse matinée à ses côtés. Plus compliqué fut le choix de son nouveau logement dans la grande porcherie industrielle. Il fut placé d’abord dans l’enclos aux porcelets qui avaient sa taille mais un tiers de son âge. La présentation fut tout de suite cordiale: échanges de  reniflements sympathiques, câlins enfantins et batifolages scolaires (le jeu séculaire de saute-cochon). Hélas, au lieu de s’en réjouir, Elodie se souvint du pedigree de Gwok, de sa dignité d’adulte : il fut transféré dans la cour des grands, où l’accueil fut nettement moins chaleureux. Le régime de faveur (pousses de soja, marmelade de mangues) qui lui était appliqué deux fois par jour par sa maîtresse acheva de l’isoler au cœur du parc.

Dès qu’elle partait, Gwok se sentait terriblement abandonné. Les tâcherons l’ignoraient, réservant leurs attentions à ces étranges cousins à peau claire, leur palpant souvent l’échine, les nourrissant de tourteaux de maïs, de céréales substantielles mélangées à de la bonne graisse odorante. De loin en loin, ils venaient en féliciter un, généralement le plus gras, qu’ils conduisaient avec des marques d’affection dans un endroit qui devait être paradisiaque.

Et un jour de novembre, Gwok se retrouva tout seul dans le pré.

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Gilbert Salem

Commentaires

c'est la saint Martin au Jura... on tue les cochons roses et dodus sans pitié pour en faire du boudin et des saucisses...Est-ce que Gwok passerait aussi dans les casserolles et les estomacs!jurassiens? Pourvu que cela se mange "à la recette de la Saint Martin"...que voulez-vous, c'est la tradition! Il ne suvivrait pas, le petit Gwok qui n'est, de par son origine et son apparence, pas comme les autres...qu'en pensez-vous?

Écrit par : cmj | 10/11/2007

J'aime l'illustration de T.Tirabosco qui prend à contre-pied un autre dessin avec un animal noir qu'on a pu voir récemment sur des affiches...
Ca me fait penser à l'adage populaire "Dans le cochon, tout est bon", qui fait particulièrement sens à la Saint-Martin.
Alors oui, cmj: Gwok, le cochon qui n'est pas comme les autres, sera mangé (mijoté au wok ?) Mais pas parce qu'il est différent. Tout simplement parce qu'il est délicieux.
Parmi tous ces cochons, mon préféré reste celui qui s'est fait tatouer sur le dos "Peggy for ever".

Écrit par : Olivier Schopfer | 10/11/2007

Je ne pense pas que le dessin prenne vraiment les affiches à contre-pied. Ces affiches "fumeuses" qui, même décollées des murs, resteront collées longtemps à la peau des Suisses.
C'est le même cas de figure: Il est noir. Il est différent. Il est seul.
Petite différence, il n'est pas chassé à coups de sabots, il est dédaigneusement ignoré.
Grande différence, à la fin de l'histoire, c'est lui qui est gagnant !
... Et si, un jour, c'étaient les moutons noirs qui gagnaient !!

J'attendrai stoïquement que les séides indignés de Blocher grognassent: "Comment! Tu voudrais que des étrangers "criminels" gagnassent?"

... Oui, même cela ne serait pa forcément très grave... On ne ferait simplement que de changer de "criminels" !

Écrit par : Bla-Blo-gueur | 11/11/2007

Grande sagesse d'Olivier et de Bla-Blo-
C'est vrai qu'aujourd'hui, 11 novembre, mes compatriotes jurassiens se délectent de ce cochon destiné de tout éternité à nous rassasier. C'est vrai aussi qu'on le mange du museau à la queue, ce cher cochon... et je suis d'accord avec Bla-Blo-... quant à la problèmatique "noir blanc"... mais qui serait-on, l'un sans l'autre?

Écrit par : cmj | 11/11/2007

blanc/noir, yin/yang, masculin/féminin, dedans/dehors, haut/bas, maître/esclave, riche/pauvre, supérieur/inférieur, centrifuge/centripète, endo/exo, bon/mauvais, homo/éthéro, demain/hier, loin/près, toujours/jamais...

Citation du matin:
"En démocratie, l'opinion est toute-puissante parce que ceux qui ont l'air de la guider sont sur le même plan de médiocrité que ceux qui la subissent. L'opinion du public est faite par des hommes à peu près à sa hauteur qui, au moyen des journaux, s'adressent à elle en son nom sur la question du moment. Ainsi le peuple se tyrannise lui-même, en s'imposant à lui-même le respect d'opinions créées par des individus dont la banalité intellectuelle s'adapte parfaitement à la moyenne niaiserie sentimentale.... On voit en démocratie, le mécanisme singulier d'un navire dont l'équipage n'obéit aux officiers que parce que les officiers ont mis le cap sur le port où les matelots veulent débarquer. C'est finalement l'obéissance docile de l'élite à la masse et, comme conséquence, ainsi que le dit Stuart Mill, la marche évidente et irréstible vers un état "de similitude générale parmi les hommes"".
(Rémy de Gourmont, in "Epilogues").

Lisez au moins deux fois avant de commenter, cmj.

Écrit par : Der Wanderer | 20/11/2007

Et vous pouvez maintenant sortir Géo de son placard, sa punition est levée.

Écrit par : Rabbit | 20/11/2007

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