16/11/2007

Emilienne Farny et la laideur des villes

Son tour de main et sa technique picturale Son impeccables sont des invectives, ses toiles bien léchées sont des brûlots. Tout comme son sourire d’adolescente et son humour de soi. «Je ne me suis pas mise dans la bonne ville pour faire apprécier ce que je peins, dit Emilienne Farny, en parlant de Lausanne. Les gens d’ici n’aiment pas qu’on leur jette des choses à la figure, ou alors il leur faut un mode d’emploi. De toute façon, j’y passe toujours pour une scandaleuse, tant par ce que je fais que par ce que je suis.» Or cette mise au ban artistique et intellectuelle dans laquelle elle a fini par presque se délecter dure depuis trente-cinq ans.

 

Depuis l’année de son retour de Paris, et de sa série d’acryliques intitulée Le bonheur suisse: champs de colza tirés au cordeau, bitume autoroutiers et symphonies de béton urbain sous des ciels trop nets, trop purs pour être heureux. C’était un temps, né de la mouvance soixante-huitarde, où il fallait être courageux pour brocarder le propre-en-ordre des héritiers de Guillaume Tell. Les travaux de cette jeune adepte du pop art anglo-américain furent accueillis ici comme un manifeste incongru. Ils engouèrent pourtant quelques collectionneurs qui lui resteront toujours fidèles. Puis, le succès s’élargissant, ils ont été tous vendus. «Il faut dire que j’étais folle à cette époque», dit-elle d’un ton sous-entendant qu’elle n’a pas cessé de l’être. En tout cas, elle n’a jamais dérogé à sa première revendication artistique et intellectuelle: être rebelle aux consécrations locales, porter un regard distant, sociologique, sur l’évolution de l’environnement humain. Et faire comprendre aux prétendus humains que nous sommes que le monde est devenu dangereux.

Quelle peigne des paysages de chantiers ou qu’elle réalise des sculptures par assemblage (« je ramasse tout ce que je peux, dans les décharges, les réserves abandonnées… »), telle cette collection de vingt-cinq «bonshommes» qu’elle expose ces jours-ci à Renens*, elle reste résolument dans le sillage subversif d’un Andy Warhol, d’un Roy Lichtenstein, d’un Edward Hopper. Ces monstres du pop art, elle les a découverts à 18 ans, lors d’une première virée à Paris. Elle était accompagnée de quelques amis élèves comme elle des Beaux-Arts de Lausanne qui, eux préféraient l’Ecole française. «Nous en sommes arrivés aux mains. Oui, j’ai dû cogner…»

Cinquante ans après, elle cogne encore, mais avec le savoir-faire d’une grande artiste qui préfère l’efficacité des artilleries picturales, graphiques ou plastiques. On lui reproche quelquefois de ne peindre que de choses moches : «Je suis fascinée par la laideur de cette ville. Ma peinture essaie d’en faire de la beauté, c’est aussi simple que ça.»

Elle est grande, l’Emilienne, sous une puissante tignasse blonde, avec une voix ronde, un regard bleu franc incapable de quitter le vôtre. Elle fait semblant de jurer comme un charretier, collectionne ses blousons en cuir craquelé de motarde, ainsi que des cailloux au poli soyeux qu’elle prélève délicatement comme des talismans dans les sentiers vicinaux pour les offrir à des amis. Car cette walkyrie flamboyante a le cœur pétri d’intentions raffinées et sincères.

La politique la passionne, mais elle se garde bien de s’y lancer: «Je ne suis pas assez diplomate… Mais j’ai pleuré en apprenant le succès électoral de l’UDC. La culture de notre pays en prendra un coup. Sans parler de ce qu’on réserve aux étrangers!» Autour de son atelier, dans le quartier de la Borde, vivent  beaucoup de requérants. Et les murs des rues sont peinturlurés de graffitis, de tags, la plupart d’un style fier et sauvage. On les efface, mais il en revient. Ils sont en perpétuelle ébullition.

 Désormais, Emilienne Farny les guette, les photographie avec son petit Kodak automatique et s’en inspire pour ses tableaux: «Il m’arrive de les préférer à ce qui se fait aujourd’hui dans ce qu’on appelle l’art moderne.»

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Emilienne Farny: Autre chose. Du 3 novembre au 1er décembre 2007. Galerie du Château, Renens, ave. du Château 16.

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BIO

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1938. Naît à Neuchâtel dans une famille «très bourgeoise».

 

1956. Après une scolarité dans une pension de Davos, «où il n’y avait que des enfants de dictateurs», elle étudie les Beaux-Arts à Lausanne. Cours de Jaques Berger.

 

1962. S’installe dans le XIVe, à Paris. Premières œuvres importantes.

 

1971. Naissance de sa fille Melody. (« Ce prénom était un hommage à Gainsbourg»).

 

1972. Retour à Lausanne. Son Bonheur suisse déclenche un tollé. Expo décisive à Rumine. Suivront une trentaine d’autres en Suisse, à Paris.

 

1989. Parution de son catalogue Paysage après meurtre - textes d’Alain Jouffroy, Roland Jaccard, Jacques Chessex, Bertil Galland, Christophe Gallaz, Michel Thévoz (compagnon d’Emilienne, depuis des décennies).

 

2000. Commence à créer aussi des sculptures par assemblage.

 

 

 

14:26 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Merci de signaler et de donner envie. On ira donc voir.

Écrit par : david laufer | 16/11/2007

Oui, je vois. Une lecture comme un chemin de croix, avec stations sur quelques beaux lieux communs de la pensée unique de gauche. Belle occasion de sortir l'un de nos plus beaux exorcismes.

Citation de l'après-midi:
"Il y a dans tout système d'éducation un principe de suggestion bovaryque, c'est-à-dire illusionniste, au moyen de laquelle l'éducateur superpose à la personnalité innée de l'individu, une personnalité factice plus ou moins en harmonie avec le voeu vital du groupe. C'est cette personnalité factice, ce moi apparent et social qui opprime et écrase le moi réel. En définitive les vérités sociales et morales ne sont que des mensonges utiles au groupe, mais plus ou moins oppressifs pour l'individu. Un longue habitude héréditaire a consacré ces mensonges. Aujourd'hui l'individu ne peut plus les révoquer en doute; en tout cas il ne peut sans danger s'insurger contre elles. La vérité, c'est le mensonge convenu et devenu obligatoire au nom de l'intérêt vital du groupe."
(Georges Palante, in "L'idole pédagogique")

Écrit par : de Lestran | 20/11/2007

J'enrage d'avoir, une fois de plus, raté son exposition à Renens, tout à côté de chez moi. On se croise quelquefois, on discute un peu, et je n'ai jamais vu ce qu'elle fait, c'est une honte!... D'ailleurs j'ai honte...
Expose-t-elle prochainement et si oui, où, c'est ce que j'aimerais savoir.

Si quelqu'un sait...

jazzamitiés
Michel Vonlanthen

Écrit par : Michel Vonlanthen | 07/01/2008

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