02/12/2007

Le chardonneret, sainte Barbe, Rilke et le Minotaure

 

L’hiver ne débute que dans vingt jours, mais des signes veulent nous prouver qu’il est déjà là: la neige carbonique des sapins en plastique des vitrines, l’immangeable «assiette du skieur» de certains restaurants d’altitude, et le rhume théâtral de ma tante Gladys qui renonce à toute promenade au bord du lac, car elle se met à confondre Ouchy et Arkhangelsk.

Pendant ce temps, les observateurs de l’avifaune saluent le passage du jaseur boréal dans nos vergers et clairières. Comme son nom l’indique, c’est un touriste aux goûts culinaires scandinaves: trapu, huppé et mantillé de brun-roux, il ne se nourrit que de baies de sorbier.

La visite du chardonneret élégant est moins spectaculaire mais plus charmante. A cause de son bec presque souriant, ses ailes passementées de jaune et ses mœurs bohèmes. Il se contente de grignoter les trois ou quatre derniers insectes qui persistent dans nos jachères. Pour son dessert, déposez un grain de maïs sur le rebord de votre fenêtre. Il vous dira merci en sifflant quelque chose comme tsit wiit wiit!

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La madone des canonniers

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Ces jours-ci, tous les médias rendent hommage à l’inoubliable Dame brune, qui fut une des égéries de Béjart et mourut dans la même saison que lui, il y a dix ans. Mais tiens, après-demain, le mardi 4 décembre sera justement le jour de sa sainte patronne adoptive: Barbara - l’état civil de la chanteuse était Monique Serf. Jusqu’en 1969, c’est sous le prénom de Barbe que cette martyre du IIIe siècle, morte décapitée à Nicomédie en Turquie, figura dans la version française du calendrier romain.

Pour avoir été vengée par un coup de foudre céleste, sainte Barbe est devenue la protectrice de tous les métiers liés au feu, aux explosions, à la poudre à canon! Elle est invoquée par les artilleurs, des métallurgistes, les mineurs, les sapeurs-pompiers. Par les poseurs de bombes, je ne sais pas… Mais tous ceux qui ont lu le Secret de la Licorne savent que la soute à munitions d’un navire porte son nom.
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L’expo humaniste de la semaine

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A l’initiative de Véronique Yersin, le Cabinet des Estampes de Genève présente jusqu’en mars 2008 des gravures surréalistes signées Giorgio De Chirico, Kurt Seligmann; des collages et frottages de Max Ernst, et des rayographies magnifiques de Man Ray…

Un échantillon de la prestigieuse collection du Minotaure, la revue lancée en 1933 à Paris par le grand Albert Skira pour promouvoir ses livres d’art, et dont le dernier rédacteur en chef fut le poète André Breton.

L’intention initiale de cette aventure du Minotaure était de démontrer, «par le texte et l’image», que «l’art, la science et la littérature sont inextricablement liés».

Des documents bouleversants: on y respire tout le génie profondément humaniste de l’avant-guerre.

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Cabinet des Estampes, promenade du Pin 5, Genève.

www.ville-ge.ch/mah

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Les épices de la saison

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J’ai nommé l’anis étoilé, alias la badiane, qui est un astre parfumé à huit branches originaire de la Chine du Sud, et dont le suc évoque la réglisse.

Je nommerai aussi la noix de muscade – qui aide à la digestion, serait même un tantinet aphrodisiaque.

Je louerai surtout l’écorce, autrement plus enivrante et sensuelle, envoûtante, de la cannelle.

Ces trois épices se marient traditionnellement dans ces biscuits gommeux de l’Avent que nous appelons biscômes. Ce jeudi 6 décembre, à Sain’f, et dès 16 heures, un saint Nicolas joli et rougeaud en distribuera aux enfants de Lausanne. Il sera accompagné de son âne, et même du Père Fouettard – pour punir ceux qui préfèrent les brownies du Macdo?

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Le poète tué par une rose

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C’est aussi un 4 décembre qui a fait naître à Prague, en 1875, l’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke. Fils d'une famille de petite extraction, de parents désunis, d'une mère bigote et tyrannique, d'un officier en retraite devenu inspecteur des chemins de fer, il eut une enfance terne et chagrine. C’est pourtant du fond de cet humus ingrat qu’il déterrera une belle et triste étoile appelée poésie. Celle qui avait lui sur le front d’Hölderlin, enflammé Nietzsche.
Trente ans après, Rilke écrivait dans un petit bouquin dont il ne présageait pas le destin universel: Es ist gut, einsam zu sein, denn Einsamkeit ist schwer; daß etwas schwer ist, muß uns ein Grund mehr sein, es zu tun. («Il est bon d'être seul, parce que la solitude est difficile. Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l'entreprendre.»)
Cette citation est tirée des Lettres à un jeune poète, une œuvre qui, comme La Mort d'Ivan Ilitch de Tolstoï, allait susciter bien de vocations d’écrivains allemands ou français, de musiciens, de peintres, de cinéastes…

Rilke fut l’écrivain de la contemplation, un célébrant de l’invisible, de l’indéchiffrable, un des meilleurs lecteurs de Mallarmé, le traducteur de Paul Valéry en allemand.
On sait que c’est en Valais, dans la tour solitaire du château de Muzot près de Sierre – où il s’était établi définitivement en 1922 – qu’il se mit aussi à écrire en français. Quatre ans après, il se blesse avec des épines de rose. Simultanément, il est atteint d’une leucémie aigüe qui l’emportera. De là naîtra la légende du poète tué par une rose.
Très souffrant, le poète des Sonnets à Orphée meurt le 29 décembre 1926 au sanatorium de Valmont, près de Montreux.

Conformément à ses dernières volontés, il repose au cimetière villageois de Rarogne.

Sur sa pierre tombale figure l'épitaphe dont il est l'auteur:
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Rose, pure contradiction; volupté
De n'être le sommeil de personne
Sous tant de paupières
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Commentaires

A la prière du soir quotidienne lors de mes années de postulat, nous disions:
Priez pour nous, sainte Barbe:
afin que soyons protégés des incendies et du feu de l'enfer...
Je ne sais pourquoi cette prière ne se dit plus aujourd'hui, peut-être à cause des paratonnerres? Et l'enfer, je ne sais pas...
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Je ne peux m'empêcher de méditer aussi ces quelques lignes de Rainer Maria Rilke:

"Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu'on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s'ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés ...,
dont les papillons sortent confus
d'avoir eu les mêmes idées..."
Une seule rose me comble de bonheur!

Écrit par : cmj | 02/12/2007

Au coin de la vieille église de Rarogne, la tombe de Rilke, surmontée d'un rosier malingre, regarde vers le soleil et l'aval du Rhône. C'est un officier-poète qui me l'a fait découvrir à l'école de recrues, il y a longtemps: Rose, oh reiner Widerspruch - Lust, niemandes Schlaf zu sein - unter soviel Lidern. Et en repartant, n'oubliez pas d'aller visiter, en bas, l'église moderne creusée dans le rocher, lieu de mystère où prolonger la rêverie - ou la prière.

Écrit par : Vanille-Mocca | 03/12/2007

Ah oui, l'église en creux, grand merci de l'évoquer Vanille-Mocca!

Écrit par : Gilbert Salem | 03/12/2007

Rilke fut aussi un ami très proche de Balthus, auquel Skira demanda justement souvent de magnifiques collaborations pour le Minotaure...

Écrit par : Serena | 03/12/2007

Votre Tante Gladys et moi avons eu autrefois un échange plutôt acerbe -bien que cela se passât au Monténégro - à propos de la position respective des philosophes et des poètes dans la société. Il se peut qu’elle vous en ait parlé ; mais pour dissiper tout malentendu, je tiens à rétablir ma position devant chacun à l’aide de références solides.
Honneur au bâtisseur : Hölderlin termine son poème « Andenken » par "Mais ce qui demeure, les poètes le fondent". C’est sibyllin, mais suffisant pour donner forme à une légende nouvelle. Inspiré par le précédent, à ce qu’on dit, Nietzsche tint à peu près ce langage dans "Vérité et Mensonge au sens extra-moral" : "L’art bouscule sans cesse les rubriques et les cellules des concepts en instaurant de nouvelles transpositions, de nouvelles métaphores et de nouvelles métonymies : continuellement il manifeste son désir de donner au monde tel qu’il est aux yeux de l’homme éveillé, si divers, si irrégulier, vain, incohérent, une forme toujours neuve et pleine de charme, semblable à celle du monde onirique".
Dans "Kant et l’Ornithorynque", Umberto Eco, leur séduisant épigone, a des formules qui font mouche : "La langage est le cimetière des intuitions", plus loin "Les poètes font de l’ambiguïté substantielle du langage la matière même de leur travail" et enfin "Le pouvoir de révélation reconnu aux poètes n’est pas tant l’effet d’une revalorisation de la poésie que l’effet d’une dépréciation de la philosophie. Ce ne sont pas les poètes qui triomphent, ce sont les philosophes qui se rendent".
Mes hommages à votre Tante, tout en espérant retrouver son audience.

Écrit par : Rabbit | 04/12/2007

Sainte Barbe ou Barbara.

Est-on certain de l'ortographe de "Barbara" ? Ne serait-ce pas plutôt "Barbe à ras" ?
Beaucoup de "Gueules Noires" étaient sans barbe ou uniquement avec celle de quelques jours.... Même si on met du charbon dans les poêles.

Écrit par : Bla-Blo-gueur | 04/12/2007

Sainte Barbe était par force aussi patronne des anars. Les vrais. Pas les nullards usurpateurs...

Écrit par : Géo | 04/12/2007

Et c'est reparti pour un tour! Géo nous refait une de ses montées de bille !

Monsieur Géo,
Si vous voulez vraiment extirper tout ce qui vous fait du mal à l'intérieur, vous auriez pu faire mieux, surtout que "nullard" rime avec "connard".
Mais lâchez-vous, que diable!
Cela vous fera un bien fous et je ne vous assure que je ne vous en voudrai pas. Ce qui est vraiment important, c'est que votre logorrhée scripturale soit une aide efficace à votre thérapie.
Avec mes meilleurs voeux de prompte guérison.

Signé:Le nullard usurpateur

PS: Concernant l'anarchie, lisez "Histoire de l'Anarchisme" de Jean Préposiet / Seconde édition revue et augmentée / Éditions Tallandier / Approches. Plus particulièrement le chapitre XV, "Libertaires de droite".
Si votre médecin traitant vous permet de parcourir cet ouvrage, lisez tout le chapitre avant d'éructer vos miasmes.
PSS: C'est bien méconnaître l'anarchisme que de penser et dire que les Anars aient pu avoir une Sainte-Patronne, qui plus est par force! Pour bien comprendre, lisez les autres chapitres du livre cité ci-dessus.
PSSS: Bonne lecture; mais avant tout, suivez les conseils de votre médecin!

Écrit par : Bla-Blo-gueur | 05/12/2007

Il faut lire: bille (en tête) ! Et penser: bile

Écrit par : Bla-Blo-gueur | 05/12/2007

Géo ! Vous venez de vous faire taper sur les doigts par le rédac-chef et vous persistez ! C'est un retour d'adolescence ou une échappée dans la sénescence ? BBG est des nôtres, il m'a montré son permis de chasse.

Écrit par : Rabbit | 05/12/2007

Je voulais juste dire que je m appel Gladys Pelet et que ses 2 noms dont dans les texte! Lol

Écrit par : moi | 06/12/2007

Sainte barbe est la patronne des artificiers, ceux qui déposent des *marmites" dans les parlements. Vous êtes sûrs que les montées de bille sont de mon côté ?

Écrit par : Géo | 06/12/2007

Billevesées que tout cela, mon bon monsieur.
Quelle marmite et quel parlement? Marmite de l'Escalade, à Genève ? Le seul individu qui ait voulu faire sauter un parlement à l'aide de marmites et que je connaisse, c'est Guy Fawkes en 1605. Pensez-vous que celui de Berne courre un danger autre que celui de ses hôtes diurnes et nocturnes ? Faudra désormais rennoncer à l'hôtel Bellevue pour nos festivités.

Écrit par : Madeleine de Proust | 07/12/2007

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