16/12/2007

Le vent, Jean Racine, Blaise Pascal et les oiseaux humains de Buffon

 

 

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Voilà une semaine que la bise impose sa loi: elle griffe les joues et les paupières, elle a transformé en cailloux la pâtée du chien dans son écuelle. Elle a gelé en un rien de temps le reste d’un cornet de frites autour duquel trois corneilles se battent quand même comme des chiffonnières. Elle a hérissé d’incisives blanches les dernières feuilles de l’érable du prieuré.

Mais elle a le mérite de nettoyer le ciel par-dessus le Grammont et des Cornettes qui portent son nom. Il devient tour à tour bleu givré, bleu paon, bleu primaire (c’est mon préféré), bleu sarcelle et bleu-blanc mousse à raser. Et même dans le noir de la nuit tombée, si l’œil touille bien, il y a encore un fond de bleu.

La lune n’y fera que mieux étinceler son croissant, comme sur une boîte de läckerli.

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La vie des mots

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Piqué dans le dernier le Canard enchaîné, qui cite Le Nouvel Economiste du 6 décembre:

- «Sarkomania, Sarkoland, Sarkosphère, Sarkoboy: pourquoi une telle prolifération de néologismes dérivés du nom Sarkozy?»

Explication du linguiste Claude Hagège, du Collège de France:

- «Dans la langue française, le «o» est communément utilisé pour abréger des mots ou les transformer en mots composés après avoir supprimé la syllabe finale, comme franco-français.»

Commentaire du Canard:

- «Sacré Sarko! Même son nom magyar était élyséo-compatible.»

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Courlis rouge et «oiseaux demoiselles»

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Trois cents ans après la mort de Buffon (1707-1788), les Editions Citadelles et Mazenod publient un condensé des observations du grand naturaliste français sur les oiseaux d’Europe et du monde. Les gravures en couleurs sont d’un bien nommé François-Nicolas Martinet.

Quant au texte, il a savoureusement vieilli au plan de la vérité scientifique - confusions dans la classification, interprétation parfois aléatoire des comportements, anthropomorphismes…

Mais il est ciselé dans une prose qui nous rend fier d’être francophone. Il est porté par un enthousiasme, une légère mélancolie et une passion dont on regrette l’absence dans la plupart des traités d’ornithologie moderne.

Sa description du courlis rouge du Brésil par exemple (image du dessus), est empreinte de tendresse sincère, quand bien même Buffon n’en aurait jamais approché de visu… Et j’adore sa présentation de la grue de Numidie: «Une demoiselle-oiseau, qui souvent saute et bondit par gaieté comme si elle voulait danser.»

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Histoire naturelle des oiseaux, 670 pages et 1008 illustrations magnifiques.

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Le film rétro de la semaine

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Ce lundi 17 décembre, à 21 h., la Cinémathèque suisse projette La Cavalcade d'amour de Raymond Bernard (1940), avec Claude Dauphin, Janine Darcey et Michel Simon.
Résumé: dans un château de la Loire à trois époques différentes, les amours tragiquement contrariées et les mariages de raison de trois couples. Seul le dernier finit par devenir un mariage d'amour.

Originalité du film: la vigueur irrésistible des dialogues signés Jean Anouilh et Jean Aurenche. Et, bien sûr, la prestation époustouflante de Michel Simon.

 

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Deux enfants de Port-Royal

 

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Depuis sa destruction en 1710, sur l’ordre de Louis XIV, il ne reste plus de l’abbaye des femmes de Port-Royal qu’un oratoire-musée, au cœur de la vallée de Chevreuse, dans Yvelines. Fondée par les cisterciens en 1225, elle ne devait sortir de l’obscurité que cinq siècles plus tard, sous la houlette de l’abbesse Angélique Arnaud, une adepte du jansénisme. Chacun sait qu’elle en fit un foyer de culture religieuse où le grand Blaise Pascal rejoignit pour une retraite spirituelle féconde sa sœur Jacqueline, qui y était religieuse. De même qu’une Mère Agnès Racine devait y accueillir son neveu Jean, le futur auteur d’Andromaque et de Phèdre, comme élève.

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La doctrine janséniste, qui avait soutenu comme le calvinisme la thèse de la prédestination, contrariait l’influence des jésuites, dont la morale et la politique furent éreintées par les dix-huit lettres des Provinciales, un des écrits pascaliens majeurs (il est fondateur de la langue française classique), et qu’aujourd’hui, Bruno Dayen a eu l’idée d’adapter pour la scène.

A voir au Théâtre de Vidy, jusqu’à ce mercredi 19 décembre.

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Or le samedi 21 sera justement le jour anniversaire de la naissance de Jean Racine (1639-1699), qui reste le plus joué des tragédiens français. Le Roi-Soleil l’admirait au point qu’il le désigna comme son historiographe, l’exposant à la fureur des derniers défenseurs des jésuites, mais aussi aux lazzis des gens de lettres, qui daubaient ses manières de poète de cour.

Un vendu, Jean Racine?

Non, jusqu'à ses derniers instants, il ne voulut pas démentir sa piété initiale. Par testament, il souhaita être inhumé à Port-Royal. Une façon audacieuse d'exprimer son repentir.

Finalement, le roi lui accorda cette sépulture.

 

Commentaires

Le courlis rouge du Brésil et la grue de Numidie doivent être apparentés à la grue bleue qu'on trouve sur Internet à l'adresse: http://www.ewt.org.za/cranes/objects/Blue_crane_facts.JPG

En langue Khosa, la grue bleue se nomme INDWE. Indwe est le nom d'un village boer au Transkei (région du Cap en Afrique du Sud) . Oui mademoiselle Indwe est élégante, gracieuse et fière! En langue afrikaans, on la nomme "Sekretaris Voël" ...et les enfants apprennent cette poésie: "Secretaris voël op jou lange bene..." "secrétaire ailée, debout sur tes longues jambes..." oui et les écoliers "sautent et bondissent" et rien, mais rien ne peut les empêcher de danser car l'âme rythmée de l'Afrique habite les oiseaux et les enfants...

Écrit par : cmj | 16/12/2007

En guise de défense et illustration de la poésie classique, voici un texte de Jacques Mercanton sur l’oeuvre de Racine, qui incite à la relire.
« (...) la langue de Racine, cette langue dont la structure complexe tend aux effets les plus simples, dont la syntaxe semble se jouer de la vigueur du vers classique, et où chaque mot d’un vocabulaire si restreint et si neutre accorde sans effort sa sonorité vibrante et sourde sur les sons qui le précèdent et le prolongent. A travers le chant du poète, ce chant « qui rase la prose » (Sainte-Beuve), c’est la mélodie naturelle de la langue qui enchante l’oreille et les lèvres. Le français, langue homogène, épurée de tout élément discordant, accomplit chez Racine ses virtualités les plus vives et les plus délicates. Quiconque parle français y reconnaît la perfection de son plaisir. Et cette maturité du langage y apparaît garante d’une plénitude de l’esprit. Le terme de classique n’y désigne pas seulement un équilibre entre les moyens verbaux et les exigences de la pensée et du coeur, mais leur identité. La beauté du discours poétique enveloppe avec liberté, dans sa démarche surveillée, la logique et l’ardeur des passions. L’ordre y séduit l’intelligence et y convainc l’oreille, parce qu’il est le signe d’une unité. Or, ce que nous sentons aujourd’hui dans notre langue plus riche, plus contrastée , indéfiniment composite, c’est un équilibre altéré, une cohésion menacée, une unité rompue. L’anxiété des poètes ne leur accorde plus qu’une espèce d’énonciation, qui renonce à tout effort de structure. Ils pressentent chez Racine ce qui leur manque : le pouvoir d’un développement organisé. Et, avec eux, nous découvrons chez lui ce sens immédiat de la poésie, qui est le sens d’un événement. Aucun ne fournit si pur, si dépouillé de tout effet, sauf peut-être ces « poètes mineurs », Nerval ou Eluard, mais qui se communiquent dans le secret. Racine parle en public sous les feux de la rampe. »

Écrit par : Rabbit | 17/12/2007

Cela fait grand bien de vous relire ô Grand Ribbit, et vous avez raison d'évoquer l'immense lecteur des classiques que fut Mercanton (deux recueils de Ceux qu'on croit sur parole, ed. de l'Aire si je ne m'abuse). Un tout grand décrypteur de Racine, mais aussi de Massignon, de De Gaulle, sans oublier James Joyce dont il fut le secrétaire.

Écrit par : Xenius | 18/12/2007

L'adaptation pour la scène des Provinciales par Dayen ne casse pas des briques. Toute l'ironie subtile pascalienne est absente, son effronterie aussi.

Écrit par : Déjanire | 18/12/2007

Antropomorphisme dans la description des animaux: celle de Pline l'Ancien n'était pas non plus pqué des vers. Etats d'âme de la cicogne, mauvais caractère du chameau.

Écrit par : Camilo | 18/12/2007

Nougaro, dans son éloge de l'alexandrin, évoquait "les orgues de racines". "Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuiire.". C'est une allitération.

Écrit par : Donys | 18/12/2007

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