06/01/2008

Vie scandaleuse de la corneille, dent cassée et pianos oculaires

 

D’abord quelques chiffres. En ce sixième jour de l’an, le Soleil s’est levé à 8h.43 sur une population terrestre de 6 678 321 644 habitants – mais peut-être qu’entre-temps une mère amazonienne et une autre du Kirghizstan ont mis au monde des triplés; peut-être qu’une dizaine de chevaliers d’industrie tourmentés par le cours du dollar se sont donné la mort…

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La Lune est décroissante, elle n’est pleine qu’à 13 %. Elle est jaune maïs, crémeuse et friable comme une découpe de bricelet trop cuit. Toutes les civilisations du monde la vénèrent depuis la nuit des temps, or on vient d’apprendre par des astronomes de l’Université de Zurich qu’elle n’est qu’une jeunette: le «plus féminin des astres» est né 62 millions d’années après la formation du système solaire qui, lui, en a exactement 4, 567 milliards.

Ce rajeunissement, démontré par des savants si éminents, va satisfaire la très coquette et très exigeante déesse Artémis, la plus lunaire des divinités grecques (image ci-dessus). Fille de Zeus et de Léto, sœur d'Apollon, chaste et vierge, elle est armée de l'arc et tue impitoyablement ceux qui osent l'insulter.

 

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Crew: prononcer «crou». Nom masculin. Equipe, groupe d’amis (ies), partageant une passion.

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Etymologie: Du latin crescare , survenir, grandir, le mot français creue, recrue, renforcement militaire, est emprunté au XVIe siècle par les Anglais avec la graphie crew pour désigner un groupe agissant ensemble, un équipage.
De retour en France, les jeunes des cités emploient crew dans le même sens, mais en y ajoutant la notion de passion commune.
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(*) Editions Fleuve-Noir

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Triomphe des carabosses du ciel

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Dans cette première éphéméride de l’année, qui paraît un 6 janvier, je n’ai pas évoqué d’entrée la symbolique ni les traditions culinaires de l’Epiphanie. Car la dernière fois que j’ai goûté à la galette des rois, je me suis brisé une canine sur une fève de porcelaine en forme de corneille. On m’avait bien dit qu’elle était un oiseau de mauvais augure! Ses défenseurs ont beau insister sur ses «facultés remarquables de discernement», sa «psychologie développée», et son utilité – elle débarrasse les routes et les trottoirs des petites charognes – je n’arrive plus à trouver vraiment du charme à ses coassements quand elle devise sur mon balcon avec deux complices, noires et jacassantes comme elle.

On jurerait les trois sorcières de Macbeth, fomentant des méfaits affreux dans un discours shakespearien approximatif. Et le témoignage d’un ornithologue distingué de Prilly, Jean Petit-Matile – qui est aussi historien d’art – confirme mes craintes: dans l’édition de 24 Heures du 4 janvier, il accuse les corneilles de piller les semis de maïs, crever les sacs d’ordures, dévaster les nids de mésange, et ne faire qu’une bouchée de la côtelette que tante Gladys a laissé reposer par mégarde à côté de la fenêtre de sa cuisine.

Leurs prédateurs naturels, soit le faucon pèlerin, l’épervier, s’aventurant rarement dans nos villes, elles y prolifèrent. Pour les effaroucher, on s’ingénie à suspendre des sacs de pommes de terre aux mangeoires pour passereaux, mais elles s’en moquent. Comme elles se rient de l’épouvantail de l’agriculteur: c’est leur perchoir préféré. Elles triomphent toujours.

Et elles savent que leur chair immangeable n’attirera jamais aucun chasseur professionnel.

 

 

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Le génial Scriabine et la lubie du Père Castel

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Le 6 janvier n’est pas seulement la fête des Melchior, Gaspard et Balthasar de la légende néotestamentaire. C’est aussi le jour de la naissance d’un musicien russe rutilant et fou : Alexandre Nicolaïevitch Scriabine (1872-1915), était un mage pianiste au cœur luciférien («porteur de lumière»), un prince de la démesure qui traversa le ciel du début du XXe siècle comme une comète imprévisible et inoubliable.  Il  a composé trois symphonies (n° 3, le Divin Poème, 1902-1904), des poèmes symphoniques (le Poème de l'extase, 1905-1908 ; Prométhée ou le Poème du feu, 1908-1910), des œuvres pour piano (Concerto en fa dièse mineur, sonates, poèmes, études, préludes).

 

Alexandre Scriabine laissa également les ébauches fragmentaires de ce qui devait être son grand œuvre: un spectacle «total», wagnérien et nietzschéen, alliant musique, chant, danse, poésie, architecture, lumières multicolores, parfums et saveurs… Cela afin de «provoquer et proclamer la fin de l’Histoire».

Pour démontrer que cette symbiose rimbaldienne de tous les sens et de tous les arts était techniquement possible, il s’était attelé à la confection d’un piano oculaire, pouvant diffuser autant de notes que de rayons lumineux - dont les couleurs leur répondraient sur une gamme sœur. Un jeu subtil de réfraction était même prévu grâce à un dispositif de miroirs incrusté dans le même instrument!

Hélas, le magnum opus extatique d’Alexandre-le-Flamboyant ne vit jamais le jour: il mourut bien avant d’une septicémie provoquée par la piqûre d’une mouche dite des étables…

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Marina Alexandrovna Scriabine dira de son père:

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«La musique fut pour lui une force théurgique d’une puissance incommensurable, appelée à transformer l’homme et le cosmos tout entier.»

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Que signifie l’adjectif théurgique?

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«Qui est propre, se rapporte à la théurgie.»

 

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Et qu’est-ce que la théurgie?

 

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«Un ensemble de pratiques rituelles, une magie supérieure qui vise à réaliser l’union mystique avec la divinité.»

 

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Deux siècles avant Scriabine, mais sans fougue créatrice ni prétention théurgique,  un petit jésuite montpelliérain avait déjà inventé un clavecin des couleurs, qui voulait «rendre visibles les sons». Sa bizarrerie amusa Voltaire qui le surnomma le Don Quichotte des mathématiques. Car le père Louis-Bertrand Castel (1688-1757) était physicien, pas musicien. Cet ami de Fontenelle était notamment l’auteur d’un Traité de la pesanteur universelle. Même si son clavecin ne sortit jamais de la théorie, il passa sa vieillesse à en esquisser des plans. «Le son et la lumière sont de même nature, rappelait-il. Alors si la lumière modifiée fait les couleurs, le son modifié fait les tons. L’analogie se soutient.»

La charmante chimère sombra dans l’oubli. Pourtant, dès le milieu du XIXe siècle, des bidouilleurs de fantaisies l’exhumèrent pour échafauder des instruments hétéroclites (parfois dangereux…) qui se fondaient sur l’hypothèse du Père Castel.

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J’ai rencontré un jour à Rambouillet une dame qui se disait du beau monde, amie des sciences et des arts, admiratrice de Colette et de Ravel, et qui croyait dur comme fer à la faisabilité d’un piano oculaire. Selon Castel et Scriabine réunis. Elle s’y voyait (et s’entendait) déjà:

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- Le jaune, c’est un mi. L’ut est bleu, l’ut dièse céladon, le vert gai, le ré dièse vert olive, le le fa est aurore, le fa dièse orangé, le sol rouge, le sol dièse cramoisi, le la violet, le la dièse violet bleu, et  le si bleu d’iris comme mes yeux…

 

 

Commentaires

Chez moi, en Wallonie, la corneille noire est protégée (pas chez les Flamands): son pouvoir d'adaptation en milieu urbain et humain force le respect, en dépit des persécutions acharnées.

Écrit par : Vérène | 06/01/2008

Les cris de corneilles vous irritent: au moins elles vous empêchent de vous endormir sur vous-même Monsieur Gilbert. Au fait pourquoi dit-on "bailler aux corneilles", et pas "aux corbeaux" ou aux "mouettes" par exemple... Vous avez surement une explication Monsieur Schopfer?

Écrit par : Sacha | 06/01/2008

Cher Sacha,
L'expression correcte est "bayer aux corneilles", et non pas "bâiller". "Bayer" dans le sens de "rester la bouche ouverte". De l'ancien français "baer" (11ème siècle): "être grand ouvert". "Baer"---"Béer"---"Bayer". C'est de là que nous viennent aussi "béant", la "bouche bée" et "bégueule" (littéralement "bée gueule"). "Bayer aux corneilles" = "Rester la bouche ouverte à regarder en l'air, à rêvasser".
On peut aussi dire "regarder les mouches voler".
Pourquoi les corneilles ? Comme l'a précisé Monsieur Salem, la corneille n'est pas une proie prisée par les chasseurs puisque sa chair est immangeable. Lorsque l'on "baye aux corneilles", on perd son temps à regarder des choses aussi insignifiantes que les corneilles pour le chasseur.
Dans le dictionnaire de l'Académie française, on trouve une autre expression amusante: "S'y prendre comme une corneille qui abat des noix". C'est-à-dire "essayer de résoudre un problème en s'y prenant de manière maladroite".

Écrit par : Olivier Schopfer | 06/01/2008

(Entre parenthèses, la corneille craille ou croasse.)

Écrit par : Olivier Schopfer | 06/01/2008

Oh, grand merci Olivier, c'est bien sûr la grenouille qui coasse.

Écrit par : Gilbert Salem | 07/01/2008

Ce qui me permet d'entamer la semaine, que je souhaite féconde à chacun, en précisant qu'en néerlandais "corneille" se dit tout par hasard "kraii".

Écrit par : Rabbit | 07/01/2008

Chez Wagner commechez Schumann,les rapports entre les notes et les couleurs sont également importantes. Plus tard Pink Floyd en fera sera choux grans tout en se réclamant de Ravel.

Écrit par : Xenius | 08/01/2008

Sauf que chez Maurice Ravel,les sons et les couleurs se marient naturellement,magiquement, sans qu'on doive s'embarrasser de théories ou de concpetion d'un instrument révolutionnaire! Excusez-moi,mais je suis une fan de Ravel...

Écrit par : Ludivine | 08/01/2008

On l'a compris!!

Écrit par : Xenius | 08/01/2008

J'ai acheté ton bouquin Lexik ,Salem, "Morrrt de rirrre"

Écrit par : Fardos | 08/01/2008

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