13/01/2008

Danse macabre, moutons bleus et la synopsie de Supervielle

 

Ce dimanche 13 janvier, c’est la Saint-Hilaire (bonne fête, Mrs Clinton!), et les pans de smog se sont effilochés pour dévoiler tous les ors du Léman et sa panoplie hivernale de bleus. Une rhapsodie gershwinienne.

Bleue aussi sera la couleur du mouton des fables, un mois jour pour jour après la défaite d’un parti qui le préférait tout blanc. Sur un texte de Nicole Roman, Hélène Zambelli a composé un spectacle musical pour enfants, avec chœur et ensemble instrumental, qui sera créé le 23 janvier à la salle Métropole, à Lausanne. En voici le synopsis:

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«Deux moutons bleus* sont amenés dans un troupeau, ce qui crée la zizanie. Ils finissent par être traduits devant le tribunal du troupeau de moutons. Le bélier les accuse d’être bleus et de «n’avoir rien fait, rien fait du tout, de n’avoir pas essayé, même un peu, de changer et devenir comme nous… Mais il ne s’agit pas d’une histoire triste, bien au contraire.»

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Pour la Fête des Vignerons de 1999, François Rochaix avait fait enduire de la même couleur (bleu de méthylène) 300 ovins genevois élevés dans un pré de Genthod. Traité à la sulfateuse - sous la surveillance de vétérinaires -, ce cheptel fantasmagorique faisait irruption dans le rêve d’Arlevin, le roi des arènes de Vevey.

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(*)Les moutons bleus . Métropole, 23, 25, 26, 27 janvier. Le 3 février à Vevey.

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La traduction inventive de la semaine

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Elle est de l’écrivain Frédéric Boyer; je la trouve troublante et audacieuse. Il ne s’agit rien moins que d’une énième version en français des Confessions de saint Augustin, parue tout récemment chez POL. Même le titre a changé: Les Aveux (!)

 

La chair latine des mots y a été saisie dans le vif, sans détour, et sans cette obséquiosité du vouvoiement imposée dans les traductions précédentes. A l’instar de tout citoyen de Rome, l’évêque d’Hippone disait tu à tout le monde, même à son Créateur… Un très grand poète.

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Voici, en échantillon, les versions comparées d’un même fragment.

 

- J’ai dérivé loin de vous, et je me suis égaré, Mon Dieu; mon adolescence s’est écoulée hors de votre stabilité, et je suis devenu à moi-même une contrée d’indigence.

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(Les Confessions, traduction de Louis Moreau, 1864)

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- Mais à la dérive, loin de toi, j’ai erré, mon Dieu, dans mon adolescence, trop loin du chemin de ta stabilité. Je me suis fait terre du manque.»

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(Les Aveux, traduction de Frédéric Boyer, 2008)

 

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L’expo endiablée de la semaine

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Elle est des plus instructives, car elle résume toute l’Humanité dans ce qu’elle a de plus dérisoire mais de plus festif aussi: la danse des morts: les étudiants en architecture des Hautes Ecoles de Lausanne ont rassemblé dans un hall de l’Antropole* une vingtaine de tableaux représentants des squelettes humains dans des poses de vivants.

Hommage indirect mais indéniable à une des traditions culturelles les plus anciennes de la civilisation européenne: la Danse macabre.

Elle apparaît dès la fin du Moyen âge dans la peinture, la sculpture, mais aussi la littérature pour entraîner avec allégresse vers un destin commun des hommes et des femmes, des seigneurs et des serfs, mais aussi des papes et des évêques, des rois, des soldats, des prêtres de village, des bourgeois…

Le thème a inspiré des peintres tel Hans Holbein, des musiciens comme Liszt ou bien sûr Camille Saint-Saëns. Plus des écrivains du XXe siècle: le dramaturge belge Michel de Ghelderode pour sa Balade du grand macabre, Stephen King, le maître américain du roman épouvantable, et j’en passe.

Sachez enfin que la danse macabre est un thème de fresque qui attire en Suisse des amateurs d’art du monde entier. Il est admiré notamment à Coire, dans le couloir du palais épiscopal; au couvent de Klingenthal, dans le Petit-Bâle, aux Cordeliers de Fribourg, au collège des Jésuites de Lucerne, ou à la chapelle du cimetière de Wolhusen.

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(*) UNIL, Antropole, hall de l’auditoire 1129. Architecture du corps. Jusqu’au 17 mai.

 

 

 

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Karlouch: Non masculin: celui qui a la peau noire. Synonyme: renoi.
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Etymologie: En arabe classique, groul, kohl, c’est la «poudre d’antimoine» de couleur noire avec laquelle les femmes d’Orient maquillent leurs yeux. Grel, «noir» en arabe dialectal maghrébin, après glissement sémantique de l’objet vers son attribut, désigne seul ou accompagné du suffixe – ouche (marque d’affection) le «Noir Africain». Aujourd’hui, dans les cités, les karlouch sont des «Noirs», peu importe d’où ils viennent.
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(*) Editions Fleuve-Noir
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Le poète amoureux de la semaine
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La semaine passée, j’ai évoqué la fièvre idéaliste d’Alexandre Scriabine, et de son projet - hélas manqué - de confectionner un piano associant les notes de la gamme aux couleurs du spectre solaire. D’aucuns pensent aujourd’hui que le flamboyant compositeur était atteint d’un trouble neurologique qui touche 1 personne sur 2000: la synesthésie, ou plus particulièrement la synopsie, dans laquelle un sujet perçoit un son, une voyelle ou un nombre comme étant d’une couleur déterminée. Les avants appellent ça une «symbiose intermodale involontaire».
Ce «mal» (qu’on peut aussi considérer comme une chance, une grâce artistique!) a affecté d’immenses créateurs. Je pense au peintre Kandisky, encore un Russe, au romancier (Russe itou…) Vladimir Nabokov, à l’incomparable Colette, dont la prose moirée a des saveurs de confiture, de nuances de fougère et les timbres moelleux de violoncelle.
Je pense aussi au plus rimbaldien, au plus baudelairien des poètes surréalistes, Jules Supervielle (1884-1960), qui vit le jour à Montevideo, en Uruguay, un 16 janvier, comme mercredi prochain. L’auteur des Poèmes de l’humour triste était-il lui aussi ravagé par cette terrible maladie qui vous fait voir le monde plus coloré qu’il n’est, plus sensuel? Je n’en suis pas sûr, mais j’ai relu dernièrement une de ses plus belles poésies d’amour, extraite d’Oublieuse mémoire (1949), qui le laisse entendre, voir et respirer. La voici:

 

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Je vous rêve de loin, et, de près, c’est pareil,
Mais toujours vous restez précise, sans réplique,
Sous mes tranquilles yeux vous devenez musique,
Comme par le regard, je vous vois par l’oreille.
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Vous savez être en moi comme devant mes yeux,
Tant vous avez le cœur offert, mélodieux,
Et je vous entends battre à mes tempes secrètes
Lorsque vous vous coulez en moi pour disparaître.

Commentaires

Après ce que je viens de lire, ne devrait-on pas dire:
Bleu de "mets-ta-laine",
en lieu et place de:
Bleu de méthylène ?

Écrit par : Bla-Blo-Gueur | 13/01/2008

Supervielle n'était pas vraiment de la clique surréaliste. Preuve: André breton s'en méfiait, car le Jules avait l'écriture automatique en horreur.

Écrit par : Xenius | 13/01/2008

Ma soeur est synesthésiste. Elle souffre de synopsie comme vous dites Salem. Mais elle est musiccienne. Elle entend le violon orange. Quand elle joue du piano, elle dit que les notes commencent dans son ventre et vont jusqu'à ses doigts sans s'arreter dans les bras.

Écrit par : Sonia | 13/01/2008

Synopsie, connait pas. Mais moi quand je pense bleu, ou bleu ou vert, je vois une une pyramide à l'envers. Même mon toubib ne croit pas à ça.

Écrit par : Carine | 13/01/2008

Aussi: quand j'entend une musique avec des violons, je vois une forme plate et ronde, qui va du rouge au jaune. je dois etre folle.

Écrit par : Carine | 13/01/2008

Les méchants béliers! Mais quelle bonne idée que ce spectacle pour enfants, et qui va aider les adultes à se défaire, peut-être, de l'image tellement malmenée en Suisse du " mouton" ...noir....et blanc! Un mouton arc-en-ciel serait encore plus attirant je crois!

Notre créateur nous dit certainement "tu", quoi de plus simple que de lui dire "tu"! En allemand on dit "DU"...

Et cette magnifique poésie de Jules Supervielle (dont je n'avais jamais entendu parler) serait une vraie prière d'amour si on remplaçait le "vous" par le "tu". J'ai essayé.

Écrit par : cmj | 13/01/2008

Entre deux amants, le vouvoiement est une forme placée sous l'emblème du respect, mais qui n'entrave pas les intentions canailles...

Écrit par : Rabbit | 14/01/2008

*Soyez bons pour le poète
Le plus doux des animaux
Nous prêtant son coeur sa tête
Incorporant tous nos maux
Il se fait notre jumeau
Au désert de l'épithète
Il précéde les prophètes
Sur son douloureux chameau
Il fréquente très honnête
La misère et ses tombeaux
donnant pour nous bonne bête
Son pauvre corps aux corbeaux
Il traduit en langue nette
Nos infinitésimaux
Ah donnons-lui pour sa fête
Sa casquette d'interprête"

C'est Georges Moustaki qui m'a fait découvrir Supervielle en 79 ,en mettant en musique le poème ci-dessus.(J'ai encore "Le forçat innocent" et "Les amis inconnus" en NRF. )

Écrit par : Gilles Poulou | 14/01/2008

Le poète...il précède les prophètes: Comme c'est vrai!

Écrit par : cmj | 14/01/2008

Voilà qui me ravit d'apprendre que Jules Supervielle fur également synesthète, tout comme moi. Dommage que l'excellentissime Rimbaud ne soit plus des nôtres. Nous aurions pu refaire le monde autour de l'alphabet coloré. Personellement, je prendrai ce "mal" comme un don artistique et un gros avantage pour éplucher les no de téléphone dans le botin! Rien de plus beau que de lire "en couleur"!

Écrit par : Bouchon | 11/07/2008

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