23/01/2008

Au théâtre ce soir

(Carte blanche à Olivier Schopfer. Notre philologue de Genève nous dévoile aujourd’hui l’origine de certaines expressions liées à l’univers des tréteaux.)

 

Le monde du spectacle fourmille d’anecdotes anciennes et étonnantes qui ont laissé leur empreinte dans la langue française. Éclairage!
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Les théâtres sont constitués d’un parterre et de galeries (ou balcons).
Au XVIIe siècle, une frontière de classe sociale séparait ces deux espaces: les gens du peuple occupaient le parterre, tandis que les nobles s’installaient dans les galeries. Les places du parterre étaient bon marché car le public se tenait debout sous les lustres. Une position particulièrement incommode parce que les lustres étaient éclairés par des bougies et que des gouttes de cire chaudes coulaient régulièrement sur la tête et les épaules des spectateurs!
C’est de là que nous vient l’expression «amuser le parterre» qui avait à l’époque une connotation péjorative. Les nobles l’utilisaient pour se moquer du peuple qui riait facilement aux calembours et aux plaisanteries du spectacle malgré son inconfort.
Au XIXe siècle, le parterre devient ce que l’on connaît aujourd’hui quand on va au théâtre: la partie centrale du rez-de-chaussée, derrière les fauteuils d’orchestre, où le public est assis.
Avec l’apparition des sièges et surtout de l’éclairage au gaz qui remplace les lustres à chandelles, les nobles s’approprient le parterre et le peuple est relégué dans les galeries.
Suite à cette inversion des rôles, les nobles rectifient leur manière de parler et créent une nouvelle expression qui existe toujours aujourd’hui:
«amuser la galerie».
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«Amuser la galerie» pourrait aussi venir du jeu de paume, apparu en France au XVe siècle. Ce jeu consistait à faire rebondir une balle contre un mur et à la renvoyer à son adversaire avec la paume de main.
C’était un peu le squash de l’époque, sauf qu’aujourd’hui la balle est renvoyée avec une raquette.
Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les pièces de théâtre étaient jouées dans l’enceinte des jeux de paume. Cela n’est pas un hasard si l’on considère l’architecture et l’ambiance qui régnait. Les salles de jeu étaient entourées par des allées couvertes et communicantes nommées «galeries», d’où les spectateurs pouvaient observer les joueurs tout en déambulant. Pour se faire remarquer et amuser le public, les participants agrémentaient leur jeu de pirouettes et de sauts acrobatiques lorsqu’il s’agissait de renvoyer une balle. Il y avait un côté spectacle dans le jeu de paume qui n’existe plus aujourd’hui avec le squash pour lequel prédomine l’aspect sportif.
On peut aussi «épater la galerie» quand on en met plein la vue.
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Au XIXe siècle, dans certains théâtres, il arrivait souvent que les spectateurs balancent des pommes cuites à la tête des acteurs qu’ils trouvaient mauvais. Parfois, poussant le vice à l’extrême, le public avait recours à des pommes non cuites qui faisaient beaucoup plus mal!
On trouve une trace de cette coutume dans la correspondance de l’écrivain français George Sand, une grande figure de l’époque par son engagement pour la cause des femmes et ses histoires d’amour tumultueuses avec Alfred de Musset et Frédéric Chopin. Dans une de ses lettres, George Sand écrit qu’elle est «dans les pommes cuites» pour expliquer qu’elle est malade et qu’elle se trouve dans un état de très grande fatigue.
Cette phrase est à l’origine de l’expression «tomber dans les pommes», en référence aux acteurs qui perdaient fréquemment connaissance sous l’assaut des projectiles (cuits ou crus) que le public leur lançait dessus.
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Toujours au XIXe siècle, l’Opéra de Paris comptait trois étages de sous-sol situés sous le plateau de la scène. On les appelait «premier, deuxième et troisième dessous».
«Il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée, que celle de ce monde souterrain qui s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le troisième dessous des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième Dessous est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, le diable bleu que vomit l’enfer, etc.» Honoré de Balzac, «Splendeurs et Misères des Courtisanes».
Dans le monde du théâtre qui a toujours eu son langage propre, on disait qu’un spectacle était «tombé dans le troisième dessous» lorsqu’il n’avait pas eu de succès. Une dégringolade fatale menant tout droit aux oubliettes!
Avec le temps, l’expression a acquis un sens plus général: elle désigne aujourd’hui toutes sortes d’échecs.
On peut aussi dire «tomber dans le trente-sixième dessous». Cette version moderne copie l’expression d’origine en renforçant l’idée d’anéantissement avec l’image d’une chute vertigineuse.
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OLIVIER SCHOPFER

Commentaires

J'ai trouvé des choses étonnantes dans une page de Wiki consacrée aux superstitions théâtrales:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Superstitions_th%C3%A9%C3%A2trales

Écrit par : Rabbit | 23/01/2008

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