03/02/2008

Crécerelles, diamant wellesien et le souffle océanique de Hugo

 

Février, me direz-vous, ça sonne un peu comme fièvre, ou grippe intestinale, ingurgitation d’antibiotiques, fumigations à l’eucalyptus. Vous n’y êtes pas: étymologiquement, Februarius est un temps de purification. C’est en tout cas ainsi que les Romains le concevaient, et pour tout le mois – qui cette année est rappelons-le  bissextile. Alors que les catholiques ne veulent entendre parler de privations, de carême, de pain sans levain et sans saveur qu’à partir du mercredi des Cendres. C’est-à-dire dès l’aurore du 6 qui vient. Durant toute la semaine qui a précédé, ce ne furent qu’orgies masquées, fardées, alcoolisées, et mauvais distiques de comptoir.
A Saint-Gall, Soleure ou Lucerne, les carnavaleux se déguisèrent en Marcel Ospel, en Jérôme Kerviel, en Nicolas Sarkozy. Les carnavaleuses en Carla Bruni. Les plus au fait de l’actualité se masquèrent d’un bec de faucon. Ils y ont décroché une timbale écologique, car l’oiseau fétiche rituellement désigné par l’Association suisse pour la protection des oiseaux est pour l’année 2008 le faucon crécerelle.

Présentation sommaire du lauréat: un plumage magnifique mais un ramage désagréable qui fait kirikiki (une crécelle justement). Un dos roux tacheté, une singulière manie de se jucher sur des fils électriques, ou sur les tristounets pylônes des voies ferrées plutôt que sur les jolis arbres du Bon Dieu.

Les psychologues du faucon crécerelle précisent que c’est un individu du type agressif, avec un regard méchant de serial killer, et qu’il attaque ses proies avec vigueur. «Sans forcément mesurer les conséquences de ses actes.»

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Le concert de la semaine

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Vendredi prochain 8 février, à midi, sur les ondes d’Espace 2, la belle et talentueuse violoniste franco-suisse Rachel Kolly d’Alba interprétera en solo et en direct une des six sonates du compositeur belge Eugène Ysaÿe (1858-1931), un monstre sacré hélas tombé dans l’oubli. Au début du XXe siècle, ce petit-fils de maçon wallon avait été salué dans le monde entier comme un «colosse du violon». Il avait joué à ses débuts dans les brasseries et les bals, se lança après dans des tournées gigantesques en promouvant la musique contemporaine, puis, à 60 ans, fut nommé à la tête de l’Orchestre symphonique de Cincinnati.

C’est à 65 qu’il composa ces Six sonates pour violon seul, de grande difficulté technique et résolument destinées à des virtuoses. C’est un défi que relèvera avec brio la jeune Lausannoise: elle les jouera en public le dimanche 10 février au Musée olympique et le 22 du même mois à l’église Sainte-Claire de Vevey.

 

www.racheldalba.com

 

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Le film de la semaine

 

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La Cinémathèque suisse projette ce dimanche soir, à Montbenon, un des dix meilleurs films de tous les temps: Citizen Kane, écrit, réalisé et interprété en 1941 par un homme de vingt-six ans. Orson Welles, comme on sait, s'inspire de la vie du magnat William Randolph Hearst, mais son film est plus qu'une simple biographie: une véritable autobiographie de son auteur, jeune prodige qui révolutionnait là le cinéma mondial avant de rompre avec Hollywood. Citizen Kane est un labyrinthe formel dans lequel chaque plan est étudié comme un prisme: le personnage principal y est constamment isolé des autres par des lignes horizontales, verticales et transversales. Un fulgurant diamant noir.

 

Ce dimanche 3 février à 21 h. à la Cinémathèque suisse, version originale

 

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Djèse:
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Nom masculin. 1) Arrangement, ex: Faut qu’on se voie pour des djèses, passe chez moi ce soir. 2) Commerces informels, ex: Avant qu’elle parte faire ses djèses à Dubaï, dis à ta mère que j’ai besoin d’un parfum.
Synonyme: Bails. Par extension: C’est quoi les djèses? = Quoi de neuf?
Etymologie: A l’heure du marché global, les jeunes des cités enrichissent leur vocabulaire de mots issus de langues africaines. Emprunté au nouchi, argot ivoirien, djèse veut dire affaire, business. Normal, ce mot a pour racine dje, qui signifie argent.

 

(*) Editions Fleuve-Noir
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«Hugo était un fou qui se prenait pour Hugo»
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Cet aphorisme, pas du tout sarcastique, est de Jean Cocteau. Jules Renard le cruel en avait un à sa façon, mais encore plus dénué d’ironie: «Les écrivains qui n’aiment pas Victor Hugo me sont ennuyeux à lire, même quand ils n’en parlent pas.» Et tout le monde connaît la réplique d’André Gide lorsqu’on lui demanda le nom du plus grand poète de la littérature française: «Victor Hugo hélas». Le délicieux et superréalistoïde Jacques Audiberti aimait proclamer partout qu’il était enfant de Mallarmé et de Hugo. Et même aujourd’hui, 113 ans après la mort de l’auteur des Contemplations et des Misérables, on vénère Hugo, on l’admire ou on le découvre en l’admirant. A croire que le doigt du destin (sinon de Dieu) l’avait désigné dès sa naissance à Besançon en 1802 pour être un géant. Et non seulement des lettres: il fut un grand orateur, un pamphlétaire redouté qui fit trembler Napoléon III, se battit contre les injustices sociales, les égoïsmes, les lâchetés. Il fut un des plus vigoureux précurseurs de l’anticolonialisme; en tout cas le seul des intellectuels occidentaux à condamner en 1860 le sac, à Pékin, du Palais d’Eté, par les empires anglais et français qu’il traita ouvertement de voleurs.
Durant sa vie longue, parfois tragique, Victor Hugo a touché à tout et a tout bouleversé: y compris l’univers des beaux-arts, car sa plume poétique quelquefois se «délassait entre deux strophes» pour dessiner d’abord sur des cartes de vœux, des bristols de courtoisie, puis, de plus en plus sur du papier à écrire: un matériau dont il comprit avant d’autres le génie du grain, la flexibilité, et les pouvoirs somptueux d’absorption.
Après avoir eu lui-même peu de considération pour ce qu’il appelait lui-même du gribouillage, il découvrit avec stupeur les vertiges de l’art pictural. Cette révélation lui advint, en même temps que sa passade pour les tables tournantes, lors de son exil dans les îles anglo-normandes. Là, du haut de son belvédère de Guernesey, Victor Hugo dessine et peint avec passion, mais sans célébrer la grandeur de l’homme (comme il continue de le faire dans ses écritures). Il n’a plus qu’un seul modèle: l’Océan, c’est-à-dire la métaphysique, intranscriptible par les mots, de la Nature quand elle se déchaîne, quand elle oublie ce phénomène accessoire qu’on appelle l’Humanité.
Grand merci à Florian Rodari d’avoir si intelligemment regroupé au Musée de L’Hermitage près d’une centaine de dessins et lavis de Hugo. Son tri, judicieux, a dû être quand même un crève-cœur: le poète visionnaire en avait créé plus de 3500 entre 1830 et 1876…

 

Du 1er février au 18 mai 2008. www.fondation-hermitage.ch

 

 

 

Commentaires

Hugo, dans Choses vues, à propos de ses dessins: "Il n'est personne qui n'ait remarqué la similitude entre les rochers et les nuages. Toutes les visions y sont mêlées. Vous êtes en mer, vous approchez d'une côte. Tiens, regardez donc cette roche: on dirait un homme assais, un moine (...) Il y a des fantômes dans le granit comme dans la fumée."

Écrit par : Pharamond | 03/02/2008

Hugo, dans Choses vues, à propos de ses dessins: "Il n'est personne qui n'ait remarqué la similitude entre les rochers et les nuages. Toutes les visions y sont mêlées. Vous êtes en mer, vous approchez d'une côte. Tiens, regardez donc cette roche: on dirait un homme assais, un moine (...) Il y a des fantômes dans le granit comme dans la fumée."

Écrit par : Pharamond | 03/02/2008

Pierre Rosenberg tient Victor Hugo pour le plus grand peintre français!
Quant à Ysaÿe, vous faites bien Gilbert de l'évoquer: une sorte de Gulliver fumeur de pipe, qui avait les traits de notre Honegger. Debussy et Fauré lui avaient dédié des oeuvres.

Écrit par : Xénius | 03/02/2008

Un jeune de banlieue de Tourcoing m'avait que djese signifiait sueur en albanais... Coïncidence.

Écrit par : Cyberprince | 04/02/2008

Ah, la Flandre française ! Ah, l'âge d'or de la BD d'avant l'antiaméricanisme aux éditions Artima (1952-1962) !
Savez-vous que j'ai compris ce que le mot trahison pouvait représenter, le jour où le dessin de la tête d'Atome Kid (couverture du n° 31 de la revue du même nom de mai 1959) a été modifié sans explication. Depuis, j'ai un autre regard sur la société.
Les philologues-maison pourront flairer les désinences de l'albanais sous l'influence du feu croisé franco-néerlandais, mais je pense qu'il doit plutôt s'agir d'une chaise, puisqu'on peut sans risque rapprocher ce terme de l'expression alsacienne "Cheu sui thombé theu ma jess".

Écrit par : Rabbit | 04/02/2008

Vous êtes inimitable, cher Rabbit. Cela dit travailler à la sueur de son front, c'est bien pour de l'argent, non?

Écrit par : KIM | 05/02/2008

Je vous recommande une webcam placée dans un nid de faucon crécerelle pour suivre une portée jusqu'à l'envol:
hhtp://perso.orange.fr/lesfauconsdetheding

Écrit par : Félicia | 05/02/2008

Ysaye avait été proche de la reine Elisabeth de Belgique, épouse d'Albert Ier, le roi Chevalier. Elle l'avait choisi comme conseiller musical.

Écrit par : Diego | 05/02/2008

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