08/02/2008

Jean-Marc Lovay, un label de droiture

 

Grand, toujours aussi maigre, flexueux et ébouriffé comme ces chats sans maître qu’il a tellement croisés au Proche-Orient, en Asie, Jean-Marc Lovay semble s’amuser d’avoir soixante ans cette année.

Réverbération, son 14e livre, marque aussi un 40e anniversaire d’entrée en écriture. Il est déboussolant comme tous les autres, par sa trame effilochée, ses métaphores prismatiques, ces héros biscornus qui prennent tout au tragique, rien au sérieux. Mais on y entend des noms énigmatiques qui ont résonné dans le précédent, Asile d’Azur, paru en 2002. «C’est l’avantage d’avoir des décennies qui vous tombent sur la tête, en vous tirant par le haut: on comprend, plus ou moins, que tout est lié.» Et Lovay, lui, se comprend, mais les autres? Que répondre aux critiques qui le jugent de plus en plus illisible – y compris les Parisiens qui, après l’avoir longtemps porté aux nues l’ont abandonné au mitan des années quatre-vingts?

.

L’écrivain valaisan n’a jamais eu de la considération pour la lisibilité à tout prix, ni pour les dogmes nouveaux d’une communication qui se galvaude.

-

- Cela dit, j’écris pour être clair. Le soin que j’apporte à mes textes, c’est pour clarifier ce que je ressens. Pour pousser la musique que j’entends en moi vers le haut, plutôt que de la laisser tomber. C’est là mon acte de foi de créateur.» C’est surtout l’exercice soutenu et exigeant que Jean-Marc Lovay s’inflige pour rester loyal à lui-même dans ses écritures. Et il ne conçoit pas d’autres façons de rester fidèle à ses lecteurs.

.

«Vers le haut» dit-il souvent quand il parle aux journalistes. Il en a été un à vingt ans, mais c’est une expérience comme bien d’autres dont il ne retient que la modicité de son salaire:  un sous jaune la ligne à La Feuille d’Avis du Valais, avant qu’elle ne fut avalée par Le Nouvelliste. «Vers le haut»: leitmotiv prosaïque et sublime, qui de sa bouche encore enfantine invoque sa fascination invétérée pour l’alpinisme, pour les montagnes de l’Asie, de l’Afrique, de tant de pays qu’il avait jadis explorés et gravis avec une âme de bête à Bon Dieu peut-être sans dieu. Depuis une vingtaine d’année, il ne voyage plus. Les Alpes de Savoie, et de son cher canton natal, lui suffisent. Il y pratique aussi le vol en parapente. «Vous savez, il y a une évolution géométrique des choses», philosophe-t-il dans les rues franco-sardes de Carouge, le cadre urbain-bourgeois de son éditrice inconditionnelle Marlyse Pietri. Et à l’instant même, il y avise deux bichons au bout d’une même laisse, dont le trottinement presque synchrone, presque humain, allument ses prunelles à couleur indéfinissable d’ancien chevrier.

.

Jean-Marc Lovay évoque ces personnages à la fois lointains et  fraternels de Henri Michaux, voyagent en Grande Garabagne, deviennent des barbares en Asie et, comme Plume, font triompher par leur maladresse sacrée la poésie sur le conformisme social, sur  l’ennui quotidien. On devrait lire ses romans comme des poèmes, des partitions musicales.

.

 

- Je n’ai pas honte de dire que ce que j’écris est unique. Car je suis un être unique, comme tout le monde. Or ceux qui écrivent maintenant répètent des choses, en reprennent à d’autres. Des perroquets. Cela dit, mais moi j’adore les perroquets. Je parle des vrais, des oiseaux.

Il y en a un que je n’oublierai jamais: un cacatoès blanc que j’ai vu subitement bondir de son perchoir pour se jeter sur un dictionnaire et le déchiqueter…

.

En exil dans la langue française, comme il aime dire, il a toujours été hors du monde, de la modernité. «Je me suis mis à l’ordinateur récemment, parce que je ne trouvais plus de bobines pour ma machine à écrire. Mais ça va, on apprend vite.» Internet, l’échange interactif, informatisé l’intéressent peu, parfois l’effarent: «Tous ces tollés provoqués par les caméras de surveillance dans les écoles ou les gares ! Pendant ce temps, les gens s’exhibent par écrans interposés, deviennent transparents. Se livrent à des partouzes de communication… Moi, je veux être seul, je veux écrire. »

.

 

 

 

 

 

 

Réverbération, Editions Zoé, 152 pp.

.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIO

.

 

1948. Naît à Sion. Quitte l’école à 16 ans pour voyager en Orient, gravir le mont Ararat.

 

1969. Journalisme à La Feuille d’Avis du Valais. Epître aux Martiens, son premier texte paraît dans la revue Ecriture (Prix Georges-Nicole). Zoé l’éditera en 2004.

 

1970. Correspond avec Maurice Chappaz depuis l’Afghanistan : La Tentation de l’Orient est publiée par Galland.

 

1972. Journalisme radiophonique à Berne. Achète des chèvres et produit du fromage dans une ferme en Valais.

 

1976. Adulé à Paris. Gallimard publie Les régions céréalières, puis Le Balluchon maudit et Polenta - porté à l’écran en 1980 par Maya Simon, avec Bruno Ganz.

 

1985. Le convoi du colonel Fürst paraît chez Zoé, à Carouge, qui, depuis publie tous ses livres: La cervelle omnibus, Midi solaire, Asile d’Azur, etc.

 

2008. Réverbération est son 14e livre. Lovay a 60 ans.

 

 

10:10 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

J'ai le curieux sentiment que les auteurs romands sont avant tout des êtres exigeants, ascétiques, acquis au fait que "l'obscurité est le prix de la profondeur". Ce pays ne produit pas des natures joyeuses ?

Écrit par : Rabbit | 08/02/2008

Mais si! Prenez Géo, par exemple.

Écrit par : Nagolet | 09/02/2008

Décidément, ces blogs sont remplis de schizophrènes aux multiples pseudos. Vous êtes indubitablement une joyeuse nature, Nagolet, au contraire de votre autre facette Rabbit.

Écrit par : Géo | 10/02/2008

C'est ça et ressortez-nous la Grande Henriette, pendant que vous y êtes...

Écrit par : Rabbit | 11/02/2008

Les commentaires sont fermés.