14/02/2008

Souvenir d'une librairie volante et impressions amstellodamoises

 

Depuis plusieurs mois, la petite place de Pépinet, à Lausanne, où chaque matin je débarque pour faire tourner le carrousel de notre chère blogosphère – vive le Luna Park! - voit se renflouer à son sud un gigantesque vaisseau de marbre, de stucs jugendstil, de ferronnerie noire et de verre fumé moderne «façon Manhattan».
Il s’agit de l’ancien bâtiment de l’UBS, dont on a éviscéré les cinq étages et les 4000 m2 de surface tout en essayant d’en conserver l’élégance néoclassique et mastoc de l’extérieur. (Chez Voltaire, on pressait l’orange et on jetait l’écorce; les urbanistes lausannois font un peu le contraire.) Le 29 février, cela sera rebaptisé Portes-Saint-François, les quatre niveaux inférieurs se transformant en galeries marchandes de luxe. En petite Babel dédaléenne où, comme dans les aéroports, les gens d’«une certaine classe» (et d’un certain goût) feront leurs emplettes chez Cyrillus, chez Esprit. Ils se feront chausser par Arche, se parfumeront chez Marionnaud. Ils tromperont une petite faim en découvrant les spécialités raffinées du grand confiseur urbigène Guignard, qui désormais veut donner des lettres de noblesse à ce fast-food que jadis il décriait tant.
Aucun espace n’a été réservé à la littérature, et c’est dommage. Surtout que c’est à la littérature à bon marché que je pense: celle du livre d’occasion, du miniclassique Larousse jauni, des Agatha Christie lus et relus, du vieux poche à brochure gondolée mais dont les pages ont préservé miraculeusement le génie d’un G. Lenotre, par exemple, que les nouveaux «grands éditeurs» parisiens ne republient plus. Et quand bien même ces rognures éditoriales (sic) bradées feraient bon ménage, chez les vrais libraires, avec la bibliophilie de haute volée, avec l’édition originale du Père Goriot ou un incunable du XIVe siècle.
Je dis que c’est dommage, parce que Balzac, dont je viens de citer une des œuvres universelles, se dopait dit-on au café quand il élaborait durant ses nuits sa fresque de la Comédie humaine. Je l’imagine aujourd’hui traversant le Grand-Pont, par-dessus le Flon, affriandé par les fragrances fines caféinées qui s’échappent du nouveau superbar de Nespresso. Mais il ne se doute pas qu’au même endroit exactement se trouvait, il y a vingt ans à peine, une librairie digne de ce nom, où ses écritures étaient vendues au plus bas prix comme au prix fort.
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C’était la librairie Gonin. Dedans, les étagères se surmontaient en oblique, répandant des parfums rimbaldiens de vin vieux, et un clair-obscur vertigineux comme dans certaines eaux-fortes de Piranèse. Dehors, il y avait une vaste et longue terrasse meublée de casiers métalliques à l'exemple des quais de Paris, et pareillement remplies de livres d'occasion. Elle surplombait la place Centrale et les frondaisons de ses quatre sophoras au parfum si grisant au mois d’avril.

 

A l'entrée du Grand-Pont et au pied de l'Union de Banque Suisse (aujourd’hui United Bank of Switzerland…), c' était un des lieux les plus passants de Lausanne. Quand le crépuscule commençait à dorer la cathédrale, on y rencontrait Georges Gonin, le patron, qui remettait ses livres dans des cartons à bananes. Sa librairie était un capharnaüm qui ravissait les chineurs de toutes catégories. On y découvrait des Conan Doyle reliés par les Editions Rencontre, une édition Princeps du XVIe siècle d'un auteur grec, ou la première édition du Gulliver de Jonathan Swift, un livre des blasons du XVIIIe siècle!
Deux fois par an, Georges Gonin créait l'émotion parmi les vrais bibliophiles avec son catalogue, une «liste» que sa fille Catherine Chappuis - qui reprit le stock familial après que les banquiers eurent récupéré les locaux du Grand-Pont, en 1989 – a continué de publier depuis Aran-sur-Villette. Georges Gonin, qui est mort huit ans après, au printemps 1997, était né en 1913. Il appartenait à une dynastie de gens amoureux du livre. Son père Jules implanta en 1902 une première librairie rue César-Roux. Sa sœur Marthe créa celle du Grand-Pont en 1926, la cadette Madeleine celle de la Vieille-Fontaine. Leurs frères Philippe et André se sont affirmés, comme on sait, dans l’édition.
C’est donc avec un certain chagrin j’évoque l’ancienne librairie suspendue des Gonin. Cela ne m’empêchera pas d’aller savourer un petit noir bien tassé sur leur ancienne esplanade. Ni de déambuler bientôt dans ces corridors chics du vaste immeuble restauré dont elle reste le plus bel encorbellement. A l’intérieur, je m’y sentirai comme à Cointrin, Roissy, Gatwick ou Schiphol. Une ambiance d’aéroport international à Pépinet! Mais que demande le peuple? (refrain connu)
Pour avoir mentionné Schiphol, l’aéroport d’Amsterdam, il me revient qu’en plein cœur de cette cité du nord, une des plus belles du monde, je m’étais refroidi les pieds, donc la cervelle, en parcourant les quarante boutiques trop huppées pour moi de la Magna Plaza. Un monument grandiose, grandiloquent de la fin du XIXe siècle. Il n’avait pas été une banque, mais une poste. La vieille poste centrale des Bataves. Une des plus vastes d’Europe. En tout cas plus richement tarabiscotée que la façade du palais royal des Orange-Nassau qui se trouve à deux pas de là.
Pour n’y pas faire piètre figure, et avant de me sauver, j’avais failli acheter un porte-clés en similicuir. Mais c’était trop cher. Alors je me suis rabattu sur un minuscule sandwich au jambon de sanglier et au raifort qui m’a quand même coûté cinq euros.

 

Commentaires

Il y a une seule petite erreur dans votre texte Monsieur Salem:

Aujourd'hui, UBS ne veut plus dire United Bank of Switzerland, mais United Bank of Singapur ! ce qui est une autre manière de dire que lorsque l'os pèle ça fait mal"

Écrit par : Père Siffleur | 14/02/2008

Librairie Gonin: j'y ai acheté la première pièce d'un "ramassis de vieux bouquins" (pour ne pas appeler ça collection bibliophilique) en 1967 pour 1 Franc et ça s'appelle "Règles & Usages de la Civilité chrétienne", imprimé en 1776 (caractère "Romain du Roy" assez rare).
Magna Plaza: comme je cherchais la poste centrale et qu'elle avait disparu, je suis malgré tout descendu chez le disquaire du sous-sol et y ai trouvé ce que je cherchais depuis longtemps, un enregistrement comprenant une pièce de Louis Moreau Gottschalk (le Chopin américain) intitulée "Impressions de Porto-Rico".
Merci de cette séquence nostalgie (mais ça va agacer les gamins...).

Écrit par : Rabbit | 14/02/2008

Je ne sais si je dois me considérer comme un gamin... En 1989, j'avais 12 ans, et j'allais souvent fouiner au premier étage de la librairie Gonin. Je me souviens d'une dame très élégante, d'un âge certain, cheveux auburn et longues boucles d'oreille scintillantes. Elle me donnait du "mon garçon".

Écrit par : Xénius | 14/02/2008

Vous évoquez aussi les Gonin de l'édition. De l'édition d'art s'entend. Philippe avait 26 ans en 1926 lorsqu'il les a lancées à Paris avec François Schmied. Leur premier ouvrage fut La Création, suivirent une extraordinaire édition des Fables de La Fontaine. Pour un Ovide et un Horace, ils eurent recours au sculpteur Maillol (figures archaïques gravées sur bois)...

Écrit par : Gorgeat | 14/02/2008

Personne dans la maison ne songe à traiter Xenius de gamin, mais si l'on considère que la différence d'âge qu'il a avec mon fils est légèrement au-dessus du quart de celle que j'ai avec celui-ci, on peut tout de même le classer parmi les Juniors sans dévaloriser ses mérites.
Question subsidiaire: quel âge ai-je ?

Écrit par : Rabbit | 14/02/2008

Moi, je vois Rabbit comme u n Seigneur distingué, jeune d'esprit - plus jeune que les jeunes d'aujourd'hui - mais s'habillant volontiers à l'ancienne...

Écrit par : Sophie | 16/02/2008

Rabbit est un Monsieur sans âge, une espèce de Cagliostro, ou de Joseph balsamo selon Dumas. Il a aussi bien connu Pâris aux cheveux roux, Cléopâtre qui liui a offert une bague qui se met au pouce, que Louis XV, las Dubarry, etc...

Écrit par : Cyberprince | 16/02/2008

Le Juif errant?

Écrit par : Xenius | 16/02/2008

Joliment trouvé, cher Dioscure, le Juif errant a une certaine grâce qu'on qualifierait de rabbitienne. Et si l'on essayait le Golem?

Écrit par : Cyberprince | 16/02/2008

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