17/02/2008

Des endives amères pour Daumier et Cendrillon

 

«Croyez-vous que les endives qui blanchissent dans les caves aiment à se rappeler le soleil?» Ce vers de René Crevel, tiré de sa Babylone (Ed. Seghers) me rappelle qu’il convient aux poètes les plus distingués de garder en toute occasion une mine blafarde, avec ça et là des reflets vert cadavre, et de n’avoir que des sourires de compassion. Pour leur propre sort. Mais cela ne doit pas les retenir d’apprécier à table leur légume emblématique, surtout quand il est apprêté en gratin, avec du bon jambon et de la crème fraîche. (Braisé à la wallonne, c’est pas mal aussi.)

Résumons: la saison des endives bat son plein en cette mi-février d’année bissextile. Chez nous, surtout dans la région de Bursins. Il paraît que les Suisses en consomment jusqu’à 11 tonnes par année.

En de petites coupelles de porcelaine, ma Tante Gladys les organise plus souvent en salade crue, qu’elle ne hache pas, mais découpe artistement avec ses ciseaux d’ancienne directrice d’école de couture. Elle les arrose de citron, les huile à l’olive, et – juste pour un exotisme supplémentaire – les paillette de baies de poivre rose en jus de Madagascar. Plus de sept ou huit raisins de Corinthe, afin d’en atténuer l’amertume.

«Mais il en faut pas trop. C’est parce que c’est amer que c’est bon. Je n’oublie pas que ces drôles de bestioles végétales qu’on appelle aussi chicorées, fournissaient un assez bon ersatz de café pendant la guerre.»

 

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Alcatraz:
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Adjectif. Privé de sortie par ses parents, ex: La pauvre, elle est toujours alcatraz….
Nom. Celui qui a peu de liberté, ex: Cette fille, c’est une alcatraz..

 

Etymologie. Toujours à se moquer de leur propre sort et de celui des autres, les ados proposent la métaphore d’Alcatraz, « bagne de haute sécurité pour condamnés à perpétuité aux travaux forcés», afin de désigner une interdiction de sortie. On comprend mieux l’ironie et le drame qui se jouent dans l’expression être alcatraz, être «l’île-forteresse d’où l’évasion est impossible». 

 

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(*) Editions Fleuve-Noir

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Le miroir déformant de Monsieur Honoré

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Mon hommage à un fulgurant dessinateur, peintre et caricaturiste qui naquit à Marseille le 22 février 1808. Ainsi vendredi prochain Honoré Daumier aurait eu deux cents ans, et c’est pourquoi le Kunsthaus de Zurich lui a consacré une importante exposition qui hélas s’achève déjà le surlendemain. Fils d’un honnête vitrier qui rimaillait à ses heures perdues, il débarqua très jeune avec sa famille dans la Ville lumière, où il devait éprouver toute sa vie, toute sa carrière,  un sentiment de déracinement, en même temps qu’une aspiration inassouvie à la liberté d’expression. Ses croquis et ses dessins, parus dans La Caricature, La Silhouette et, surtout, Le Charivari, puisent leur génie dans ces deux sentiments-là: carrousel de «têtes» où juges, petits bourgeois, ouvriers, saltimbanques et collectionneurs d’art subissent le même traitement au bistouri cruel et drolatique.
Sans s’embarrasser d’académisme, Daumier esquissait ses profils de mémoire, et «d’une main légère», puis les coloriait au lavis à l’aide d’un pinceau. Pour cette liberté technique, il fut proscrit de la société des artistes de son temps, de même que  sa raillerie des puissants (le roi Louis-Philippe, sa cour, ses ministres) l’envoya en prison. Il faut dire que son miroir déformant n’était pas piqué des hannetons: l'exagération de la laideur n'avait jamais atteint cette verve, cette puissance.
J’adore ses illustrations de Rabelais et Balzac, mais j’aime tout particulièrement sa série de lithographies dédiée aux Cinq sens, car elle a immortalisé des «types parisiens» - des physionomies croquées en 1838, mais qu’on retrouve aujourd’hui telles quelles au bord de la Seine, même si elles ne se coiffent plus de la même façon : le Vrai fumeur, la Dame au maudit col, le spectateur dans sa loge d’opéra, etc.
Par ailleurs, Honoré Daumier a laissé 94 peintures, des aquarelles souvent rehaussées de gouache, et une quarantaine de sculptures ; une centaine de bois gravés.
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Vous saurez qu’au cimetière du Père-Lachaise, il repose depuis 1879 entre Corot et Daubigny. Sur sa pierre, cette charmante inscription tumulaire :
«Ci-gyt Daumier, l’homme de bien, le grand artiste, le grand citoyen». 
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www.kunsthaus.ch
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La pirouette de Monsieur Alphonse
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«Dieu a sagement agi en plaçant la naissance avant la mort; sans cela, que saurait-on de la vie?»

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Alphonse Allais, Le Chat Noir.

 

 

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Controverse autour d’une pantoufle

 

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S’il y a bien, dans les contes et légendes, un personnage qui a préfiguré la petite ado de banlieue alcatraz citée plus haut - donc privée de sortie par ses parents-, c’est la Cendrillon de Charles Perrault (1697) ou des Frères Grimm (1812), mais dont l’histoire remonterait à la nuit des temps. Wikipedia m’apprend – pour faire plaisir aussi à notre ami Rabbit – qu’un conte chinois du IXe siècle narre déjà les misères d’une jeune fille prénommée Ye Xian, elle aussi recluse, et condamnée à remuer les cendres du foyer familial. Car dans Cendrillon, il y a évidemment la notion de cendre, que Perrault amalgama à celle de souillon.

 

En italien, cela devient la Cenerentola, un opéra jubilatoire écrit en 1817 par Rossini qui est actuellement à l’affiche du Grand-Théâtre de Genève*. L’héroïne y est admirablement incarnée par la gracieuse Américaine Vivica Genaux. L’Orchestre de la Suisse romande y est dirigé par Giuliano Carella. Féérique à souhait, la mise en scène confine quelquefois à de beaux moments d’exultation et de frénésie. Mais hélas, les carrosses ne se transforment pas en citrouilles, ni les souris en chevaux. Et les fans de Walt Disney (ainsi que les fétichistes de la chaussure) seront peut-être déçus: il n’y est jamais question de la fameuse pantoufle de verre, qui semble pourtant indissociable de la légende de Cendrillon!
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Or Dieu sait si cette pantoufle translucide continue à créer la controverse entre linguistes, narratologues et psychanalystes de contes de fée: n’était-elle pas plutôt un escarpin? Etait-elle de verre, comme l’écrivit Charles Perrault au XVIIe siècle, ou de vair, comme corrigeront au XIXe Balzac et Littré («au nom de la raison»…)? Aujourd’hui encore, le débat fait rage…

 

Il est vrai qu’une pantoufle, ou un escarpin, en verre, en cristal scintillant, ça crée plus d’enchantement dans une légende, surtout quand elle est mise en images ou porté à l’écran. Mais le mot vair, tombé en désuétude, fait lui aussi un peu rêver, non?

 

Apparu dans la langue française au XIIe siècle, il reste homologué dans les dictionnaires comme nom ancien de la fourrure du petit-gris, soit la fourrure soyeuse de l’écureuil de Russie. Le mot est issu de l’adjectif latin varius, qui signifie moucheté, tacheté, bigarré, quand on parle de la peau. Ou, en langage agricole, pour parler d’une terre arrosée en surface. En celui de la morale, d’un tempérament inconstant, irrésolu, varié.

 

Aujourd’hui encore, on utilise en français l’adjectif vairon, qui en procède aussi, pour qualifier des yeux d’une couleur indécise – ou l’un foncé, l’autre clair.

Et le substantif vair, qui se maintient dans la langue moderne, continue de désigner le petit-gris des écureuils, même si les couturiers modernes, a fortiori les bottiers et chausseurs, osent de moins en moins dépecer les animaux sauvages.

Enfin, il appartient au jargon des héraldistes: le vair est une des couleurs courantes des blasons, «alternant clochetons d’argent et d’azur».

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www.geneveopera.ch

 

 

Commentaires

Balzac a changé l'orthographe de la pantoufle de "verre" au nom de la raison !
Et, au nom de quoi n'a-t-il rien dit pour la citrouille qui se transforme en carosse et le carosse en citrouille !


De toute façon dans un conte de Cendrillon qui aurait été "alcatraz", la citrouille aurait été une poubelle qui se serait transformée en "tire" et la pantoufle aurait été une basket délacée.

Écrit par : Père Siffleur | 17/02/2008

Par ce même article Wikipedia, on apprend que dans des versions plus anciennes de cendrillon, ses méchantes belles-coeurs se font punir à la fin de manière particulièrement cruelle, peu chrétiennes: mutilation des pieds, brûlure à mort, cécité... On comprend que cette histoire ait - comme le Chaperon rouge d'ailleurs - intéressé les psychanalystes...

Écrit par : Serpent à Plumes | 17/02/2008

C'était la fameuse Psychanalyse des contes de fée, de bruno Bettelheim, dans les années soixante je crois.

Écrit par : Cyberprince | 17/02/2008

Je reviens sur Cendrillon, mais pour parler de l'opéra de Rossini qui est donné à Genève. Moi j'ai eu le grand bonheur de voir hier un tout autre conte de fée au Palais Garnier, à Paris: Orphée et Eurydice de Gluck, par la grande chorégraphe Pina Bausch - l'Amour, la Mort, les rites orphiques... Y avait le célèbre lamento Que faro senza Eurydice, mais en allemand.

Écrit par : Cyberprince | 17/02/2008

Ochikubo monogatari dans la version japonaise du Xe siècle.
Et selon les citation ci-après, trouvée sur le web, il s'agit vraiment d'un mythe commun à plusieurs civilisations:
"L'histoire de Cendrillon a pris source au IIIe siècle après Jésus Christ, dans un écrit d'Elien. L'auteur latin raconte l’histoire de Rhodope, une jeune Grecque embarquée en Égypte comme esclave, à qui un aigle avait volé sa pantoufle alors qu'elle était au bain. L'oiseau laissa toutefois tomber la pantoufle au pieds du pharaon Psammétique ; celui-ci, frappé de la délicatesse de cette pantoufle, promit d’épouser la femme à qui elle appartenait.
Le mythe de Cendrillon s'est propagé à travers les siècles et les continents. On dénombre aujourd'hui plus de 500 versions du conte, toutes différentes. Ainsi, depuis la légende de Rhodope, en passant par sa mise par écrit en Chine au IXe siècle, le conte arménien de Bo Than où l'héroïne prie Boudha, l’italien Basile dans "La Chatte des Cendres" en 1634, ou encore un ballet de Rudolf Noureev, ce mythe littéraire semble encore inspirer de nombreux contemporains tel que Luc Plamondon, compositeur de la comédie musicale Cindy, la Cendrillon des temps modernes en 2002.
Le surnom de "Cendrillon" vient du mot "cendre". Dans le conte chinois, la jeune fille se nomme "Ye-xian". Or d'un point de vue phonétique Yuag Xian-Yu rapproche le nom de l'héroïne "Ye-xian" de termes tels que "Aschen" (allemand) et "Asan" (en sanskrit) qui signifient "cendre". De la même manière les mots "ashes" en anglais et "aescen" en anglo-saxon dérivent de la même racine.
Il s'agit donc toujours de la même histoire. Mais ce seront essentiellement Charles Perrault en 1667 avec Cendrillon ou la Petite pantoufle de verre et les frères Grimm, en 1812 avec Cendrillon qui auront permis au mythe de subsister."
La raison pour laquelle les légendes ne connaissent pas de frontières réside dans le fait que:
"Ces structures mythologiques qui se perdent dans la nuit des Temps sont composées de croyances et de pratiques enracinées dans le chamanisme eurasien, répandues de l’Irlande au détroit de Béring, et remontant à d’obscures origines indoeuropéennes et ouralo-altaïques des milliers d’années avant le monde antique."
Si quelqu'un avait la patience de se plonger dans les 4000 pages du Rameau d'Or, il y aurait encore de la matière à assembler.

Écrit par : Rabbit | 18/02/2008

Elle est pas mal la salade d'endives de votre Tante Gladys. Je vous propose d'essayer la mienne: endives + bleu d'Auvergne + poires un peu juteuses + 4 cerneaux de noix + raisins secs + un doigt de porto blanc.

Écrit par : Gilda | 19/02/2008

Ce n'est pas la première fois qu'on cite de l'Alphonse Allais dans ce blog. Moi j'en ai une autre: "Les pick-pockets les moins inoccupés sont précisément ceux qui ont toujours les mains dans les poches". J'adore le précisément, plus fort que "paradoxalement"...Non?

Écrit par : Théo | 19/02/2008

Il y a aussi la salade d'endives avec tomates cerise et pancetta

Écrit par : Lowry | 19/02/2008

Puisqu'on y revient et qu'on s'en lasse pas, encore une d'Allais:

Non, la stérilité n'est pas héréditaire"

Mais il n'y a pas que les aphorismes d'Allais qui sont épatants. J'aime aussi ses entrées en matière, les débuts de ses petites histoires:

"Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami à la gare, après que le train est parti. Je n'en sais rien, et tiens nullement à le savoir."...

Écrit par : Xenius | 19/02/2008

C'est le début du "Post-Scriptum". Et il y en a un autre archicélèbre: "La logique mène à tout à condition d'en sortir, dit un sage..." (Inanité de la Logique)

Écrit par : Théo | 19/02/2008

Epilogue & Postface
Les Dioscures sont obscurs, les Tarquins pas malins, les Dactyles se font de la bile, les Argonautes ont mal aux côtes, les Corybantes sont affligeantes, les Dryades en pleine débandade, les Epigones manquent d'hormones, les Erynies sont à l'agonie, les Gorgones sont aphones, les Harpyes en charpie, les Hespérides sont arrides, les Atrides pleines de rides, les Heures dans le malheur, les Manes sont insanes, les Muses confuses, les Naiades en pleine dégringolade, le Néréides sont frigides, les Océanides stupides, les Parques insomniaques, les Pénates barattent,les Pléiades sont dans la panade, les Satyres se font proscrire et les Titans sont gnangnan.
Passons maintenant à un autre chapitre..

Écrit par : Rabbit | 19/02/2008

Les Horaces voraces et les Curiaces coriaces, qu'en faites-vous ?

Écrit par : Géo | 19/02/2008

Au fait, personne n'a relevé le fait que Géo a restitué les tableaux. Chacun a une conception de l'information qui ne sort pas beaucoup du cadre de sa réalité: c'est affolant.

Écrit par : Rabbit | 19/02/2008

"Il est maintenant urgent que vous décolliez le nez de cet écran et que vous alliez vous confronter à des réalités non-virtuelles."
Ce n'est pas vous qui avez écrit cela à mon propos ? Vous savez ce que c'est, la projection ?

Écrit par : Géo | 19/02/2008

Vous êtes en pleine forme !

Écrit par : Calu Schwab | 20/02/2008

Le revoilà !
Il avait été porté disparu sur la route acrobatique qui relie Buenos Aires à Santiago. Suite à nos incantations et à de nombreux sacrifices humains, les Andes nous l'ont enfin rendu sain & sauf.
Au fait, Géo, je vous restitue le texte original du poème concerné par votre citation. Je vous en fait cadeau.
"Décollez vos rétines de ces écrans de légendes
Et sondez le miroir de vos entrailles pantelantes
A la recherche de l’inaudible et invisible présence
D’une trace de votre être authentique."

Écrit par : Rabbit | 20/02/2008

En plein dans le mile, Rabbit ! Y compris le trajet...:)

Écrit par : Calu Schwab | 20/02/2008

On a des nouvelles de Calu Schwab ?

Écrit par : Rabbit | 21/07/2014

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