19/03/2008

Le souper fin

(En cette veille de fêtes pascales, carte blanche à Lao Wai, qui n'est pas tout à fait un nouveau venu.)

 

 

Tout occupés qu’ils étaient à débattre avec flamme de choses temporelles, les Douze n’entendirent pas le Maître entrer dans la chambre haute. Sans même frôler le sol ou provoquer le moindre déplacement d’air, il gagna sa place dans une indifférence que seul le brouhaha des conversations suffirait à expliquer.

«Celles qui élèvent» avaient ordonné le plan de la fête en prévision de l’importance que cette dernière prendrait dans l’Histoire. Marie de Magdala, s’inspirant d’une tablette gravée par Hieronymus Estebus, le Lucullus hiérosolymitain, avait souhaité frapper les esprits en défiant les papilles les plus indolentes. Marie de Béthanie, en appelant aux mânes de ce mois de Ventôse de l’an 33, avait fait livrer des amphores de vin de Corinthe aromatisé à la résine de pin d’Alep. Quant à Marie la Pécheresse, dont la longue et abondante chevelure cuivrée servait d’unique vêtement, elle mouvait son corps fascinant en ondoiements célestes à l’écoute de sa propre musique interne.

            

Evitant de donner aux autres convives l’ombre d’un soupçon qu’il était en train de trier les meilleurs morceaux, celui que le Maître aimait plongea avec dextérité ses baguettes dans la fricassée de lapin à l’abricot confit, cumin et pistaches, et dit:

- une information circule en ville selon quoi la conjecture de Riemann sur les nombres premiers n’aurait toujours pas été démontrée.

A cette nouvelle, un murmure parcourt l’assemblée des apôtres, comme ronfle le feu dans une cheminée sous l’effet du vent. Puis la lame d’une guillotine s’élève au-dessus des têtes, pour retomber en tranchant les vibrations sonores suspendues dans l’air: tous se taisent, car le Maître parle:

- il s’agit certainement d’une intox répandue par Dan Brown.
En effet, le monde civilisé était en effervescence depuis qu’en l’an 32, un Briton avait touché 75'000 sesterces d’un mécène germain pour avoir démontré le dernier théorème de Fermat. Il ne restait alors plus qu’à s’accrocher à la conjecture de Riemann pour décrocher le jackpot. Le grelot sonna le 18e jour de Germinal de cette même année, mettant toute la romanité sur les nerfs avant que le soufflé ne retombe quelques mois plus tard.
A ce moment, l’œnologue de l’ashram vient vérifier l’effet du picrate sur les invités au repas de sa grande sœur. La plus petite poursuivant ses contorsions dans le plus simple appareil autour des convives, dont les plus sensibles sentaient déjà l’érotisme sous-jacent dévaster leur candeur, quelles qu’aient été les intentions originales de la ballerine.
Une tension perceptible commence à poindre et les fronts perlent sous l’effet conjugué des mets, des nectars et des émanations de la féminité. Didyme Jude Thomas s’écrie alors, un rien chaviré:
- celui qui parvient à l’interprétation de ces paroles ne goûtera point la mort!
Jacques le Mineur, demi-frère du Maître (sa mère Sophia étant l’une des concubines de Joseph, leur père), se levant avec un effort qu’il tente de masquer en défroissant sa tunique d’un geste étudié, demande que l’on fasse avancer la suite du menu:

- ce n’est point à la mort que nous goûterons ce jour, mes amis, mais à la terrine de foie gras aux lentilles du bienheureux Estebus.

Depuis le pas de la porte, Marie de Béthanie fait un geste rapide en direction de la cuisine, d’où sortent pas moins de trente porteurs de plats en une colonne sinueuse et dansante. Se balançant sur sa chaise, Barthélémy regarde Marie la Pécheresse sauter et tournoyer et fait part à l’ex-Simon de la réflexion que lui inspire ce spectacle:

- ne crains pas la chair, mais ne l’aime pas non plus. Si tu la crains, elle te dominera. Si tu l’aimes elle te dévorera et t’étranglera.
L’ex-Simon s’abîme en lui-même un long moment, tout en retirant avec l’ongle de l’auriculaire un morceau de lapin logé entre deux dents, puis fait dans un souffle, presque un soupir:
- si la chair a été créée à cause de l’esprit, c’est un miracle. Mais si l’esprit a été créé à cause du corps, c’est un miracle de miracle.
Le fils de Zébédée, qui avait des vues sur le Zélote, mais n’osait manifester clairement ses intentions, écrasé qu’il était par l’intégrisme religieux de ce quartier de Yeroushalayim, profita d’un changement de vaisselle pour rapprocher sa chaise en toussotant:
- j’ai connu hier un moment d’une intense émotion à l’écoute de deux versions de l’adagio du premier concerto pour violoncelle de Haydn. Celle de Rostropovitch, avec l’Academy de Saint-Martin-in-the-Fields tout d’abord; puis celle de Jacqueline du Pré, avec l’English Chamber Orchestra ensuite. La confrontation de l’entité sonore créée par chaque interprète fécondant l’œuvre par la vitalité de son instrument est tout simplement bouleversante. Rostropovitch reste toujours en deçà du pathos avec un chant restituant toutes les émotions contenues de ses auditeurs passés, présents et à venir. Alors que Du Pré fait vibrer chaque fibre sensible de notre être sous un archet capable de fissurer un atome.
C’est au milieu de ce tumulte d’esprits joyeux en train de s’échauffer qu’un étrange visiteur se présente. Le seul fait d’avoir à partager le même espace que lui, provoque un malaise intense dans l’assemblée et les conversations s’éteignent decrescendo. On peut entendre distinctement bourdonner les mouches.
Le Maître, qui est celui qui sait ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, s’adresse à lui sans crainte, car il le connaît déjà:
- bonjour à toi, Seigneur du Sheol, prends place et joins-toi au banquet. Le prochain plat devrait être de la tajine de poulet aux citrons confits: j’en raffole…
- merci de ton hospitalité, Rabbi, mais je suis seulement venu conclure un marché secret avec toi.
A ces mots, toutes les personnes présentes, à l’exception des deux interlocuteurs, se figent comme des statues et nulle parole ne peut les atteindre.
- Rabbi, tu le sais, demain ils viendront s’emparer de toi pour te conduire à ton destin: un grand destin. Alors que de moi, on ne parlera plus dans deux mille ans. Laisse-moi prendre ta place, pour que sur mon corps supplicié se construise pour l’éternité un empire plus puissant que Rome, quand bien même cet empire devrait porter ton nom. J’en ai déjà parlé à l’Iscariote, il est d’accord et fera en sorte que l’on me prenne pour toi. Je lui ai donné trente deniers pour s’assurer des complicités nécessaires.
Le Maître laissa faire, convaincu que la force invincible des symboles n’exigeait pas implicitement sa contribution personnelle au sacrifice, comme il était satisfait de se débarrasser d’un concurrent redoutable, mais d’un égotisme suicidaire. Ce qui lui laissait le champ libre pour le travail considérable qu’il avait encore à accomplir sur Terre. Il vécut encore de nombreuses années, entouré de l’affection des siens et de sa nombreuse progéniture.
A ce jour, la conjecture de Riemann sur les nombres premiers n’a toujours pas été démontrée, même avec tous les moyens informatiques mis en œuvre. Les mouches ayant perdu leur Seigneur s’attachent à n’importe quel être vivant et le Mal existe toujours; ce qui prouve bien qu’il est une invention humaine et non celle d’un quelconque esprit mal tourné. Enfin, selon Dan Brown, les descendants du Maître sont à l’origine de la race des Mérovingiens et il y a de bonnes probabilités pour que nous en gardions tous quelques gènes.

                                                                                

PAR  LAO WAI

 

 

 Casting
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Le mathématicien Bernhard Riemann est l’auteur de la conjecture qui porte son nom. Aventures à suivre in «La symphonie des nombres premiers», de Marcus du Sautoy, «Points Sciences»/éditions Héloïse d’Ormesson, 2005.
Les menus sont de Jérôme Estèbe in http://jeromeestebe.blog.24heures.ch/
Citations de style biblique in Les évangiles apocryphes de Thomas et Philippe.
Rabbiterie haydenienne in Oeuvres complètes.
Et Dan Brown sera toujours in.

 

Commentaires

SF
Lorsque Dan Brown eu terminé «La symphonie des Nombres Premiers», de Marcus du Sautoy, il Ferma(t) son livre et attendit qu'un mathématicien établisse la démonstration qui fasse un théorème de la conjecture de Riemann. En 2188, soit plus de 300 après l'énoncé de la conjecture, il écrivit alors son dernier livre "Riemann's Theorem" et mourut. Il avait à peine 224 ans.

Écrit par : père Siffleur | 19/03/2008

Message d'un extra-terrestre à un autre extra-terrestre:
"2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31, 37, 41, 43, 47, 53, 59, 61, 67, 71, 73, 79, 83, 89 et 97".

Écrit par : Lao Wai | 19/03/2008

Et, selon vous, le dernier des premiers serait 97 ? Vous auriez pu ajouter .......... !

Malgré tout, j'ai décripté le message comme étant celui d'un lapin inter-galactique qui veut, comme tout Alien qui se respecte, déposer ses oeufs dans le corps d'un humain avant Pâques !

Écrit par : père Siffleur | 19/03/2008

Il a le don de créer des situations d'une extreme littéralité, je suis toujours admiratif devant son imagination.

Écrit par : Calu Schwab | 19/03/2008

Merci cher Calu.
Il s'agit tout simplement d'une activité synaptique débordante, en même temps qu'un modeste hommage à Jorge Francisco Isidoro Luis Borges Acevedo.
Mais vous tombez bien: je voulais justement vous demander si vous avez déjà pris la route n° 3 jusqu'à Ushuaïa (3000 km.). Dans ces terres australes, il devrait y avoir une luminosité rappelant celle du nord de l'Europe, mais je n'arrive pas vraiment à identifier la différence: la lumière paraît plus crue, sans voile de brume laiteux. Est-ce tout ?

Écrit par : Lao Wai | 19/03/2008

Effectivement, l’année passée je suis allé a Ushuaia par cette route. C’est vrai que dans ce sud profond les effets de lumière ce ressemblent a son antipode l’hémisphère nord, mais avec des différences notoires par la clarté, par la profondeur du champ de vision et par la netteté des couleurs. Selon un météorologue local le trou dans la couche d’ozone y est pour quelque chose - sur la route 3, vous trouverez des panneaux qui vous conseillent de porter des lunettes de soleil et faisant référence au trou dans la couche d’ozone. Mes connaissances en la matière étant celle d’un profane, je suis incapable de vous confirmer s’il existe un quelconque rapport entre ces deux phénomènes.
Enfin, si vous avez besoin d’autres informations – ou si vous pensez faire un voyage par ici – vous pouvez, mon cher ami, compter sur moi.

Écrit par : Caton | 19/03/2008

Clarté et netteté, c'est tout à fait ça; alors que les rivages de la Mer du Nord sont toujours brumeux.
Merci Caton et n'oubliez pas: Delenda Carthago est !

Écrit par : Lao Wai | 20/03/2008

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