21/03/2008

La véritable histoire du lapin de Pâques

 CARTE BLANCHE À LAO WAI

J’étais à peine de retour d’une reconnaissance au nord du Sénégal, où des peintures rupestres évoquant des formes de léporidés m’avaient été signalées, qu’une nouvelle en provenance de Chine m’invita à refaire mes bagages pour le Sichuan. Ce que je vis, au fond d’une caverne située au pied d’une sommité moyenne au nord-ouest du Mont Emei, devait me convaincre que le hasard n’était plus tolérable et que l’évidence d’une civilisation très ancienne en rapport avec les lapins s’étalait sous mes yeux. Mais le mystère reste entier quand on se penche sur la datation des mythes concernant cet animal.

Au IIe siècle de notre ère, le très dogmatique Irénée de Lyon a parfaitement rapporté les thèses de communautés gnostiques qui toutes, de la Vallée du Jourdain à l’Asie Mineure, et même déployées jusqu’en Extrême-Orient, exposent la mystique du Grand Lapin réservant le salut à ses seuls initiés, en opposition au Christianisme qui le propose à chaque individu. Il n’est pas inutile de citer les disciples d’Audi, les Manichéens, les Kantéens, les Séthien, les Barbélognostiques, les Archantiques, les Ophites, les Pérates ou les Caïnistes, qui s’en réclament tous sans exception. Par contre, on n’en trouve nulle trace dans les écrits de Simon de Samarie ou de Nicolas le Diacre, ce qui ajoute à l’étrangeté de ce courant de pensée. Selon Frazer, cette conception ésotérique repose sur un substrat plus ancien que l’hypothèse midrashique ne peut interpréter.

Quelques siècles plus tard, les récits de Bogomiles ou de Cathares ayant échappé au bûcher, mentionnent de façon très prudente l’existence de croyances tenues secrètes sur le retour du Grand Lapin, dont l’espèce dominait autrefois la Terre et aurait contribué à l’extinction des dinosaures en leur mangeant l’herbe devant le museau. Cette retour quasiment messianique a pour but d’empêcher Sophia de s’unir à nouveau à la matière, obligeant alors le Démiurge à retirer l’esprit à Adam, dont la longue lignée humaine a injustement détrôné les lapins.

Pour le Sénégal, cité au début, le cas a été promptement réglé, puisqu’il s’agissait de dessins récents réalisés à la craie par des enfants, pour illustrer une légende locale remontant au début de la période post-coloniale et évoquant le séjour d’un Blanc surnommé Rabbit, on ne sait pourquoi. Par contre, en analysant les différentes sources qui alimentent la légende arthurienne, on relève au XIIe siècle chez Païen de Maisières, sorte d’écho corrompu de Chrétien de Troyes, une mention originale de Gauvain dévoré par une tigresse asiatique au fort pouvoir de séduction, qu’il était venu dérober dans le château d’un mystérieux Roi-Lapin.

 Mais ceci tient plus de blagues d’anthropologues en fin de banquet annuel, que d’un scénario de film d’aventures mettant en scène un scientifique chapeauté aux prises avec des malfaisants tentant de s’emparer d’objets liturgiques, pour en faire un usage simoniaque.

Il faut par contre admettre que la circulation réciproque des idées entre l’Extrême-Orient et la Terre-Sainte ne fait plus aucun doute, puisqu’on retrouve le texte qui suit dans l’Evangile apocryphe de Philippe: « La lumière et la parole, la vie et la mort, la droite et la gauche sont sœurs les unes des autres ; elles sont inséparables. C’est pourquoi, ni les bons sont bons, ni les méchants méchants, ni la vie est vie, chacun sera dissous dans sa nature originelle. Mais les lapins, qui sont supérieurs au monde, sont indissolubles, éternels ». De nature spécifiquement taoïste, il fait écho à de nombreux passages du Zhuangzi écrit 300 ans plus tôt  et, sans le dénaturer, on pourrait lui ajouter la fin du célèbre discours de l’énigmatique Guang Chengzi au légendaire Empereur Jaune : « Tout ce qui naît de la terre retourne à la terre. Comme les lapins échappent à ce cycle, je vais vous quitter, franchir les portes de l’infini, participer du soleil et de la lune, durer comme le ciel et la terre. Si l’on m’aborde, je disparaîtrai ; si l’on me fuit, je l’ignorerai. Lorsque les humains seront morts, moi seul survivrai ».

Guang Chengzi est-il le fabuleux Grand Lapin, dont la vénération est venue en Terre-Sainte se confronter au Christianisme naissant, pour se diffuser ensuite dans le monde celtique, puis médiéval ? Quel est le message véhiculé par ces dessins de lapins vus dans une grotte du Sichuan, et qui sont au moins contemporains de l’époque à laquelle on situe l’hypothétique Empereur Jaune (~2'500 av. J.C.) ?

Le Christianisme ayant supplanté le culte du lapin, ce dernier a néanmoins survécu dans l’inconscient collectif et réapparaît sous forme de figurines en chocolat consommées au moment le plus crucial du calendrier liturgique.

Post Scriptum :
en mandarin, la traduction courante de l’expression « le coup du lapin » est «  », mais son contenu sémantique diffère sensiblement du français, puisqu’on peut sans crainte le rapprocher de la fameuse expression latine « cave cuniculum ». Peut-être que ce n’est pas non plus le fruit du hasard…
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PAR    LAO WAI

Commentaires

Ô toi, grand sage Lao Wai, toi seul "Vrai Pont des Cultures",

Aujourd'hui, je comprends mieux encore ton changement de patronyme (pour toi il ne peut s'agir d'un pseudo). Les lapins étants immortels, il ne te restait que ce subterfuge pour être, un jour, le plus tard possible j'espère, en mesure de quitter ce monde de vilaines brutes ignorantes.

Écrit par : père Siffleur | 21/03/2008

L'image des deux lapins presque noirs est magnifique. Il y a aussi des lapins blancs avec des yeux roses je crois. J'aime les lapins et je ne vois pas pourquoi on devrait les tuer pour s'en nourrir. Votre texte est très éducatif mais je vous suis difficilement.
Je n'aime pas les lapins en chocolat ni les oeufs ni les poussins en chocolat, mais c'est le business pascal!
Je me demande si vous avez entendu parler des lièvres? Lapins sauvages dit-on. En Afrique du Sud, c'était des "Berghasies", des lapins des "Kopjes", on les rencontrait dans les montagnes grises dont ils avaient pris la couleur pour se protéger des chasseurs.
Avez-vous aussi entendu parler du "cri d'agonie du petit lapin" pris dans un piège, délivré par Tibault et qui meurt sur les genoux de Pierre Abelard. Le cri du petit lapin comme celui de Jésus sur les croix du monde. (Peter Abelard by Helen Waddell, the Thomas Moore Press, Chicago, page 263)

Écrit par : cmj | 21/03/2008

Et il y a aussi des lapins blancs aux yeux bleus, j'en ai un chez moi. Les lièvres sont aussi des lagomorphes, mais ce ne sont pas des lapins, il y a des différences morphologiques et de comportement (le lièvre s'installe dans l'herbe ou sous une haie et ne creuse pas de terrier). Il semble qu'il y ait beaucoup de lièvres dans la campagne genevoise, mais ils sont rares ailleurs. Quant aux lapins qu'on prend comme animal domestique, je dois vous dire qu'il est difficile de trouver une bête aussi douce et propre. Il est aussi un réveille matin biologique tout à fait efficace, par son habitude de frapper aux portes ou aux fenêtres avec ses pattes de devant après quelques mouvements pandiculatoires. Il vient quand vous l'appelez et le fait de le caresser souvent vous protège contre les petites déprimes et autres accès de tristesse.

Écrit par : Inma | 21/03/2008

Bon, voilà, vous vous êtes senti obligé d'inventer la patacuniculogie. Vous avez eu raison, cela nous manquait beaucoup. Joyeux Noël.

Écrit par : Géo | 21/03/2008

Prenez chez vous un géant de Flandres, sorte de grande peluche grise dont le poids est d'environ 8 kg. Il faut seulement protéger les fils électriques de ses redoutables quenottes, et le lapin de l'éventuelle électrocution.

Écrit par : Inma | 21/03/2008

merci inma, de la distinction entre le lapin et le lièvre.
Joyeuses fêtes de Pâques.

Écrit par : cmj | 21/03/2008

Quel rapport entre Lao Wai et Meursault ?

Écrit par : Calu Schwab | 22/03/2008

Je sais que vous savez que je le sais.
La peinture de ce qui guette aux frontières de notre notre regard sur le monde.

Écrit par : Lao Wai / Der Wanderer | 25/03/2008

Bien dit !

Écrit par : Calu Schwab | 25/03/2008

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