27/03/2008

Pierre-Alain Tâche, juge et poète

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La Suisse romande est probablement le dernier carré francophone où l’on édite de la poésie, la lit, et s’en nourrit depuis deux siècles. Paradoxalement, ses notables font peu de cas du métier de poète. Déjà que ce ne serait pas un métier: «Dis-voir au copiste qu’il ne s’abîme pas trop les yeux avec sa manie d’écrire des vers. Il en aura bien besoin pour remettre à jour le dossier du procès Compondu-Milliquet…» Il a donc fallu une vraie force d’âme à Pierre-Alain Tâche pour mener de front, durant 30 ans, une carrière de juriste exemplaire (devenir juge cantonal dans le Pays de Vaud, c’est pas rien…) et une trajectoire littéraire persévérante, prolifique. En 2007, son œuvre était en honneur à la Bibliothèque universitaire de la Riponne à l’enseigne d’Une poétique de l’instant. «Cette rétrospective était consécutive au dépôt de mon fond à la BCU». Le notable-poète n’a pas voulu toucher de l’argent en retour, mais il a exigé que ses textes soient dépouillées le plus rapidement possible. N’allez pas croire que cette urgence augure quelque échéance funeste – à 67 ans, l’homme se porte comme un charme, ou plutôt comme un fier mélèze de ses chères forêts. Mais sa fine graphie a couvert d’innombrables manuscrits parallèlement à la vingtaine de livres de poésie qu’il a publiés à ce jour. Toute une montagne à défricher!

Pierre-Alain Tâche a pris une retraite anticipée en 2002, car ses activités de juge commençaient à s’alourdir, menaçant l’équilibre qu’il était parvenu à maintenir durant trois décennies entre ses deux métiers. Deux métiers où la lettre et l’esprit ont une importance primordiale, mais si différemment! «Un juriste, a fortiori un juge est pris dans un système, une logique interne sur laquelle il n’a pas prise. Même s’il peut l’infléchir à partir de cas particuliers, ou avec sa sensibilité personnelle – parfois politique. En face, il y a le poète, ses feux d’imagination, et une liberté avec les mots qui est d’autant plus grande qu’elle a été ressentie par moi comme un contrepouvoir. Cependant, j’ai vécu sans problème au milieu de ce grand écart de langages, de structures de pensée. » Si Tâche s’est résolu à trancher en 2002, c’était pour s’adonner davantage à l’élaboration d’un livre à venir, encore en mouvement: une quête de soi à travers des carnets retrouvés. Les Editions Empreintes, auxquelles il est lié depuis 15 ans, éditeront bientôt un second ouvrage que lui et son épouse, l’artiste-peintre Martine Clerc, consacreront à leur cher val d’Anniviers, «lieu de tous les ressourcements».
Sa préretraite lui permet aussi d’être plus disponible au sein de nombreux conseils de fondation à but culturel et non lucratif, dont la Fondation Leenaards, celles de la BCV, de Rohwolt, etc. Favoriser l’éclosion de jeunes talents est pour Pierre-Alain Tâche un honneur, un bonheur. «L’an passé, j’ai quitté la commission de l’Orchestre de chambre de Lausanne, car je me suis aperçu que je la présidais depuis vingt ans!»

Il y a de l’onction dans la voix et la gestuelle de Pierre-Alain Tâche – héritage de vingt-et-un ans de judicature… L’œil bleu clair n’est pas celui du chat greffier, mais évoque le flegme débonnaire du tsar Alexandre II peint par Mouillard. Un visage plutôt rond, épanoui, avec au front l’étoile des poètes. Autour d’un verre, son rire est franc, fraternel, car bellettrien: c’est en entrant à vingt-et-un ans dans la Société de Belles-Lettres que ce fils de pharmacien lausannois, lui-même enfant de paysan fribourgeois, a pu raffermir en lui sa vocation de poète. «Dans notre quartier de Ruchonnet, la bibliothèque familiale était modeste.» Mais cette communauté estudiantine étant alors galvanisée par des écrivains créatifs et audacieux, il s’y senti encouragé à écrire, à publier, à rencontrer des grands auteurs aussi de France. Puis à devenir durant dix ans un des éditeurs principaux de leur prestigieuse revue, la RBL.

«A Belles-Lettres j’ai pris goût pour la poésie et pour l’amitié. Avant, j’étais un introverti. Mais bon, je le suis resté…»
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Les éditeurs de Pierre-Alain Tâche : Cahiers de la Renaissance vaudoise, L’Age d’Homme, Payot-Lausanne, Bertil Galland, L’Aire, La Dogana, et, depuis 1993, Empreintes.
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BIO
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1940. Naît à Lausanne.

1961. Devient bellettrien.

1965. Epouse l’artiste-peintre Martine Clerc. Leur fille Valérie leur donnera une petite-fille, Odile.

1967. Parution de Ventres des fontaines. Autres titres importants : L’élève du matin, L’inhabité, Le dit d’Orta, Poésie est son nom, A hauteur d’instant, L’état des lieux, Sur la lumière en Anniviers (avec de dessins de Martine Clerc).

1971. Devient membre du comité éditorial de la Revue de Belles-Lettres – jusqu’en 1988.

1972. Obtient son brevet d’avocat.

1981. Nommé juge cantonal.

2007. Cinq ans après sa retraite anticipée (2002), la Bibliothèque cantonale et universitaire lui consacre une expo rétrospective: La Poétique de l’instant.

 

16:07 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (0)

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