17/04/2008

Retour aux petites pintes d’antan

461626379.jpg

 

Ce vendredi après-midi, je guiderai une vingtaine de personnes à travers quelques établissements lausannois qui ont conservé noblement leur vieux cachet. Je serai accompagné de Dominique Gilliard, architecte et expert en monuments historiques avec lequel j’ai écrit, il y a deux ans, un livre sur les Pintes vaudoises. (Sur la photo d’en haut : la Pinte Besson)

Récemment, dans le cadre de l’exposition au Forum de l’Hôtel de Ville, pour les dix ans de RéseauPatrimoines, j’ai composé le texte suivant:

« A chaque fois qu’une pinte de village disparaît, elle emporte avec elle un bouquet de souvenirs. Mais il y a plus grave: disparaît aussi une certaine façon de boire*, de trinquer, de converser. Voire de trancher des questions d’intérêt général, car c’est au cœur des lambris du bistrot le plus vieux, le plus patiné de mémoire locale, qu’un préfet vaudois fait encore son opinion en y réunissant les syndics de son district. On s’y tutoie plus facilement que dans une salle de commune. Pour dénouer une affaire de ramassage scolaire, de bétonnage d’un sentier vicinal, rien ne vaut le chasselas bien fruité de Julot, l’aubergiste à bacchantes, ou les tartelettes au cerfeuil de sa vaillante bourgeoise qui a des bras blancs bien rondelets et un rire de mésange.

Avec le mitage des campagnes et l’implantation de supermarchés à la périphérie des agglomérations, la fermeture de ce type de troquet familial est suivie bientôt par celle par de l’épicerie, puis de la laiterie, de la poste, etc. On boit son café seul dans un centre commercial. On ne conçoit plus de convivialité qu’autour d’une table de restaurant, ou chez soi. L’apéro au bistrot avec les copains, c’est peut-être fini.

Heureusement, certains édiles se sont inquiétés de cette désaffection. En donnant l’exemple. Au Café de Paudex, ils ont apposé une plaque dorée signalant le banc des syndics: c’est ici que l’actuel retrouve régulièrement ses prédécesseurs autour d’un verre pour deviser du bien de leur village.

Au Café du Centre, à Pully, la politique le cède plus souvent au culturel, à cause de la proximité d’un théâtre. Mais les anciens de la commune (retraités, pêcheurs, maraîchers) y sont traités avec respect et cordialité par les nouveaux habitués.

Au restaurant de charme de Maître Jacques, à Nyon, saluée par le guide Gault et Millau, la patronne continue de réserver une de ses plus belles tables aux chalands qui veulent seulement boire un verre; même aux heures de repas.

Il y a deux ans, l’historique Café du 10 Août à Vevey s’est monstrueusement métamorphosé en succursale de chaîne américaine. Ces prochaines années, à Suchy, dans le Nord vaudois, le Café National de l’adorable Mimi Buchs devra bien un jour disparaître, puisque les héritiers de sa vieille patronne n’en veulent pas. Mais entre-temps, à Saint-Saphorin, l’Auberge de l’Onde a été remise à flot. A Lausanne, on a sauvé la Bavaria, avec ses boiseries et ses vitraux modern style. (Dire que cette somptueuse brasserie, après plus d’un siècle de convivialité traditionnelle, avait failli être supplantée par un restaurant chinois…)

Les pintes les mieux préservées – et elles sont rares - sont celles qui n’ont pas subi une transformation violente, pour devenir faux pubs londoniens, gargotes asiatiques en toc, sushi-bars, loundges, etc. Celles surtout qui ont échappé à une restructuration complète (allant au-delà des exigences des nouvelles normes d’hygiène ou de sécurité) pour être recréées artificiellement «à l’identique». Tel ne fut pas le cas de la Couronne d’Or, rue des Deux-Marchés en amont de la Riponne: en reprenant ce vieil établissement fondé en 1895, mes potes qui ont succédé à Solange Panchaud l’ont seulement rafraîchi, adapté aux nouvelles normes, et sa fréquentation s’en est accrue.

La capitale vaudoise est surtout fière de n’avoir pas perdu sa mythique Pinte Besson, son plus vieux bistrot, placé en dixième position par ordre d’ancienneté dans le Guide des cafés historiques et patrimoniaux. Le seul aussi qui a été mis à l’inventaire du patrimoine vaudois. »

GILBERT SALEM

(*) Le dernier numéro de la revue annuelle lausannoise Mémoire vive, est consacré justement aux «manières de boire ». www.lausanne.ch/mhl

 UN JEUNE PATRON RACONTE L'HISTOIRE DE SON VIEUX BISTROT

 

 2004721070.jpg

Mais puisqu’on évoque la nouvelle Couronne d’Or, je publie maintenant un texte historique, concocté et signé par un des ses trois jeunes patrons, mon collègue Julien Magnollay – qui figure dans la photo ci-dessus :

Bienvenue à la Couronne d’Or !

Regardez le plancher, les tables : vous êtes dans une pinte de la fin du XIXe siècle. Un bistrot qui a traversé le temps un peu par miracle, beaucoup par la persévérance de certaines personnes.

L’existence de la Couronne d’Or est avérée depuis 1895 (elle est dans le bottin téléphonique de cette année-là…). Le bistrot est donc plus que centenaire. Il est même fort probable que sa création date de la construction de la rue des Deux-Marchés, dès 1870.

Sous la terrasse de la Couronne d’Or coule la Louve. La rue doit son nom aux deux marchés qu’elle reliait pendant des décennies: celui de la Riponne, qui proposait fruits et légumes; et celui de la place du Tunnel, axé sur le bétail et les porcs.

En 1895, le bistrot du numéro 13 de la rue des Deux-Marchés n’avait pas encore son suffixe doré. Il s’appelait Café- Brasserie de la Couronne. Lors des travaux de rénovations que nous avons entrepris de juillet 2006 à janvier 2007, nous avons même pu apercevoir cette ancienne inscription, sous l’actuelle, malheureusement irrécupérable.

Ce n’est que vers la première guerre mondiale que le bistrot s’est paré d’or pour s’appeler Café de la Couronne d’Or. Peut-être pour se démarquer d’un autre Café de la Couronne, qui existe depuis des années à la rue de Bourg.

Depuis 1895, La Couronne d’Or a connu 11 exploitants (12 avec les actuels). Elle a notamment été tenue par Solange Panchaud de 1967 à 2006. Pendant longtemps, l’ilot Riponne-Tunnel, qui abrite la Couronne, était promis à la démolition. Le canton voulait construire à sa place un bâtiment administratif. C’est grâce au combat d’un comité formé d’habitants du quartier – dont le fer de lance était l’ancien député vert et éditeur Michel Glardon – que cet îlot a pu être sauvé. Aujourd’hui, la coopérative Riponne-Tunnel est la propriétaire des bâtiments. On trouve à sa tête le conseiller aux Etats Luc Recordon.

En été 2006, nous avons entrepris de lourds travaux. L’idée était de garder tous ce qui pouvait l’être et de changer ce qui devait être changé. Le système électrique, les égouts, le chauffage, l’eau, les toilettes : tout a dû être refait à neuf. Nous avons installé une ventilation, inexistante auparavant. L’idée était de conserver l’esprit «pinte» de ce bel espace, tout en l’ouvrant à un large public. Nous avons conservé les tables, les catelles de la cuisine (sol et mur), nettoyé de fonds en combles la cave.

Les travaux nous ont réservé de jolies surprises. En abattant un mur, nous sommes tombés sur le claustrat qui séparait la cuisine de la salle à boire. Même madame Panchaud ne connaissait pas son existence. Nous l’avons consolidé et conservé. Les carreaux qui restent encore aujourd’hui sont d’origine. Nous avons aussi ôté le vieux linoléum qui recouvrait le sol de la salle à boire depuis les années 1960. Dessous, nous avons découvert un vieux parquet en hêtre. Nous l’avons récupéré en plusieurs étapes. Pour le comptoir, qui et de la marque Beauregard, une marque de bière aujourd’hui disparue, nous avons dû nous battre comme de beaux diables pour pouvoir le conserver. La plupart des entreprises consultées nous invitaient à le mettre à la casse.

Un vieux bistrot, c’est plein d’anecdotes.

Un vieux monsieur est passé un jour. Il m’a expliqué qu’il travaillait à la voirie de Lausanne, qu’il avait d’ailleurs planté l’arbre qui se trouve en haut de la rue. La voirie avait à l’époque des locaux juste à côté – les employés profitaient pour aller boire un demi de blanc à la pause de 9heures. Il m’a expliqué qu’il venait manger presque tous les jours à midi à la Couronne. Et jamais  au Lausanne-Moudon ? « Ouh, ça c’était pour les riches, à l’époque. La Couronne, c’était une vraie cantine, très populaire. »

Un samedi, une dame de 90 ans est venue à la Couronne. Elle nous a expliqué qu’elle était « née dans ce bistrot ». Ses grands-parents tenaient la Couronne d’Or. Lorsque son père est décédé de la grippe espagnole, peu avant sa naissance en 1918, sa mère s’est installée dans le quartier. Elle travaillait chez un chemisier à la rue Haldimand. Le bébé restait la journée entière dans un bac à lessive, posée sur une des tables du bistrot, surveillée par ses grands-parents. Cette dame de 90 ans nous a apporté des photos, que vous pouvez voir dans la vitrine située près des toilettes. 

Bonne visite !

 

JULIEN MAGNOLLAY

Commentaires

Pour avoir beaucoup tourné dans les pintes de campagne à cause des obligations militaires, j'ai constaté que peu d'établissements avaient échappé à une modernisation/normalisation d'un goût particulier dans les années 50-60, à une époque où ancien voulait dire vieux.

Quant aux brasseries lausannoises avec orchestre, je me demande bien sur quelles bases économiques elle pouvaient fonctionner, puisqu'on ne pourrait même plus les rentabiliser aujourd'hui avec des cafés à 10 francs. Peut-être que c'était avant la télé qui confine les gens à la maison.

Écrit par : Pierre-André Rosset | 17/04/2008

Les fois où je me suis trouvé d'accord avec le monsieur qui change de pseudo comme de chemise, actuellement PS, sont suffisamment rares pour que je rappelle que le mépris que votre jeune collègue a manifesté en son temps (cf. votre ancien blog) pour la Couronne d'Or, repaire pourri d'alcolos, m'est largement resté dans la gorge.
La honte sur lui et que le grand Cric le croque.
Et je me réjouis que les nouveaux tenanciers bobos fassent cupesse le plus vite possible.

Écrit par : Géo | 18/04/2008

Dans les années 50-60, il y avait des établissements publics où vous n'auriez pas osé mettre un pied à Lausanne: la Cour des Miracles ou les Mystères de Paris n'étaient rien à côté. Et il n'était pas rare de croiser un ivrogne titubant ou affalé sur le sol, en allant à l'école le matin.
Les bouges et les taudis ont été rasés et leurs occupants avec (je présume).
Maintenant, si vous vous mettez à faire des citations du Chevalier de Hadoque, surveillez votre consommation de rhum.

Écrit par : Pierre-André Rosset | 18/04/2008

J'ai souvent pensé que sous le pavé, il y avait tout sauf la plage. Je me réjouis de retrouver sous votre plume, et sous les commentaires de ces messieurs, les différentes strates de la vie lausannoise et vaudoise d'antan. Il y a aussi des jeunes intéressés par le passé, et comme d'une part, je suis au début de la trentaine, et d'autre, je n'ai pas grandi ici, tout cela est pour moi de l'archéologie. Mais on aurait tort de croire que l'archéologie se réduit aux rites funéraires anciens.

Écrit par : Inma Abbet | 18/04/2008

Jusqu'au mitan du XXe siècle, le secteur occidental de la rue Centrale (qui n'avait pas encore été aménagée) à Lausanne, et le Rôtillon formaient un réseau en zigzag de venelles, d'impasses et de sentes (ça sentait mauvais aussi à cause de tanneries proches). Ce dédale portait le nom de la rue du Pré. Bistrots malfamés, courettes clandestines des miracles, dames de petite vertu, etc. Quand une jeune fille de bonne famille se maquillait trop, sa grand-mère lui disait: "On n 'est pas à la rue Pré..."

Écrit par : Gilbert | 19/04/2008

ça c'est rigolo, PAR : vous trouvez que la situation sécuritaire s'est améliorée à Lausanne depuis cette époque ? Si vous lisiez autre chose que la presse américaine, vous observeriez ce qui se passe au CHUV dans la nuit du samedi au dimanche...

Écrit par : Géo | 19/04/2008

Les commentaires sont fermés.