27/04/2008

Ramage, esclavage et marivaudage

2123987418.jpg

Dimanche passé, j’ai évoqué le retour un peu empêché des hirondelles, et leur désarroi à ne plus annoncer le printemps selon leurs rituels immémoriaux. Etait-ce un mirage auditif? j’en ai reconnu une hier matin à son «siwit-siwit» prolongé, et pas plaintif du tout, qui devait retentir depuis un jardin privé de mon quartier de Florimont, là où commencent déjà à bourgeonner les pivoines. Et me faut-il vous le rappeler à chaque printemps? le «siwit-siwit» de l’hirondelle correspond dans les dictionnaires à un gazouillement. Ils disent aussi qu’elle crossette. De même que le moineau pépie, l’alouette grisolle, le geai cajole, le merle flûte, ou siffle. Quant au lori de Nouvelle-Gunée de ma tante Gladys, il parle. Il se répète, un peu comme moi maintenant. En l’occurrence, il «cause italien». Ma mythique parente l’a hérité d’un vieux voisin piémontais qui serait soudainement devenu allergique aux phanères de psittacés… Mais puisqu’elle adore les opéras de Verdi, qu’elle ne comprend pas, elle s’est trouvé un précepteur providentiel.

QUATRE IDIOTISMES ITALIENS

- Rendere a qualcuno pan per focaccia = Rendre à quelqu’un du pain pour de la galette. (Equivalent français: rendre à quelqu’un la monnaie de sa pièce)

- Saltare du palo in frasca = Sauter du poteau au roseau. (Passer du coq à l’âne)

- Arrampicarsi sugli specchi = Grimper sur les miroirs. (Faire des pieds et des mains)

- Essere accolto a pesci in faccia = Etre accueilli avec des poissons à la figure. (Etre accueilli comme un chien dans un jeu de quilles)

IL Y A 60 ANS SEULEMENT1600815502.jpg

 

«Puer, abige muscas!» Cette injonction qui figurait dans un manuel de Grammaire latine vert olive au début des années septante, servait de légende à un dessin censé représenter un sénateur romain et un esclave armé d’un petit balai de crins. Il fallait traduire: Esclave, chasse les mouches! Ce fut une manière infaillible de nous inculquer la conjugaison du vocatif dans la composition des thèmes, ou dans la traduction des versions. Car, il y a quarante ans, l’esclavage était déjà considéré et enseigné comme une abomination historique – surtout dans un collège de chanoines! Nous avions tous lu les épisodes de Coke en Stock, d’Hergé, où Haddock balance tout son répertoire de jurons sur la tête d’un négrier de la mer Rouge. «La traite des Noirs survivrait encore, en plein XXe siècle!» balbutiera-il, sans y croire. Eh oui, capitaine. L’esclavage a subsisté jusqu’au milieu du siècle passé – sous des formes déguisées en Afrique (au Nigeria notamment). Il a fallu toute la pression internationale pour que les derniers Etats qui le pratiquaient finissent par l’abolir à leur tour, en alignant leur législation sur le droit commun. Et ce ne fut pas la moindre des victoires de la Déclaration universelle des droits de l'homme, dont le texte a été adopté le 10 décembre 1948 par l'Assemblée générale des Nations Unies, proclamant les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de «tous les membres de la famille humaine». Il y a de ça exactement - et seulement - soixante ans…

Je reviens à mon collège très catholique. On y condamnait toute exploitation de l’homme par l’homme, mais on ne nous parlait par de Gorée, au Sénégal, qui avait été jusqu'au début du XIXe s. un des principaux centres du commerce de chair humaine. (Depuis, heureusement, le destin de cet îlot tragique a été mis en lumière par de grands écrivains – tel Aimé Césaire, qui vient de mourir. Par des cinéastes de toute nationalité et de toute race, et je pense beaucoup au film récent de notre compatriote Pierre-Yves Borgeaud: Retour à Gorée, avec Youssou N’Dour sur la trace musicale des esclaves).

Nos manuels scolaires (édités à Paris) décrivaient la France comme le fer de lance de la liberté, de l’humanisme fraternel et universel. Je n’oublierai jamais les larmes d’un prof d’histoire, qui vénérait Napoléon Ier, le jour où il dût admettre que son idole avait eu tort de rétablir l’esclavage en 1802, huit ans après que les bourreaux de la Terreur eux-mêmes l’eurent banni. Pour ce bonapartiste attardé, il ne pouvait s’agir que d’un procès fait par de nouveaux historiens chicaniers à l’endroit d’un tyran nécessaire. Je me souviens qu’il admirait aussi les maximes de Chamfort, dont je retiens celle-ci, datée de 1795 :

«Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l’air à une certaine hauteur sans périr, l’esclave meurt dans l’atmosphère de la liberté».

 211096616.jpg

 

 

 

VALENTIN CARRON DE L’ECAL

Originaire de Martigny et vivant à Fully, ce jeune plasticien formé à l’ECAL vient d’exposer au Centre culturel suisse de la rue des Francs-Bourgeois un travail qui traduit toute la viscéralité de sa suissitude en la moquant. Avec une espèce de ferveur bon enfant. Il la présente maintenant en Suisse romande jusqu’au 27 juin.*

Son ancien maître d’œuvre Pierre Keller le tient pour rien moins qu’«une future star de l’art contemporain», rappelant qu’il s’exporte désormais de Londres à New York, de Berlin à Vienne, en passant par les lieux les plus prestigieux de Zurich (la Kunsthalle).

Capable d’associer le rap du groupe NTM à l’artisanat local ou de s’inspirer de l’altermondialisme tout en vivant dans son village valaisan comme dans une grande ville américaine, Valentin Carron exploite une imagerie alpine qui lui est intime, et chère, mais en jouant les iconoclastes paradoxaux. En abusant volontairement des stéréotypes jusqu’à une saturation qui leur confère de l’universalité intéressante.

(*) Héroïque horizon
exposition ouverte du 30 avril au 27 juin à l’l’elac - l’Espace lausannois d’art contemporain. 5, avenue du Temple, Renens/Lausanne. www.ecal.ch


  

«LA SECONDE SURPRISE DE L’AMOUR»

Je n’ai pas encore vu ce spectacle mis en scène par Luc Bondy, au Théâtre de Vidy, dont les chroniqueurs disent du bien, mais j’en apprécie beaucoup l’auteur Pierre Carlet Chamblain de Marivaux (1688-1763), pour son maniérisme aérien, la morbidesse parfois surprenante de son style.

J’y crois entendre du Rameau, et déjà les structures subtiles et chatoyantes d’un Ravel.

Or ce mélange de tons et des registres avait été très critiqué par les autres grands écrivains du XVIIIe siècle, et la première définition de ce qu’on appelle encore le marivaudage fut péjorative: Goût pour l’affectation», «style alambiqué», «images incohérentes»…

Quatorze ans après la mort de Marivaux, son plus farouche détracteur Charles Palissot de Montenoy écrivait:

«Ce jargon dans le temps s’appelait du marivaudage. Malgré cette affectation, M. de Marivaux avait infiniment d’esprit; mais il s’est défiguré par un style entor­tillé et précieux, comme une jolie femme se défigure par des mines.»

Au Théâtre de Vidy, jusqu’au 3 mai.

20/04/2008

Ferré, Baudelaire et les hirondelles

2143488477.jpg

 

 

Ce dimanche, nos frères paysans qui ne se sont pas laissés happer par les tintouins et le vin fou du prétendu Carnaval de Lausanne, se sont levés à l’aube pour épandre du fumier sain et repiquer leurs choux, poireaux et côtes de bette. Les plus sensibles se sont émus du retour de l’hirondelle de fenêtre dans les nichoirs artificiels qu’ils ont incrustés à son intention dans leurs avant-toits. Et c’est une fête pour toute la famille.

Sa cousine, l’hirondelle rustique, a moins de chance cette année, au retour de ses vacances africaines: elle qui niche de préférence dans nos granges et nos étables – à cause des moucherons qui foisonnent dans le lisier –, elle n’en trouve plus. Elle se heurte le bec contre des clôtures magnétiques de parkings privés, ou sur la porte en chêne vernissée d’une habitation dont les locataires, souvent d’origine citadine, n’aiment pas le caca d’oiseaux sur leurs moquettes. D’ailleurs chez ces nouveaux résidents au nez délicat, il n’y aurait plus de coins d’ombre pour fabriquer un nid; l’odeur prédominante serait celle de l’insecticide - les moucherons y sont encore moins autorisés que les passériformes…

Car de plus en plus d’agriculteurs se conforment à la «modernité» et à une certaine notion de la prospérité, ils s’enrichissent en transformant leurs communs traditionnels en «appartements rustiques-tout-confort». En se fichant du mitage scandaleux de leur environnement naturel, ancestral.

Quant à la pauvre hirondelle rustique, elle peut aller faire voir son retour du printemps ailleurs.

LE NOUVEAU DISQUE DU DUO BLOK-FRANCIOLI

Ce CD qui paraît demain 21 avril a été enregistré en public le 31 décembre 2007 au Théâtre 2-21 à Lausanne, en une seule prise et sans modifications au mixage. Il s’intitule La Grande eau, tout comme le spectacle musical de Stéphane Blok et Léon Francioli que j’avais présenté ici même en son temps. Blok, qui est aussi écrivain et poète, nous en dépeint le premier tableau:

«Thématique régionale autant qu’universelle, La grande eau est le lac Léman. Cette immense et immuable étendue d’eau met parfaitement en relief l’homme petit et éphémère qui habite ses rives. Le duo Blok-Francioli aborde l’arc lémanique dans sa réalité actuelle, terre d’accueil des multinationales et refuge des grandes fortunes. Ainsi, loin d’une carte postale romantique, l’eau se trouble et se mélange à l’argent. Une population rêveuse déambule à la surface du lac, un avion tombe dans les eaux avec légèreté, une jeune fille étendue sur les galets imagine une libellule entre ses cuisses. Mais de manière récurrente, l’argent remonte à la surface…»

Stéphane Blok

Plus d’informations sur: www.blok.ch

   

291995860.jpgLE DEVOIR DE MEMOIRE DE MATHIEU,

FILS DE LEO

Mon ami le dessinateur Gilles Poulou vient de m’envoyer ce beau portrait de Charles Baudelaire en redingote et lavallière, et en arrière-plan du front vaste et montagneux d’un autre solaire: Léo Ferré. Ce n’est pas la première fois qu’il dessine, un peu comme en rêve, le regard terrible et le visage anguleux du chanteur-musicien qui sut le mieux interpréter les plus grands poètes de la littérature française. Naguère, Poulou l’avait mis en compagnie de Verlaine, Rimbaud et Monsieur Satan. Cette fois, ce fut pour m’annoncer la parution d’une nouvelle série de 21 enregistrements inédits que l’auteur de Paname et C’est extra - mort en 1993 à Castellina in Chianti - avait consacrés aux Fleurs du Mal. Il y travaillait depuis 1976, mais le projet resta en plan, pour des raisons de suractivité.

Dans ce troisième album regroupant des poèmes baudelairiens interprétés et mis en musique par Ferré, on ne trouvera que des brouillons musicaux, des «mises à plat», mais l’émotion de l’écoute n’en est que plus grande: surprendre un créateur à vif dans son atelier, aux prises avec la combustion d’un projet qui lui tient à cœur. On y redécouvrira ainsi - un peu réinventées – La fontaine de sang, L’horloge, L’âme du vin, La cloche fêlée. Et puis Une nuit que j’étais…, Madrigal triste, Le vampire, le parfum…

Le grand mérite de cette exhumation d’archives personnelles revient à Mathieu Ferré, le fils, qui se défend avec noblesse et amour filial d’avoir voulu «faire n’importe quoi pour gagner du fric»… Dans une lettre à quelques détracteurs malveillants, qu’on lira dans le petit cahier du CD, il proclame: «Je suis convaincu que pour appréhender l’œuvre de Léo Ferré, il faut le lire et l’écouter dans son ensemble.»

A propos des Fleurs du Mal, celui-ci disait:

- Il y a des gens qui reçoivent d'abord la musique, d'autres qui reçoivent d'abord les paroles. Ce qui fait que j'ai pu faire connaître Baudelaire à des gens qui ne savaient pas qui était Baudelaire.

Pour commander cet album, et déjà en écouter des extraits, on peut passer par le site officiel du maestro:

www.leo-ferre.com/pagebaudelaire

Et pour contacter Gilles Poulou - un artiste français talentueux auquel on doit aussi d’excellents portraits de personnalités romandes, dont Michel Bühler, Raymond Burki:

ugpoulou@sunrise.ch

son site :  http://poulou.chansonrebelle.com

ETRANGETE D’UNE CITATION HORS CONTEXTE:

 

Elle est du grand Nietzsche. Elle est même extraite de son chef-d’œuvre le plus connu Ainsi parlait Zarathoustra. Elle a inspiré – et inspirera encore – de moins grands hommes:

- «Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix plus que la longue.»

............................................................................................................................................................................................

 65571313.jpg

SCHOLL: UN JULES CESAR A VOIX D’ANGE

Depuis vendredi soir et jusqu’au 25 avril, les Lausannois ont la chance d’accueillir un très grand chanteur allemand: Andreas Scholl, qui interprète au Métropole le rôle alambiqué, quintessencié, de Jules César, dans un opéra somptueux de Haendel.

Il a l’originalité, le mérite avant tout, d’être un ténor qui exploite sa voix de tête jusque dans son registre le plus élevé. C’est un contre-ténor, le détenteur d’un timbre masculin assez proche de celui des grands castrats napolitains du XVIIIe siècle, et que l’on confond (paraît-il à tort) avec celui des hautes-contre.

En fait, le mot «contre-ténor» vient de l’anglo-saxon countertenor, «qui dépasse d’environ une tierce la tessiture du ténor.» Il désigne une voix presque féminine, angélique, mais qui ne dévirilise pas pour autant son détenteur. Les plus grands compositeurs de la cour d’Angleterre – Haendel, mais avant lui Henry Purcell, devancé par les dramaturges élisabéthains - s’ingénièrent à lui tisser les meilleures lettres de noblesse. Et c’est avec intérêt que j’apprends par Andreas Scholl lui-même, dans une interview qu’il a accordée à mes bien-aimés confrères du Courrier, que 80% des opéras ont été composés avant 1800… Et qu’un contre-ténor «pourrait consacrer toute sa carrière au répertoire élisabéthain accompagné par le luth sans redite, et sans en épuiser l’immense variété.»

Jusqu’au 25 avril. www.opera-lausanne.ch

17/04/2008

Retour aux petites pintes d’antan

461626379.jpg

 

Ce vendredi après-midi, je guiderai une vingtaine de personnes à travers quelques établissements lausannois qui ont conservé noblement leur vieux cachet. Je serai accompagné de Dominique Gilliard, architecte et expert en monuments historiques avec lequel j’ai écrit, il y a deux ans, un livre sur les Pintes vaudoises. (Sur la photo d’en haut : la Pinte Besson)

Récemment, dans le cadre de l’exposition au Forum de l’Hôtel de Ville, pour les dix ans de RéseauPatrimoines, j’ai composé le texte suivant:

« A chaque fois qu’une pinte de village disparaît, elle emporte avec elle un bouquet de souvenirs. Mais il y a plus grave: disparaît aussi une certaine façon de boire*, de trinquer, de converser. Voire de trancher des questions d’intérêt général, car c’est au cœur des lambris du bistrot le plus vieux, le plus patiné de mémoire locale, qu’un préfet vaudois fait encore son opinion en y réunissant les syndics de son district. On s’y tutoie plus facilement que dans une salle de commune. Pour dénouer une affaire de ramassage scolaire, de bétonnage d’un sentier vicinal, rien ne vaut le chasselas bien fruité de Julot, l’aubergiste à bacchantes, ou les tartelettes au cerfeuil de sa vaillante bourgeoise qui a des bras blancs bien rondelets et un rire de mésange.

Avec le mitage des campagnes et l’implantation de supermarchés à la périphérie des agglomérations, la fermeture de ce type de troquet familial est suivie bientôt par celle par de l’épicerie, puis de la laiterie, de la poste, etc. On boit son café seul dans un centre commercial. On ne conçoit plus de convivialité qu’autour d’une table de restaurant, ou chez soi. L’apéro au bistrot avec les copains, c’est peut-être fini.

Heureusement, certains édiles se sont inquiétés de cette désaffection. En donnant l’exemple. Au Café de Paudex, ils ont apposé une plaque dorée signalant le banc des syndics: c’est ici que l’actuel retrouve régulièrement ses prédécesseurs autour d’un verre pour deviser du bien de leur village.

Au Café du Centre, à Pully, la politique le cède plus souvent au culturel, à cause de la proximité d’un théâtre. Mais les anciens de la commune (retraités, pêcheurs, maraîchers) y sont traités avec respect et cordialité par les nouveaux habitués.

Au restaurant de charme de Maître Jacques, à Nyon, saluée par le guide Gault et Millau, la patronne continue de réserver une de ses plus belles tables aux chalands qui veulent seulement boire un verre; même aux heures de repas.

Il y a deux ans, l’historique Café du 10 Août à Vevey s’est monstrueusement métamorphosé en succursale de chaîne américaine. Ces prochaines années, à Suchy, dans le Nord vaudois, le Café National de l’adorable Mimi Buchs devra bien un jour disparaître, puisque les héritiers de sa vieille patronne n’en veulent pas. Mais entre-temps, à Saint-Saphorin, l’Auberge de l’Onde a été remise à flot. A Lausanne, on a sauvé la Bavaria, avec ses boiseries et ses vitraux modern style. (Dire que cette somptueuse brasserie, après plus d’un siècle de convivialité traditionnelle, avait failli être supplantée par un restaurant chinois…)

Les pintes les mieux préservées – et elles sont rares - sont celles qui n’ont pas subi une transformation violente, pour devenir faux pubs londoniens, gargotes asiatiques en toc, sushi-bars, loundges, etc. Celles surtout qui ont échappé à une restructuration complète (allant au-delà des exigences des nouvelles normes d’hygiène ou de sécurité) pour être recréées artificiellement «à l’identique». Tel ne fut pas le cas de la Couronne d’Or, rue des Deux-Marchés en amont de la Riponne: en reprenant ce vieil établissement fondé en 1895, mes potes qui ont succédé à Solange Panchaud l’ont seulement rafraîchi, adapté aux nouvelles normes, et sa fréquentation s’en est accrue.

La capitale vaudoise est surtout fière de n’avoir pas perdu sa mythique Pinte Besson, son plus vieux bistrot, placé en dixième position par ordre d’ancienneté dans le Guide des cafés historiques et patrimoniaux. Le seul aussi qui a été mis à l’inventaire du patrimoine vaudois. »

GILBERT SALEM

(*) Le dernier numéro de la revue annuelle lausannoise Mémoire vive, est consacré justement aux «manières de boire ». www.lausanne.ch/mhl

 UN JEUNE PATRON RACONTE L'HISTOIRE DE SON VIEUX BISTROT

 

 2004721070.jpg

Mais puisqu’on évoque la nouvelle Couronne d’Or, je publie maintenant un texte historique, concocté et signé par un des ses trois jeunes patrons, mon collègue Julien Magnollay – qui figure dans la photo ci-dessus :

Bienvenue à la Couronne d’Or !

Regardez le plancher, les tables : vous êtes dans une pinte de la fin du XIXe siècle. Un bistrot qui a traversé le temps un peu par miracle, beaucoup par la persévérance de certaines personnes.

L’existence de la Couronne d’Or est avérée depuis 1895 (elle est dans le bottin téléphonique de cette année-là…). Le bistrot est donc plus que centenaire. Il est même fort probable que sa création date de la construction de la rue des Deux-Marchés, dès 1870.

Sous la terrasse de la Couronne d’Or coule la Louve. La rue doit son nom aux deux marchés qu’elle reliait pendant des décennies: celui de la Riponne, qui proposait fruits et légumes; et celui de la place du Tunnel, axé sur le bétail et les porcs.

En 1895, le bistrot du numéro 13 de la rue des Deux-Marchés n’avait pas encore son suffixe doré. Il s’appelait Café- Brasserie de la Couronne. Lors des travaux de rénovations que nous avons entrepris de juillet 2006 à janvier 2007, nous avons même pu apercevoir cette ancienne inscription, sous l’actuelle, malheureusement irrécupérable.

Ce n’est que vers la première guerre mondiale que le bistrot s’est paré d’or pour s’appeler Café de la Couronne d’Or. Peut-être pour se démarquer d’un autre Café de la Couronne, qui existe depuis des années à la rue de Bourg.

Depuis 1895, La Couronne d’Or a connu 11 exploitants (12 avec les actuels). Elle a notamment été tenue par Solange Panchaud de 1967 à 2006. Pendant longtemps, l’ilot Riponne-Tunnel, qui abrite la Couronne, était promis à la démolition. Le canton voulait construire à sa place un bâtiment administratif. C’est grâce au combat d’un comité formé d’habitants du quartier – dont le fer de lance était l’ancien député vert et éditeur Michel Glardon – que cet îlot a pu être sauvé. Aujourd’hui, la coopérative Riponne-Tunnel est la propriétaire des bâtiments. On trouve à sa tête le conseiller aux Etats Luc Recordon.

En été 2006, nous avons entrepris de lourds travaux. L’idée était de garder tous ce qui pouvait l’être et de changer ce qui devait être changé. Le système électrique, les égouts, le chauffage, l’eau, les toilettes : tout a dû être refait à neuf. Nous avons installé une ventilation, inexistante auparavant. L’idée était de conserver l’esprit «pinte» de ce bel espace, tout en l’ouvrant à un large public. Nous avons conservé les tables, les catelles de la cuisine (sol et mur), nettoyé de fonds en combles la cave.

Les travaux nous ont réservé de jolies surprises. En abattant un mur, nous sommes tombés sur le claustrat qui séparait la cuisine de la salle à boire. Même madame Panchaud ne connaissait pas son existence. Nous l’avons consolidé et conservé. Les carreaux qui restent encore aujourd’hui sont d’origine. Nous avons aussi ôté le vieux linoléum qui recouvrait le sol de la salle à boire depuis les années 1960. Dessous, nous avons découvert un vieux parquet en hêtre. Nous l’avons récupéré en plusieurs étapes. Pour le comptoir, qui et de la marque Beauregard, une marque de bière aujourd’hui disparue, nous avons dû nous battre comme de beaux diables pour pouvoir le conserver. La plupart des entreprises consultées nous invitaient à le mettre à la casse.

Un vieux bistrot, c’est plein d’anecdotes.

Un vieux monsieur est passé un jour. Il m’a expliqué qu’il travaillait à la voirie de Lausanne, qu’il avait d’ailleurs planté l’arbre qui se trouve en haut de la rue. La voirie avait à l’époque des locaux juste à côté – les employés profitaient pour aller boire un demi de blanc à la pause de 9heures. Il m’a expliqué qu’il venait manger presque tous les jours à midi à la Couronne. Et jamais  au Lausanne-Moudon ? « Ouh, ça c’était pour les riches, à l’époque. La Couronne, c’était une vraie cantine, très populaire. »

Un samedi, une dame de 90 ans est venue à la Couronne. Elle nous a expliqué qu’elle était « née dans ce bistrot ». Ses grands-parents tenaient la Couronne d’Or. Lorsque son père est décédé de la grippe espagnole, peu avant sa naissance en 1918, sa mère s’est installée dans le quartier. Elle travaillait chez un chemisier à la rue Haldimand. Le bébé restait la journée entière dans un bac à lessive, posée sur une des tables du bistrot, surveillée par ses grands-parents. Cette dame de 90 ans nous a apporté des photos, que vous pouvez voir dans la vitrine située près des toilettes. 

Bonne visite !

 

JULIEN MAGNOLLAY