12/05/2008

Dalí, Carrière et quelques agonisants inspirés

 

412648659.jpgDans la tiédeur suave de ses plates-bandes, le jardinier termine de semer les dahlias et les bulbes d’été, en supprimant les tiges florales des printaniers. Il protège les jeunes pousses contre les limaces et constate, avec horreur, que le liseron de juin est déjà là. En raison de la température élevée, il a commencé à fleurir en s’enroulant au pied des rosiers, et c’est une méchante affaire: en prospérant, cette plante grimpante à jolies corolles blanches ou rosées finira par envahir tout l’arbrisseau jusqu’à le priver de lumière. On en libérera la reine des fleurs au désherbant. Ou en hachant les liserons pour les verser dans un potage thaïlandais au poulet, et à la coriandre en grains. Sachez encore que la médecine hispano-mauresque du Moyen Age utilisait les racines du liseron jaune contre la jaunisse…

 

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LA VIE FLAMBOYANTE D’UN «CRETINISATEUR»

Hier, dimanche était le jour anniversaire de Salvador Dalí (1904-1989) qui abominait les fourmis et les pianos à queue, vénérait la mouche comme une créature «paranoïaque-critique» et dessinait aux éléphants des pattes d’araignée. Il coiffait pour de vrai son chauffeur privé d’un chou-fleur, et lui-même ne portait au cou qu’un collier qu’on met aux chats. A un journaliste new-yorkais qui lui demandait pourquoi il avait peint son épouse Gala avec des côtelettes suspendues aux oreilles, le maître de Figueiras eut une réponse péremptoire:

- Moi Monsieur, j’aime ma femme et j’aime les côtelettes. Je ne vois pas quelle bienséance m’interdirait de les associer dans un tableau!

Alfred Jarry voulait décerveler le monde, Dalí avait l’ambition de le crétiniser, en appliquant cette méthode paranoïaque-critique qu’il avait observée chez les mouches. Et ce fut pour lui une œuvre de mysticisme absolue, dictée par la grâce divine. Il peignit 1648 toiles. Les dernières furent gigantesques et réunirent toutes les tendances picturales du XXe siècle, qu’il avait - à sa manière - sublimées. En sculpture, il se spécialisa dans la technique à la cire perdue, ou créa des objets à fonctionnement symbolique. Au cinéma, il participa à la réalisation de plusieurs films, dont bien sûr Un chien andalou de son ami Buñuel (1929), et l’Age d’or (1930) - qui fut longtemps interdit à l’écran après l'intervention de commandos d'extrême-droite. On oublie parfois quelques-unes de ses collaborations avec Walt Disney, qu’il tenait pour «un grand Américain surréaliste». Ainsi qu’un décor hypnagogique qu’il conçut pour La maison du Dr Edwardes d’Alfred Hitchcock, en 1945.

Salvador Dalí se créa accessoirement une légende mordorée tissée de rodomontades clownesques et d’autocélébrations. Voici trois anecdotes piquées dans Wikipédia:

- Il fut demandé à Dalí de réaliser une œuvre sur une vitrine d'un magasin new-yorkais afin de lancer une nouvelle marque de parfum appelée "Fracas". Le jour du lancement, Dalí n'avait toujours pas réalisé l’œuvre demandée. À son arrivée, il lança un pavé dans la vitrine du magasin. - Un jour, à Paris, alors qu’il habitait l’Hôtel Meurice, rue de Rivoli, il convoqua la presse. Dans sa suite se trouvaient préparés des sacs en papier contenant des peintures liquides. Dalí, solennellement, ouvrit la porte-fenêtre, s’avança sur le balcon et jeta les sacs de peinture sur les voitures en stationnement: la peinture «Explosion» venait de naître. - En 1955, Dalí accepte de donner une conférence à la Sorbonne. Il crée l'événement en arrivant en Rolls-Royce jaune et noire, remplie de choux-fleurs qu'il distribue en guise d'autographes. ORIGINES DE L’EXPRESSION «C’EST O.K.»

Elle est revenue en force avec la mode des minimessages alphanumériques (textos, SMS). Le Larousse et le Robert s’accordent pour la faire remonter à la Seconde Guerre mondiale:

O.K. ou okay, adverbe et adjectif invariable, de l'américain oll korrect, altération graphique de l'anglais all correct, «tout va bien».

En fait, cet acronyme date d’un conflit bien antérieur: il aurait apparu durant la guerre de Sécession, dans les rapports militaires mentionnant le nombre de soldats tombés au combat:

OK = zero killed, aucun tué. Donc «tout va bien»…

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JEAN-CLAUDE CARRIERE ET LES BIZARRES

En même temps que paraît un deuxième volet de son Cercle des menteurs et, qu’en marge du 61e Festival de Cannes, la Cinémathèque suisse l’honore comme un maître scénariste exceptionnel, Jean-Claude Carrière fait figure, à 76 ans, d’un Diderot moderne qui aurait renoncé à tout panache. Dans un dossier qui lui a été consacré dans le supplément Week-End de 24 heures jeudi passé, ce prodigieux polygraphe déclare à Lionel Chiuch qu’il ne se prend pas pour un encyclopédiste érudit: «Le commentaire, l’analyse, ce n’est pas mon rôle. Moi je suis un collecteur.» Romancier fécond (la Controverse de Valladolid, 1992; les Années d'utopie, 2003), il est surtout connu comme scénariste de tous les films français de Buñuel; il adore en effet «collecter», comme il dit, soit inventorier les choses les plus disparates et les extraordinaires de la civilisation. C’est un personnage babélien, qui ne se sentirait pas déparié dans une fiction de Borges.

S’il vient de publier un second tome réunissant des Contes philosophiques du monde entier (Ed. Plon), il avait signé en 1965 avec Guy Bechtel un fameux Dictionnaire de la Bêtise, rassemblant mille et une sottises proférées ou écrites sur les grands hommes, mais aussi des bévues qui leur sont attribuées. Le même tandem rassembla en 1981, dans un Livre des Bizarres, des portraits de gens un peu foldingues par leur comportement ou leurs propos, d’énergumènes de tous les temps, connus ou méconnus, ridicules ou géniaux.

Au chapitre des «Dernières paroles», Carrière et Bechtel ont récolté quelques jolies perles accompagnant l’ultime soupir par exemple d’un Gay-Lussac, le physicien: «C’est dommage de s’en aller, ça commence à devenir intéressant.» (1850). Ou du grand libérateur sud-américain Simon Bolivar: «Les trois grands personnages les plus ennuyeux de l’histoire ont été Jésus-Christ, don Quichotte et moi,» (1830).

On y découvre un duc de Monmouth, James Scott, soufflant à son bourreau en 1685: «Si tu frappes deux fois, je ne te promets pas de ne pas bouger.» Un Georges Bernanos lançant à son créateur: «A nous deux!» (1948). Une impératrice Agrippine, mère de Néron, ordonnant à son assassin mandaté par son fils: «Frappe ici!» (comprenez au ventre, siège de la procréation…)

J’aime beaucoup la dernière parole énigmatique de la femme de lettres américaine Gertrude Stein (1903-1946), auteur de l'Autobiographie d'Alice B. Toklas, et qui fut aussi immortalisée par le tableau de Picasso reproduit ci-dessus:

«Quelle est la question? S’il n’y a pas de question, il n’y a pas de réponse.»

Le Dictionnaire de la Bêtise et le Livre des Bizarres ont été réédités en un même volume par Robert Laffont, en 1991, dans la collection Bouquins.

Commentaires

On parle de moins en moins des contribution de Dali dans l'univers de la mode: il a fait des créations pour Dior et Paco Rabanne, Loris Azzaro. Sans oublier ses chaussures musicales de printemps...

Écrit par : Moret | 12/05/2008

Parmi les dernières paroles, vous en aviez déjà cité une M. Salem, il y a longtemps, dans votre blog de Superlocal, elle était du peintre Watteau qui repoussait le curé à son chevet: "Otez-moi ce crucifix, comment un artiste a-t-il pu rendre aussi mal les traits de Notre Seigneur!". Je l'avais notée...

Écrit par : Doris | 12/05/2008

Vous connaissez les derniers mots du peintre Simon Lantara, à qui ont annonçait qu'il verrait désormais Dieu en face:

"Quoi, toujiours de face, et jamais de profil..."

Écrit par : Charivari | 12/05/2008

Pour une fois, il est possible de parler de Dali sans se sentir obligé de mentionner son surnom d'Avida Dollars par le triste André Breton, qui, lui était le pire des Harpagons, sans qu'on ose le dire.
Le plus beau geste dalien: il a légué toutes ses oeuvres et tous ses biens à l'Etat espagnol. Ce qui a dû ennuyer des centaines d'héritiers... Son héritière, la seule, est la grande Espagne!

Écrit par : Xénius | 12/05/2008

L'Autobiographie d'Alice B. Toklas de Gertrude Stein a été son oeuvre la plus facile d'accès, mais pas celle qu'elle-même préférait. je vous renvoie à son vrau chef-d'oeuvre: "The making of americans", 1908. Un miroir qui remonte à exacatement 1 siècle, et qui est parfait.

Écrit par : Hannah | 12/05/2008

Et puis il y a le dernier soupir de Goethe: "Lichet, mehr Licht!..." Je lance un petit jeu: quelles seraient les dernières paroles des gens qui nous gouvernent aujourd'hui. Les politiques, les artistes, gens des médias, etc. Juste pour rire...

Écrit par : Cyberprince | 12/05/2008

Dalí était avant tout un grand dessinateur, qui a intégré dans sa peinture des éléments historiques, psychanalytiques etc. Ses mises en scène avaient pour but de la faire connaître. Comme derrière ses provocations il y avait quand même une grande oeuvre, ses efforts pour attirer l'attention étaient plutôt touchants. D'ailleurs, il me semble qu'il avait dit quelque chose comme "que hablen de mi aunque sea bien", qu'on pourrait traduire comme "qu'on parle de moi, même si c'est pour en dire du bien". Le problème, c'est que pareille phrase a été appliquée à la lettre par certains "artistes" qui manquaient du génie de Dalí.

Écrit par : Inma Abbet | 12/05/2008

Dali et la mode. Il y eut aussi le célèbre épisode de la toile Daligram, à partir d'un étui Louis-Vuitton dont il réinterpréta les monogrammes pour décliner sa propre ligne de produits, les "Daligrammes"...

Écrit par : Suren | 13/05/2008

On met parfois des liserons dans les soupes thaï ou du Vietnam, accompagnées de poulet ou de boeuf grillé, mais ce sont des liserons d'eau... Pas tout à fait ceux quôn trouve dans vos jardins...

Écrit par : Melly | 13/05/2008

Arrivant un jour essoufflé chez Gaston Gallimard, dans le 7e arrondissement, Dali lui demanda de payer son taxi car il n'avait pas d'argent sur lui. L'éditeur tomba sur un taxi madrilène...

Écrit par : Cyberprince | 13/05/2008

Je ne comprends pas pourquoi on continue de rendre hommage à "ce monstre sacré" de Dali, qui n'avait rien de sacré, dont le talent était aussi mol que ses montres, qui se vantait lui-même d etre impuissant et qui ne se "durcissait" si j'ose dire que pour faire le salut à son maître facho Franco qui le protégeait, alors que Picasso qui, lui, en avait, prit la route honorable de l'exil...

Écrit par : KIM | 14/05/2008

Franquiste Dali?, je ne le crois pas au fond. A l'époque mieux valait être franquiste avec Dali que communiste avec Aragon - lui était une vraie carpette, même si son écriture est belle à pleurer.

Écrit par : Cyberprince | 14/05/2008

Dali avait l'habitude d'envoyer des télégrammes de félicitations à Franco après chaque répression sanglante. Et on se rappelle que ce fut après ses manifestations de sympathie pour Hitler qu'il fut expulsé du groupe surréaliste et qu'il d'installa aux USA.

Écrit par : Yann | 14/05/2008

Votre intervention grossière est ridicule, Kim, vraiment...

Écrit par : Xénius | 14/05/2008

Le blog de salem : les précieuses ridicules...

Écrit par : Géo | 14/05/2008

Je constate que le Grand Atrabilaire est de retour... Mais j'ai entretemps retrouvé dans ma bibliothèque une longue monographie sur Jean-Claude Carrière, présenté comme spécialiste de l'humour Belle-Epoque, dont il allait signé seul une anthologie en 1900.

Écrit par : Cyberprince | 15/05/2008

Je suis tombé sur votre blog par hasard. Heureux hasard. J'ai lu par ci, par là... Une chose, une autre. Et cela m'a fait du bien. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Je me sens bien.

J'arrête avant d'écrire des bêtises. Mais je reviendrais. Je reviendrais souvent.

Écrit par : Cyril Guinet | 15/05/2008

On oublie que c'est Carrière qui avait adapté le Tambour de Gunther Grass pour le film de Schlöndorff.

Écrit par : Stoker | 15/05/2008

Carrière, en voilà un qui a oublié d'être grincheux. Et qui adore les précieux, puisqu'ils l'amusent.

Écrit par : Xénius | 15/05/2008

N'empêche qu'il est inutile de parler des idéologies politiques chez Dalí, il n'en avait pas. Toute sa vision du monde tient dans son oeuvre, la seule entière, transcendente, unique; et les critiques venant des surréalistes qui ont adhéré sans la moindre arrière-pensée critique à l'idéologie communiste, la plus meurtrière du XXe siècle, me font bien rire. Ils auraient dû commencer par balayer devant leur porte.

Écrit par : Inma Abbet | 15/05/2008

Ce que j'avais lu comme étant les derniers mots de Gertrude Stein était un échange avec Alice B. Toklas :
GS : Quelle est la réponse?
ABT : -
GS : S'il n'y a pas de réponse, alors quelle est la question?

Écrit par : cevemeve | 13/12/2008

J'adore votre billet, grand merci de partager ces idées, et notez en 1er lieu que je "plussoie" moi aussi entièrement cette opinion. Permettez-moi d'insister, oui votre blog est bien bon, je viens à l'instant de découvrir votre blog et l'ai complètement dévoré. PS : Je vais prendre un peu de temps pour bien assimiler le tout quand même.

Écrit par : hotel cannes | 19/10/2010

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