16/05/2008

Henri Roorda: les retrouvailles

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Quatre-vingt-trois ans après son suicide, un des plus subtils humoristes de Suisse romande sera honoré par le Musée historique de Lausanne, qui consacrera deux journées à Henri Roorda, les 30 et 31 mai. Colloque, promenades «biographiques», agapes dans divers lieux de la capitale vaudoise. La cheville ouvrière de cette heureuse manifestation est Michel Froidevaux: il a dépensé une ferveur étincelante à inventorier les plus belles citations de celui qui signa longtemps Balthasar dans La Tribune de Genève et la Gazette de Lausanne. On en trouvera un florilège à la fin de ce billet, précédé d’une bio exhaustive due au même chercheur. Entre deux, je reproduis une de mes chroniques sur Roorda qui avait paru en juin 2006 sur mon blog, celui qui est à l’enseigne de Superlocal.ch.

La revoici:

«Des nombreux personnages excentriques de son époque, qu’on a dite «folle» même dans le Lausanne très moral, et un brin paysan du début du XXe siècle, Henri Roorda  (1870-1925) était probablement le plus fidèle de tous à ses convictions intimes. Mathématicien épris de logique absolue, il maîtrisait forcément les illogismes, à l’instar d’un Lewis Carroll. Et s’il s’amusa longtemps à publier des choses «déraisonnables» dans des pages aussi sérieuses que les Cahiers vaudois, surveillées par un Ramuz (qui ne riait pas beaucoup), c’est qu’il eut l’intuition que la nouvelle modernité ferait fi bientôt de la raison tout court. Et même, beaucoup plus grave: des raisons du cœur. Il se donna la mort le 7 novembre 1925, laissant un récit sobrement intitulé «Mon suicide». Retrouvailles avec un bel humoriste tragique. Une rafraîchissante lumière lausannoise.

Il signait ses publications, Henri Roorda, et quelques-unes du pseudonyme épiphanien de Balthasar. Il était originaire de Hollande par son père - un ancien fonctionnaire colonial qui avait fini par s’exiler aux bords du Léman. Pour avoir enseigné les maths à une dizaine de générations d’élèves du Gymnase de la Cité – à partir de 1915 -, cela d’une manière inhabituelle, il laissa une trace scintillante dans leur mémoire, puis dans celle de quelques-uns de leurs descendants.

Car le Roorda savait rallumer la gymnastique du cerveau de ses ouailles. Il les faisait rire en leur inculquant l’art noble de se moquer de soi. Tout en leur instillant la soif du savoir. Son instruction était savoureuse car toujours paradoxale. Amoureux plus que quiconque des mathématiques, il disait: «La foule n’est pas sensible à la perfection du cube et, lorsqu’on parle en public des polyèdres réguliers, on n’évoque pas, dans l’esprit de ses auditeurs, des images émouvantes.»

Pour l’avoir découvert à mes 16 ans, redécouvert à mes 28, puis à le relire maintenant à ma cinquantaine passée, je suis convaincu que le Balthasar, alias Henri Roorda, avait voué un intérêt sincère au destin de la pensée humaine. Mais avec ce détachement des humoristes au cœur pathétique, qui les rend plus philosophes que les philosophes.

Le seul de seslivres qui ne soit pas tout à fait introuvable aujourd’hui recueille des réflexions cocasses, adorablement décousues. Il s’intitule «Le roseau pensotant». L’allusion à Blaise Pascal y est à la fois exaltée et chagrine: «Au temps de Pascal, écrit Roorda, l’homme était un roseau pensant ; mais pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous.» De là découlera son principe un rien déconcertant que le maître de la création ne réfléchit point, mais pensote. Vialatte comparaît bien l’homme à un salsifis songeur…

Dans le même recueil, Roorda se plaint que les gens aient des paupières aux yeux, mais pas aux oreilles. Il s’étonne de la perpétuation infaillible de la pratique du mariage: «Depuis les premiers jours de l’histoire humaine, des Plumet épousent des Bidochard. Eh bien! je le demande à tous les hommes de bonne foi: est-ce que cela a vraiment servi à grand-chose?»

Avant 1925, Roorda a été un des premiers enseignants de Lausanne, de Suisse, et je dirais d’Europe, à poser ingénument des questions intéressantes sur son propre métier: «Le soin avec lequel certains pédagogues, pendant 30 ans et plus, ont compté les fautes de leurs élèves, est inimaginable. Parce qu’il est plus facile de compter les fautes que les progrès…»

Enfin, ce timide et ironique maître du Gymnase de la Cité, en lequel Ramuz et Edmond Gilliard eurent le mérite de reconnaître une veine d’écrivain au mitan des années vingt, s’effara parfois de ses propres impérities professionnelles: «Autrefois, j’étais déplorablement dépourvu d’idées. Cette pauvreté intellectuelle m’étonnait, car en me regardant dans la glace je voyais toujours un large front chauve qui ne pouvait être que celui d’un penseur. Je reprenais alors confiance et j’allais m’asseoir dans mon fauteuil le plus profond; je fermais les yeux et me disais: «Pensons».

Henri Roorda: « Le roseau pensotant», suivi d’ «Avant la grande réforme de l’an 2000». Ed. L Âge d’Homme, Poche, réédition de 2003.

Et maintenant, une biographie détaillée de l’écrivain, suivie d’un choix de ses citations que Michel Froidevaux a si remarquablement mises en gerbe :

Henri-Philippe-Benjamin Roorda van Eysinga, originaire de Sneek (Hollande), est né à Bruxelles, le 30 novembre 1870. Sa mère était une Selinda Bolomey, du nom aussi d’un grand peintre lausannois qui avait vécu à la cour des Orange-Nassau. Son père, fonctionnaire du gouvernement hollandais en Indonésie fut révoqué à cause de ses positions anticolonialistes, et trouva refuge à Clarens. Au bord du lac Léman, la famille Roorda est très proche de celle de Elisée Reclus, réfugié de la Commune de Paris, penseur anarchiste et auteur de la monumentale Géographie Universelle. Il aura une influence déterminante sur la formation intellectuelle du jeune Henri.

Ecole primaire à Montreux, puis à l’ancienne Ecole Industrielle et à l’Université de Lausanne, où il obtient une licence ès sciences mathématiques. Long séjour à Paris. Retour à Lausanne, où il est nommé professeur d’arithmétique et de mathématique; d’abord, dès le 20 septembre 1892, au Collège de Villamont, à l’Ecole supérieure et gymnase de jeunes filles, puis, dès le 1er septembre 1905 au Collège classique de la Mercerie et au Gymnase classique de la Cité. Outre des manuels d’arithmétique (six volumes édités, chez Payot, entre 1912 et 1923), Henri Roorda publie, en 1917, un retentissant pamphlet Le pédagogue n’aime pas les enfants.

Son activité d’humoriste se traduit par des collaborations avec la presse, sous la forme de billets et de chroniques. Il participe à des revues satiriques – l’Arbalète, la Crécelle – puis à des journaux de la pressequotidienne romande. Sous la signature de Balthasar, il écrit régulièrement dès 1917, dans La Tribune de Lausanne, puis, dès le 1er janvier 1920 à La Gazette de Lausanne, et aussi dès 1923 pour La Tribune de Genève.

Deux recueils rassemblent un choix de ses chroniques: A prendre ou à laisser (1919) et Le roseau pensotant (1923). Dès l’automne 1922, il se met à publier l’Almanach Balthasar, «trésor de gaîté», qui connaîtra, avec succès, quatre parutions annuelles.

Sous son nom, Henri Roorda livre aussi ses réflexions philosophiques – désabusées et amusées - sur la société et la marche du monde: Mon internationalisme sentimental (1915), Le débourrage de crânes est-il possible? (1924), Avant la grande réforme de l’an 2000 (1925), Le rire et les rieurs (1925). Roorda s’est aussi essayé au théâtre, dans de courtes pièces pour des levers de rideaux (Le silence de la bonne, Un beau divorce, …).

A 4 heures du matin, le samedi 7 novembre 1925, il meurt «subitement des suites d’une effroyable neurasthénie» (comme l’annonça la presse). Ses amis publieront l’année suivante Mon suicide, texte testament, grave et léger, où Roorda expose avec distance et ironie les raisons qui l’ont conduit à mettre fin à ses jours.

«C’était un grand humoriste, désespéré, tolérant, d’une lucidité dévastatrice, gai comme un lapin. Pourquoi est-il à ce point oublié? Peut-être parce qu’il était suisse, et que, cliché aidant, on ne s’attend pas à entendre un grand éclat de rire éclater en Suisse. (…) Pour lui, l’ignorance n’était pas le plus grand des maux: il fallait surtout procéder au «débourrage des crânes». Rien n’a changé. Rien à changer.»

Jean-Luc Porquet, Le Canard Enchaîné, 28 juillet 2004

CHOIX DE CITATIONS

Roorda le drôle:

La vache ne saura jamais tout ce que les hommes lui doivent, car celui qui la trait se place derrière elle, de façon à ne pas être vu.

Mariez-vous en hiver. A l’époque des canicules, vous auriez moins de plaisir à vous serrer l’un contre l’autre.

Les mots «éternuer» et «éternité» ont la même origine; mais je ne sais vraiment pas pourquoi.

Comme un penseur obscur l’a remarqué, les grandes distances existaient bien avant l’invention du kilomètre.

L’homme courtois

Cinq cents après l’invention de l’imprimerie, la plupart des gens sont incapables de s’essuyer les pieds au moment d’entrer dans un appartement.

Victor Hugo nous a recommandé de ne jamais insulter une femme qui tombe. On voit bien qu’il a pas été contrôleur dans un tramway.

Le tragique

J’aime énormément la vie. Mais, pour jouir du spectacle, il faut avoir une bonne place. Sur la terre, la plupart des places sont mauvaises. Il est vrai que les spectateurs ne sont en général pas très difficiles.

Notre coeur n’est pas le thermos parfait qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse.

Ceux qui prennent trop au sérieux la Vérité qu’ils croient posséder et dont ils veulent à tout prix assurer la victoire, deviennent des assassins. Le scepticisme est le bon remède contre le fanatisme. Les cerveaux humains sont encore plus précieux que les formules qu’ils élaborent.

Le Chef de gare est un malheureux qui ne voit que des gens qui partent. Il en voit même qui arrivent, direz-vous. Sans doute, mais ceux-là ne restent pas à la gare: ils s’en vont aussi.

Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver.

Le prof

Depuis que l’instruction a été rendue obligatoire, le nombre de ceux qui du haut d’une tribune débitent de retentissantes âneries a beaucoup augmenté. Et, malheureusement, il nous est souvent difficile de ne pas entendre ce qui se dit. Ah! qu’il serait bon, dans bien des cas, de pouvoir abaisser sur nos tympans des paupières invisibles!

http://www.lausanne.ch/view.asp?docId=28689&domId=62142&language=F

Commentaires

83 ans après la mort de Roorda, le moment est venu de se rappeler que cet humoriste fu un très grand pédagogue, un visionnaire. Puisqu'il alla jusqu'à écrire (avec dérision, autodérision mais aussi lucidité) que "le pédagogue n'aime pas les enfants...". Aujourd'hui il se marrerait beaucoup devant des marquis de la gauche caviar qui prônent le laxisme absolu et des cervelets délabrés de la droite cassoulets qui veulent lire la vérité dans le pipi... Par un tour d'esprit élégant à sa façon, il mettrait dos à dos (ou nez à nez?) ces deux catégories de fantoches qui folâtrent dans les arènes sérieuses de notre temps comme le faisaient ses petits grimauds inoffensifs dans les préaux de son temps...

Écrit par : Faber | 17/05/2008

Laxisme absolu de la gauche... Que comprenez-vous, mon pauvre Faber, à la science pédagogique. Vous êtes encore certainement un de ces petits sarkozystes qui crachent sur tout le renouveau humaniste et libérateur qu'a apporté Mai 68... Même en Suisse!

Écrit par : Jordan | 17/05/2008

"Que comprenez-vous, mon pauvre Faber, à la science pédagogique" Très bonne question, mais il n'y a probablement rien à y comprendre, si ce n'est l'aveu de l'impéritie absolue des actuels pédagogues.
Ce que nous pouvons par contre aisèment constater, c'est que les patrons vaudois ne veulent plus engager d'apprentis parce que ceux-ci ne savent plus ni lire ni écrire ni compter correctement, et que ce n'est pas du devoir des patrons mais de l'école de le leur apprendre. Nous constatons aussi que l'école est aux mains des socialistes.
Vous lirez aussi avec intérêt les déclarations d'un certain psychiatre Gérard Salem dans 24 heures d'aujourd'hui : "on voit apparaître un nouveau prototype d'adolescents, les CUC pour "callous unemotional child", des enfants froids, sans compassion, culpabilité ni remords. On en voit de plus en plus."
A votre avis, les bobos consacrent-ils beaucoup de temps à transmettre des valeurs à leurs enfants ou préfèrent-ils se consacrer à leur épanouissement personnel (ou plutôt préfèrent-elles...)?

Écrit par : Géo | 17/05/2008

En catalan, CUC veut dire ver de terre, pas mal trouvé le nom...

Écrit par : Inma Abbet | 17/05/2008

"il est plus facile de compter les fautes que les progrès…"
Qu'on soit pédagogue ou simple lecteur. Les "fautes sont souvent dans l'œil de celui qui regarde et le beau est aussi dans l'œil de celui qui sait voir".

Écrit par : cmj | 17/05/2008

"et le beau est aussi dans l'œil de celui qui sait voir".
Alors pourquoi avoir tout sali ?

Écrit par : Géo | 18/05/2008

Phrase laissée par Roorda avant de se suicider: "J'ai tout usé en moi et autour de moi; et cela est irréparable"

Écrit par : Nouria | 26/05/2008

Ci-après une belle citation de Roorda, que j'espère ironique:

«Eh bien, puisque, sur notre planète, tout le monde ne peut pas être riche, il faut que les hommes de bonne volonté se dévouent et se décident fermement à rester pauvres jusqu'à leur mort. [...] Jusqu'à ce jour, la pauvreté n'a pas été assez honorée. [...] Le Pauvre n'est-il pas celui qui détruit le moins de bonnes choses ? [...] Je propose que dans chaque pays, l'Etat leur distribue d'abondantes richesses fictives, telles que des diplômes et des décorations. Les plaisirs de la vanité valent bien ceux de la table. [...] Au bout de dix ans de persévérance joyeuse, le Pauvre conscient recevra une carte de BON CITOYEN, qu'il aura le droit de fixer à la porte de son appartement. [...] Enfin, il ne méritera la Grande Corde de l'Ascétisme national qu'après quarante ans de civisme et de labeur acharné. Quant aux sybarites qui, à l'estime de leurs concitoyens, préféreront les filets de sole, le cinéma, les thés-dansants et les épingles de cravate, ils ne seront jamais décorés. Et ce sera bien fait.» (Henri Roorda, Oeuvres complètes, Lausanne, l'Age d'homme, 1970, tome 2, p.
23)

Écrit par : Dalang | 16/06/2008

“Ce que nous pouvons par contre aisement constater, c'est que les patrons vaudois ne veulent plus engager d'apprentis parce que ceux-ci ne savent plus ni lire ni écrire ni compter correctement, et que ce n'est pas du devoir des patrons mais de l'école de le leur apprendre.”

Pour ma part, je dirai que si le patronat n'engage plus d'apprentis, c'est que cela n'est plus économiquement “à la mode”.
Engager un apprenti pour quoi faire, le former ? A quoi ??? Ce qui est indispensable et en voie d'être, au mieux, automatisé, au pire, délocalisé . Pour ce qui est des bras, le chômeur en fin de droit est tellement plus économique et éthique, pour les connaisseurs il y a aussi l'AI. Pour les patrons horripilés par la paperasserie, il y a le travailleur étranger, corvéable et reconnaissant, ce qui n'est pas désagréable..... Alors que l'école ne fasse pas son boulot ou qu'on ne lui en donne plus les moyens, finalement... Et au moins, ils ne risqueront pas de faire comme moi... qui sais écrire, lire et compter !!!
Ha oui, bien sûr ils risquent de passer directement à l'acte... Bah, on fait moitié-moitié, on donne les moyens à une moitié pour surveiller l'autre moitié... il n'y a pas de petite économie, n'est ce pas
Quant au bonheur, c'est un concept qui ne coûte rien, surtout ne pas hésiter à l'employer largement pour guider ces pauvres d'esprit vers la consommation, qui, elle, rapporte.

Melchior

Écrit par : Melchior | 03/03/2009

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Écrit par : Mietwagen Mallorca | 29/07/2010

Pour retrouver un peu de qualité à la vie, si on commençait par se débarrasser des patrons ? Que les apprenties ne savent pas lire dans la langue du patronat, cette langue de la soumission, voilà qui est une bonne chose.

Écrit par : Delcuse | 09/02/2011

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