22/05/2008

Georges Nivat et le dilemme du peuple russe

640592038.jpgA l’heure où la Russie elle-même ignore si elle changera de cap avec son jeune président élu Medvedev, les observateurs politiques étrangers conviennent que c’est son prédécesseur Poutine qui continuera de régner - avec sa houlette controuvée de premier ministre. Or il en est, tel Georges Nivat, qui ne tirent pas des plans sur la comète le nez en l’air, mais le rivent sur les entrailles compliquées de ce grand peuple au destin toujours tourmenté. Cet Auvergnat qui s’est établi depuis trente ans en Haute-Savoie, pour enseigner les lettres russes à l’Université de Genève, est sans doute  plus littéraire que politologue, mais il sent avec une justesse instinctive l’air de l’Histoire. Il a traduit Pouchkine, Gogol, et surtout Soljenitsyne, auquel il a consacré une biographie qui a fait le tour du monde, et que l’auteur de L’Archipel du Goulag tient pour la meilleure de toutes. Georges Nivat, qui a rencontré aussi Pasternak, connaît si bien la Russie (il y a étudié sous Khrouchtchev, en fut bannit, y retourna d’abord clandestinement à l’époque des samizdats, puis avec toutes les faveurs dues à un ami fidèle de la nation) que son jugement de l’actualité est éclairant. Car pas péremptoire: «La Russie est dans une passe difficile. Ou elle va vers un régime autoritaire qui risque d’inhiber cette renaissance culturelle et sociale qu’elle est en train de vivre avec euphorie. Ou elle redressera le cap, mais à sa façon. Poutine et Medvedev sont différents. Si le premier avait voulu un troisième mandat présidentiel, il l’aurait obtenu, quitte à violer la Constitution – sa popularité est phénoménale. Il ne l’a pas fait. Il s’est choisi pour successeur un universitaire, un juriste. Et l’unique membre de son entourage qui n’ait jamais été comme lui-même du KGB. Il serait judicieux, de la part des Occidentaux, de penser que Dmitri Medvedev donnera peut-être des inflexions différentes.»

Sous une chevelure d’argent ramenée avec soin, deux yeux rieurs couleur de perle, et un corps délié: nous avons rencontré Georges Nivat à fin avril dans un de ces dédales gris souris en sous-sol de l’Uni des Bastions, à Genève, où il bénéficie encore d’un bureau, adjacent à la bibliothèque slave. Des centaines de dossiers témoignent aussi de ses importantes activités éditoriales: la prestigieuse collection Slavica de l’Age d’Homme, à Lausanne, l’Histoire de la littérature russe en sept volumes chez Fayard, à Paris. Ses propres livres, bien sûr, traduits en plusieurs langues, et désormais en russe officiellement: si le tirage de son best-seller sur Soljenitsyne avoisine à présent les 60 mille exemplaires, sa traduction en 1986 dans des revues clandestines avait déjà touché plusieurs millions de lecteurs… Il revenait cette fois non pas de Moscou, ni de Saint-Pétersbourg – où il occupe enfin un appartement – mais de Kiev, où on lui a offert une énième distinction. En dépit des conflits que l’Ukraine entretient avec la Russie, qui sont aussi culturels et linguistiques. «Moi qui suis un russiste, travaille essentiellement dans le domaine du russe, je reçois les honneurs des Ukrainiens!» En acceptant leur médaille, il eut l’impression de servir de courroie affective.

Le voici attelé à une somme sur les sites de la mémoire russe, dont le premier tome «géographique» qui vient de paraître explore les lieux de culte, de spectacle, de lecture, etc.

«Je ne suis pas Russe, mais depuis les années soixante je lis plus souvent en russe qu’en français» : tel est le fil conducteur d’un livre que Nivat avait  publié précédemment sous forme de miscellanées. Il s’intitule justement Vivre en russe, avec un r minuscule.

A travers son cheminement personnel d’Européen, il fait redécouvrir au lecteur les paysages culturels et sociaux sans cesse bouleversés de l’empire de Pierre le Grand. Il y dépeint une âme russe fraternelle, mais cruelle, « violente, orpheline, et qui doit aujourd’hui s’émanciper des poncifs que lui a infligés l’histoire comme autant de traumatismes encore actifs ».

Vivre en russe, L’Age d’Homme.

Les sites de la mémoire russe. Tome 1, Géographie de la mémoire russe, Fayard.

http://nivat.free.fr/cvfr.php

BIO

1935. Naît à Clermont-Ferrand. Son père est prof de lettres classiques, sa mère de mathématiques.

1958. Après une licence de russe et une d’anglais en Sorbonne, et un diplôme d’Oxford, il est stagiaire à l’Université Lomonossov de Moscou et obtient son agrégation en russe.

1961. Médaille des blessés et Croix de la valeur militaire. En 2000, il est chevalier de la Légion d’honneur.

1967. Directeur de la collection Slavica de l’Age d’Homme, à Lausanne. Collaborateur de Fayard, à Paris depuis 1995.

1969. De son épouse Lucile, prof de russe, il a une fille: Anne Nivat qui deviendra journaliste. Leur fils Guillaume, né en 1971, sera informaticien.

1974. Professeur ordinaire à l’Université de Genève jusqu’en 2000. Depuis, il y est professeur honoraire.

1996. Il préside les Rencontres internationales de Genève jusqu’en 2008.

09:41 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Nivat fait fort bien de relever la dignité que lui a conférée l'Ukraine. Dans le monde francophone, une russophilie exagéré fait qu'on oublie souvent les peuples que la Russie a opprimés, de la Pologne en 1830 jusqu'à la Tchétchénie de nos jours.

Écrit par : Guiu Sobiela-Caanitz | 27/05/2012

Nivat fait fort bien de relever la dignité que lui a conférée l'Ukraine. Dans le monde francophone, une russophilie exagéré fait qu'on oublie souvent les peuples que la Russie a opprimés, de la Pologne en 1830 jusqu'à la Tchétchénie de nos jours.

Écrit par : Guiu Sobiela-Caanitz | 27/05/2012

Nivat fait fort bien de relever la dignité que lui a conférée l'Ukraine. Dans le monde francophone, une russophilie exagéré fait qu'on oublie souvent les peuples que la Russie a opprimés, de la Pologne en 1830 jusqu'à la Tchétchénie de nos jours.

Écrit par : Guiu Sobiela-Caanitz | 27/05/2012

Nivat fait fort bien de relever la dignité que lui a conférée l'Ukraine. Dans le monde francophone, une russophilie exagéré fait qu'on oublie souvent les peuples que la Russie a opprimés, de la Pologne en 1830 jusqu'à la Tchétchénie de nos jours.

Écrit par : Guiu Sobiela-Caanitz | 27/05/2012

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