30/05/2008

Peut-on être amoureux d’un chat?

 

1078050853.2.jpgJ'ai connu dans le Haut-Pays un avare extraordinaire qui avait acculé son matou de ferme à chasser des levrauts! Mais il n'en avait fait qu'un demi-haret, car le fauve avait encore besoin des caresses de la fille du vieux grigou - en cachette, elle lui glissait de menus morceaux qu'elle chapardait au fumoir: "Sinon il deviendrait giacommetien, ce pauvre chat!"

 Or c’est justement un animal que le grand maître grison vénérait presque plus que l’art: «Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat.» Et il existe même des chats sculptés par Albert Giacometti – infiniment maigres comme il se doit, l’échine raide tel un filin noir, la queue à l’horizontale. Mais que de grâce dans cette raideur et cette horizontalité!

Les écrivains les plus racés se sont évertués à décrire au mieux le chat. Il inspire tellement qu’il suscite une émulation émoustillée. Il devient un exercice de style: on dépeint un chat à sa façon personnelle, comme un peintre peint une vanité, un musicien compose un menuet, un dramaturge qui réécrit l’Antigone de Sophocle.

Léonard de Vinci (qui écrivait aussi) proclama: «Chaque chat est un chef-d’œuvre!»

C’est cette profession de foi qui sert d’épigraphe au nouveau livre de l’académicien Frédéric Vitoux*, essayiste raminagrophile chevronné, qui paraît dans la collection des Dictionnaires amoureux de Plon/Fayard, et où son animal fétiche est décliné de A, comme abyssin, à Z, comme zen. En passant par Belzébuth, l’incomparable Colette, Félix le Chat, La Fontaine, Louis XIV, Ti-Puss ou les procès en sorcellerie d’animaux… Sans oublier les proverbes, les locutions, les citations, les superstitions, les félins les plus historiques, les plus maléfiques et les plus doux.

En 1976, Vitoux avait déjà consacré un livre à Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline (toujours disponible dans ces chers Cahiers rouges de Grasset). Quelle idée ingénieuse déjà d’approcher la personnalité et l’œuvre d’un génie en se glissant dans la fourrure de son compagnon familier! Il se passe tellement d’osmoses secrètes entre les vibrisses (les moustaches du chat) et fibres tactiles ou vocales de son maître, que Montaigne, alors maire de Bordeaux, en fut perplexe: «Quand je joue avec ma chatte, qui sait si elle passe sont temps de moi plus que je fais d’elle?» (Essais II – 12)  

Pour son Dictionnaire amoureux des chats,  Frédéric Vitoux a su prélever des centaines d’autres citations d’auteurs où tendresse et admiration se mêlent à l’inquiétude, au mystère.

Je vous en livre en vrac quelques-unes de mes préférées:

 

- Le chat signe chacune de ses pensées avec sa queue. (Ramón Gómez de la Serna)

- Le chat s’étend de la divinité au lapin; poursuivi, hors les portes, par le rustre brutalement, il redevient, à l’intérieur, dans des recoins d’ombre, quelque chose comme nos lares, l’idole de l’appartement. (Mallarmé)

- Les chatons sont si souples qu’ils sont presque doubles: la partie arrière de leur corps est l’équivalent d’un autre chaton qui joue avec la partie avant. Ce n’est que lorsqu’on leur marche sur la queue qu’ils se rendent compte qu’elle leur appartient. (Henry David Thoreau)

- Si un poisson est la personnification, l’essence même du mouvement, alors le chat est le diagramme et le modèle de la légèreté de l’air. (Doris Lessing)

- Je lui ai dit une fois: «Salut à toi, le chat», et puis j’ai eu honte de lui avoir donné du tu.» (Giorgio Manganelli)

Pour conclure, un passage du cru de Frédéric Vitoux lui-même : - Le chat progresse comme au ralenti. Un côté et puis l’autre. Avec une incroyable souplesse. Prêt à bondir. Ou à tirer. The fastest gun in the West.

 

Frédéric Vitoux, de l’Académie française: Dictionnaire amoureux des chats. Plon/Fayard. 720 pages. Très soyeusement illustré par des cul-de-lampe historiés.

25/05/2008

Le Louvre est plus qu’un musée: un pays

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Il est devenu le plus vaste musée du monde après l’avènement de François Mitterrand en 1981, avec son projet du Grand Louvre et la pyramide en verre de Pei. La dernière fois que je l’ai visité, c’était parce qu’il pleuvait à Paris, et qu’avec une amie du IIe arrondissement proche, nous avions envie de deviser en marchant sans nous mouiller… Et nous en avons avalé du kilomètre entre le département des antiquités grecques, étrusques et romaines et le Pavillon des Sessions qui rassemble des trésors d’Afrique et d’Océanie, en passant évidemment par les célébrissimes collections de peintures et de sculptures. Quand nous n’avions plus d’histoires à nous raconter, au lieu de nous regarder dans le blanc des yeux, nous nous asseyions quinze minutes devant une nature morte de Chardin ou le tableau de Pierre-Narcisse Guérin représentant les amours d’Aurore et Céphale.

2023415480.jpgCe dernier sert maintenant de couverture à un délicieux «inventaire visuel et pratique», de la série Baechtold’s Best, des Editions Riverboom. En fait un véritable guide de voyage en images qui nous invite à explorer le Louvre non plus comme un musée, mais un pays. Une nation à part, multiculturelle, avec ses habitants attifés en bourgeois flamands, en shahs de Perse barbus, en madones de la Renaissance, en baigneuses nues. Avec ses nourritures désuètes et pittoresques: la Nature morte aux pêches et à l’ananas de Cornelis van Spaendonck (fin du XVIIIe siècle), la Coupe de crises, prunes et melon de Louise Moillon (XVIIe), fromages hollandais, banquets ottomans, et on en passe.

Lorsqu’il cessa définitivement d’être une demeure royale pour devenir, en 1793, le Muséum central des Arts, le Louvre n’était accessible au public que trois jours par décade révolutionnaire. Les six autres étaient réservés aux copistes et aux peintres. Les artistes vivants y étaient rois eux aussi, enseignaient à leurs élèves les lois de la perspective, ou passaient des heures entières, seuls devant une fresque ou une statue, à peaufiner leurs relevés. Ou simplement à méditer sans être perturbé par le brouhaha du tout-venant.

Le grand photographe viennois Eric Lessing de l’agence Magnum, spécialisé dès 1960 dans la reproduction d’œuvres d’art, y a quasiment «séjourné» durant quatre décennies. Le Louvre est devenu sa seconde patrie. Dans un entretien très savoureux, il confie aux auteurs du Baechtold’s Best ses bonnes adresses:

- Dans les grandes galeries, il y a tellement de monde, c’est comme de traverser une station de métro aux heures de pointe. Ne suivez pas le flux, allez dans les petites galeries! Au deuxième étage, chez les Français, il y a des merveilles et on n’est pas bousculé.

La collection du Baechtold’s Best n’en est qu’à son deuxième album. D’autres explorations de pays par l’image sont annoncées: le Texas, l’Iran, le pôle Nord, la Suisse. Et avant eux Pékin, qui est lui aussi un pays à lui seul. Le premier de la série nous ouvrait les portes mystérieuses de l’Afghanistan. Le graphiste Claude Baechtold, qui lui a laissé son nom, y avait rencontré en 2002 le reporter-photographe Paolo Woods, et notre brillant confrère Serge Michel, Prix Albert-Londres 2001, actuellement correspondant du Monde à Dakar. A Belgrade, puis en Suisse, la troïka a fait la connaissance de l’écrivain-éditorialiste David Laufer, (oui, notre coblogueur à succès), puis le réalisateur-diffuseur Alexandre Tzonis. A cinq, ils ont lancé les Editions Riverboom, et cette conception de guides illustrés inédite et revigorante.

Au pays du Louvre, Baechtold’s Best, Ed Riverboom. Et pour un programme d’interactivité:

www.paysdulouvre.fr

Sachez encore que Serge Michel vient de signer, avec le même Paolo Woods et Michel Beuret, de L’Hebdo, un ouvrage que je n’ai pas encore lu mais dont je trouve le thème passionnant, d’une actualité troublante et brûlante:

La Chinafrique, parue le 20 mai chez Grasset, raconte l’expansion chinoise dans tous les secteurs économiques du continent noir. Les auteurs ont sillonné celui-ci durant deux ans, en traversant une quinzaine de pays.

Les Chinois y seront-ils de meilleurs colons que ne le furent naguère les Portugais, les Arabes, les Anglais, les Français, les Allemands, les Italiens?

22/05/2008

Georges Nivat et le dilemme du peuple russe

640592038.jpgA l’heure où la Russie elle-même ignore si elle changera de cap avec son jeune président élu Medvedev, les observateurs politiques étrangers conviennent que c’est son prédécesseur Poutine qui continuera de régner - avec sa houlette controuvée de premier ministre. Or il en est, tel Georges Nivat, qui ne tirent pas des plans sur la comète le nez en l’air, mais le rivent sur les entrailles compliquées de ce grand peuple au destin toujours tourmenté. Cet Auvergnat qui s’est établi depuis trente ans en Haute-Savoie, pour enseigner les lettres russes à l’Université de Genève, est sans doute  plus littéraire que politologue, mais il sent avec une justesse instinctive l’air de l’Histoire. Il a traduit Pouchkine, Gogol, et surtout Soljenitsyne, auquel il a consacré une biographie qui a fait le tour du monde, et que l’auteur de L’Archipel du Goulag tient pour la meilleure de toutes. Georges Nivat, qui a rencontré aussi Pasternak, connaît si bien la Russie (il y a étudié sous Khrouchtchev, en fut bannit, y retourna d’abord clandestinement à l’époque des samizdats, puis avec toutes les faveurs dues à un ami fidèle de la nation) que son jugement de l’actualité est éclairant. Car pas péremptoire: «La Russie est dans une passe difficile. Ou elle va vers un régime autoritaire qui risque d’inhiber cette renaissance culturelle et sociale qu’elle est en train de vivre avec euphorie. Ou elle redressera le cap, mais à sa façon. Poutine et Medvedev sont différents. Si le premier avait voulu un troisième mandat présidentiel, il l’aurait obtenu, quitte à violer la Constitution – sa popularité est phénoménale. Il ne l’a pas fait. Il s’est choisi pour successeur un universitaire, un juriste. Et l’unique membre de son entourage qui n’ait jamais été comme lui-même du KGB. Il serait judicieux, de la part des Occidentaux, de penser que Dmitri Medvedev donnera peut-être des inflexions différentes.»

Sous une chevelure d’argent ramenée avec soin, deux yeux rieurs couleur de perle, et un corps délié: nous avons rencontré Georges Nivat à fin avril dans un de ces dédales gris souris en sous-sol de l’Uni des Bastions, à Genève, où il bénéficie encore d’un bureau, adjacent à la bibliothèque slave. Des centaines de dossiers témoignent aussi de ses importantes activités éditoriales: la prestigieuse collection Slavica de l’Age d’Homme, à Lausanne, l’Histoire de la littérature russe en sept volumes chez Fayard, à Paris. Ses propres livres, bien sûr, traduits en plusieurs langues, et désormais en russe officiellement: si le tirage de son best-seller sur Soljenitsyne avoisine à présent les 60 mille exemplaires, sa traduction en 1986 dans des revues clandestines avait déjà touché plusieurs millions de lecteurs… Il revenait cette fois non pas de Moscou, ni de Saint-Pétersbourg – où il occupe enfin un appartement – mais de Kiev, où on lui a offert une énième distinction. En dépit des conflits que l’Ukraine entretient avec la Russie, qui sont aussi culturels et linguistiques. «Moi qui suis un russiste, travaille essentiellement dans le domaine du russe, je reçois les honneurs des Ukrainiens!» En acceptant leur médaille, il eut l’impression de servir de courroie affective.

Le voici attelé à une somme sur les sites de la mémoire russe, dont le premier tome «géographique» qui vient de paraître explore les lieux de culte, de spectacle, de lecture, etc.

«Je ne suis pas Russe, mais depuis les années soixante je lis plus souvent en russe qu’en français» : tel est le fil conducteur d’un livre que Nivat avait  publié précédemment sous forme de miscellanées. Il s’intitule justement Vivre en russe, avec un r minuscule.

A travers son cheminement personnel d’Européen, il fait redécouvrir au lecteur les paysages culturels et sociaux sans cesse bouleversés de l’empire de Pierre le Grand. Il y dépeint une âme russe fraternelle, mais cruelle, « violente, orpheline, et qui doit aujourd’hui s’émanciper des poncifs que lui a infligés l’histoire comme autant de traumatismes encore actifs ».

Vivre en russe, L’Age d’Homme.

Les sites de la mémoire russe. Tome 1, Géographie de la mémoire russe, Fayard.

http://nivat.free.fr/cvfr.php

BIO

1935. Naît à Clermont-Ferrand. Son père est prof de lettres classiques, sa mère de mathématiques.

1958. Après une licence de russe et une d’anglais en Sorbonne, et un diplôme d’Oxford, il est stagiaire à l’Université Lomonossov de Moscou et obtient son agrégation en russe.

1961. Médaille des blessés et Croix de la valeur militaire. En 2000, il est chevalier de la Légion d’honneur.

1967. Directeur de la collection Slavica de l’Age d’Homme, à Lausanne. Collaborateur de Fayard, à Paris depuis 1995.

1969. De son épouse Lucile, prof de russe, il a une fille: Anne Nivat qui deviendra journaliste. Leur fils Guillaume, né en 1971, sera informaticien.

1974. Professeur ordinaire à l’Université de Genève jusqu’en 2000. Depuis, il y est professeur honoraire.

1996. Il préside les Rencontres internationales de Genève jusqu’en 2008.

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