01/06/2008

Une corbeille de pivoines pour Honegger et Auberson

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Elles ont inspiré tous les impressionnistes au temps où elles étaient aussi rares que les orchidées proustiennes - car récemment importées en Europe. Edouard Manet, qui les cultivait dans son domaine de Gennevilliers, sut rehausser encore leur carnation, et grande Colette les électrisa par sa plume sensorielle. Plus modestement, votre serviteur les célèbre souvent en son blog, fasciné qu’il est par leur élégance vieillotte, princière, nonchalante: écloses en mai, les pivoines sont des fleurs qui partout répandent déjà une atmosphère d’été. Dans les beaux jardins huppés à treillages de la campagne genevoise - où elles grimpent en berceau. Chez les maraîchers attalensois du marché du samedi, à Vevey. Ou même dans ce porte-bouquet à col évasé de notre rédaction de Pépinet à Lausanne, où quelquefois je donne à boire à des fleurs coupées que j’achète chez les marchandes de carottes de la rue du Pont.

La gerbe de pivoines que j’y ai mise mercredi était couronnée de petites boules grenat, presque noires. Le lendemain, elles s’étaient déjà prodigieusement épanouies, et on y dénombrait quatre fleurs supplémentaires jaillies de bourgeons cachés. Depuis, leur déhiscence embaume nos bureaux, et leurs corolles ont viré à une espèce de mauve rose thé, qui lui-même tournera à l’amarante quand elles seront fanées – tout en conservant leur parfum entêtant.

Desséchées, mes pivoines ressembleront à nos billets de vingt francs que certains usagers ont l’habitude de comprimer entre leurs doigts. En les dépliant, on tombera sur le front éclairé et le regard impétueux d’Arthur Honegger (1892-1955), un des plus grands musiciens suisses du XXe siècle. La dernière partie de cette chronique lui est consacrée.

La citation hors contexte de la semaine

«Le peuple sera toujours sot et barbare… Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon, du foin. Je veux que mes paysans croient qu’ils iront en enfer s’ils volent mon bois.».

C’est signé Voltaire.

Trois feux d’artifice pour Pascal

1851770095.jpgMercredi prochain 4 juin au Flon*, l’Association Icare organise une jolie petite fête amicale autour de notre beau chanteur-percussionniste-danseur et poète Pascal Auberson.

Histoire de marquer le lancement de son nouveau site internet Anartiste, peaufiné par Pierre-Yves Detrey, mais surtout la sortie suisse d’un best of réunissant en CD plus de 30 ans de carrière, ainsi que la parution du «songbook» Aubersong, en présence de l’éditeur du recueil Frédy Henry.

Aubersong est le résultat d’un travail minutieux de transcription. Il rassemble 33 chansons (textes et partitions) qu’Irène Hausamann et Gaspard Glaus sont parvenus à exhumer du grand capharnaüm des souvenirs de Pascal le bordélique.

En octobre dernier, l’artiste nous avait fait cet aveu croquignolet: «J’écrivais trop vite. Je jetais mes textes, mes notes, je ne gardais rien. A présent, grâce à ce livre et grâce à ces amis qui l’ont fait, je sais que la chanson reprend place au centre de mes préoccupations.»

* Espace Decker d’Auberson, 7, Côtes de Montbenon, à 17 h 30.

Noms de chats de personnes célèbres

Dans ma dernière chronique, j’ai présenté le nouvel ouvrage de Frédéric Vitoux sur les chats, dans la série des Dictionnaires amoureux*, et j’entends bien en exploiter les richesses durant quelques semaines pour enjoliver mes éphémérides.

Ce dimanche, je vous apprendrai que les chats de Victor Hugo avaient pour nom «Gavroche» et «Chanoine», ceux de Yehudi Menuhin «Hänsel» et «Gretel». Le chat de Louis XV s’appelait «Le Général» et celui du général de Gaulle, à Colombey, «Gris-Gris».

Leonor Fini, qui en avait peint par centaines, baptisait ses félins à poils longs «Mignapouf», «Beauty», «Musidore», et tutti quanti.

Celui de l’ancien président étasunien Jimmy Carter porte un nom à rallonge: «Misty Malanky Ying Yang»…

* Editions Plon/Fayard

Le protestantisme latin du «Roi Arthur»

114449610.jpgHier, samedi 31 mai, il y eut le coup d’envoi du 100e anniversaire du Théâtre du Jorat, à Mézières, ce chalet surdimensionné que les Joratois (mais aussi des amateurs de spectacles du monde entier) ont surnommé la Grange sublime. C’est dire l’importance de l’événement, et de l’endroit - les Vaudois sont légendairement avares d’expressions emphatiques. Or cette légende-là leur est particulièrement chère, tant à leur cœur qu’à leurs papilles: à l’issue de certaines représentations printanières, de charmantes paysannes aux bras roussis par les champs leur offrent des gâteaux à la crème, ou cette pâtisserie à la fois crémeuse et friable qu’on appelle des merveilles. Sa saveur vanillée - qu’il n’est pas interdit d’entrecouper d’un blanc sec - est une tradition locale très singulière qui se marie impunément aux répertoires de la littérature et de la grande musique.

Hier après midi, ils ont pu assister à un spectacle commémoratif et historique, écrit et mis en scène par Jean Chollet: M. René et le Roi Arthur*, raconte la genèse de ce «théâtre aux champs», réveillant avec malice l’époque où les paysans de la région (éperonnés par quelques pasteurs scandalisés) s’inquiétèrent d’y voir débarquer des gens qui avaient le théâtre pour vocation. Certes, Monsieur René Morax, l’auteur du livret du Roi David (juin 1921) avait de la distinction. En revanche, celui de la partition avait un air trop bohème avec ses cheveux en broussaille. Ses voitures de sport en jetaient un peu, mais son veston en cuir l’apparentait trop à ces «apaches» qui défrayaient alors la chronique des journaux venus de Paris.

Il s’agissait pourtant d’un artiste suisse autrement plus créateur et universel que Morax: Arthur Honegger (1892-1955), le compositeur non seulement du Roi David, mais de Jeanne au bûcher, sur un texte de Claudel (1935), de Pacific 231, Rugby, et d’innombrables autres œuvres admirables: oratorios, pièces symphoniques, concertos, ou psaumes. Dans le cadre du festival Cully-Classique*, une soirée a été prévue le samedi 7 juin sous le thème de «terre d’asile». A 20 h, salle Davel, l’excellent ensemble Sine Domine y jouera entre autres le Troisième Quatuor d’Arthur Honegger, pour deux violons, alto et contrebasse. Composé à Paris en 1937, une période où le musicien d’origine zurichoise né au Havre, sentait son palpitant palpiter à gauche, car tous ses amis écrivains et musiciens étaient grisés par les emballements du Front populaire.

Or dans cette pièce, dieu merci, on ne repérera aucun «accent idéologique», aucun tempo «révolutionnaire». Je suis sûr que l’archet intelligent de Patrick Genet saura en dévoiler les lignes de fond: une grâce mélodique toute française, héritée d’un Vincent d’Indy; un dépouillement protestant très noble et très beau - zwinglien. Et une lumière latine qui nimbe le tout – qui nous rappelle aussi que le personnage à figure rosâtre et lunaire des billets de vingt francs avait un tempérament sanguin.

* www.theatredujorat.ch et www.cullyclassique.ch

Commentaires

Oui, chez Arthur Honegger, il y avait deux penchants: le solaire, le festif, l'engagé dans la vie de la cité, l'amateur des divertissements parisiens. Et l'austère, le protestant qui a ressuscité l'oratorio. Tenaillé par le doute, mais illuminé par l'Espérance!

Écrit par : Besson | 01/06/2008

Honegger est effectivement né au havre, mais il demeura de nationalité suisse comme ses parents, des protestants zurichois. Son père y pratiqua le commerce du café.

Écrit par : Suren | 01/06/2008

Le songbook de Pascal Auberson. Voilà qui fera plaisir à mes petits frangins, qui le chantent déjà à l'école...

Écrit par : Elodie | 01/06/2008

Le Roi David de Honegger a un statut de chef-d'oeuvre absolu un peu particulier: le compositeur avait dû se plier à une contrainte inhabituelle: écrire vite, et avoir affaire des exécutants pour la plupart amateurs qui n'avaient pas l'habitude d'une musique si nouvelle! Sa partition fut écrite en deux mois....

Écrit par : Mermay | 01/06/2008

bonjour, k'ai trouvé ce billet fort intéressant :) je me deemandais pourquoi cette préc ision : "eperonnes par quelques pasteurs scandalises" ... ;) je te souhaite une bone continuation !

Écrit par : Mister Bark | 06/06/2008

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