06/06/2008

Fernand Léger, ou l’art né des tranchées

 

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En nous offrant une vision d’ensemble de l’œuvre polymorphe de ce peintre, qui s’est frotté à tous les courants majeurs du XXe siècle, la Fondation Beyeler* a eu la sagesse de ne pas tenter de reconstituer un puzzle. Car les grandes «périodes» de Fernand Léger ne s’enchaînent pas logiquement, elles se poursuivent, se pourchassent. Il y en aurait quatre:

- Les années parisiennes, 1881-1917 (héritage de Cézanne, anti-impressionnisme, cubisme, etc.)

- La ville moderne, 1918-1925 (fascination pour les nouvelles perspectives de l’urbanisme).

- La recherche de l’équilibre, 1926-1940 (peintures murales abstraites et orthogonales).

- Les couleurs vives et la joie de vivre, 1940-1955 (années new-yorkaises, qui influenceront un Andy Warhol, un Roy Lichtenstein, retour à Paris…)

Je me suis attardé dans le deuxième secteur, devant les tableaux de grand format où s’enchevêtrent les obliques et les courbes, les néons et les ferrailles de la cité moderne.

Un Paris des années vingt, que le peintre percevait alors, et retranscrivait comme une machine génératrice de nouvelles plastiques. Il la redécouvrait après sa démobilisation de brancardier parmi les sapeurs du génie. Depuis les tranchées, il avait même écrit à son ami Poughon: «Ne t’étonne pas que j’aie l’irrésistible désir de la revoir et de la regarder. Il faut être ici pour l’apprécier

En fait, c’est dans l’odeur de la poudre et du sang, dans le vacarme des canons, des cris et des larmes, que Fernand Léger perçut pour la première fois le choc qui déterminera son orientation artistique et sociale, son culte d’une beauté mécanicienne. Celle-ci apparaît déjà dans sa toile intitulée La Partie de cartes (1917): «Je fus ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc». Elle se raffermira dans des dessins de soldats-robots et des tableaux où sont isolés des triangles, des tubes, des sphères de couleurs vives et pures (Suivez la flèche 1919). Quand l’homme est en conflit plutôt qu’en harmonie, il dégage des expressions plus fortes. Il accède à la Géométrie.

Fernand Léger s’en expliquera en 1923 dans un article mémorable sur L’esthétique de la machine**:

«L’homme moderne vit de plus en plus dans un ordre géométrique prépondérant. Toute création mécanique et industrielle humaine est dépendante des volontés géométriques. Je veux parler surtout des préjugés qui aveuglent les trois quarts des gens et les empêchent totalement d’arriver au libre jugement des phénomènes, beaux ou laids, qui les entourent. Je considère que la beauté plastique en général est totalement indépendante des valeurs sentimentales, descriptives et imitatives.»

(*) Fernand Léger, Paris – New York, jusqu’au 7 septembre. www.beyeler.com

(**) Ce texte figure aussi dans Fonctions de la peinture, de Fernand Léger, paru en poche chez Gonthier.

08:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

La Partie de cartes est la plus vaste et la plus achevée des toiles que Léger a peintes sur le thème de la guerre, qui lui a inspiré surtout des dessins. Il était alors en convalescence près de Paris, car à la guerre, en tant que brancardier, il avait été gazé.

Écrit par : Suren | 06/06/2008

Dans un livre sur Fernand Léger, Georges Bauquier cite l'écrivain russe Ilya Ehrenbourg qui l'avait bien connu: "Il dessinait aux heures de repos, dans le gourbi et quelquefois dans les tranchées. Certains dessins gardent la trace de la pluie, d'autres sont déchirés, presque tous sont faits sur du gros papier d'emballage."

Écrit par : Xénius | 06/06/2008

On oublie parfois que Léger s'était intéressé au cinéma, notamment grâce à Apollinaire qui lui fit découvrir Charlie Chaplin. Il avait même écrit un scénario pour un dessin animé intitulé "Charlot cubiste"... En est-il question chez Beyeler?

Écrit par : KIM | 06/06/2008

Peut-être sous forme de document, mais cela ne m'a pas frappé. Je sais que les mercredis soirs il y a la projection d'un autre film auquel Léger avait participé:
« Dreams that Money can buy » USA, 1947. 99 min. en anglais. Réalisation et scénario : Hans Richter, avec la participation de Max Ernst, Fernand Léger, Man Ray, Marcel Duchamp et Alexander Calder.

Écrit par : Gilbert | 06/06/2008

Retrouvé une jolie citation de l'artiste, qui colle bien à aujourd'hui, non?:

"Tout ce qui se fait maintenant est plus complexe et malgré tout plus rapide. La vie va sans doute du simple au complexe. Mais malgré tout elle gagne en rapidité. Le but de la vie a l'air de multiplier les sensations. Le plus heureux, c'est celui qui enregistre le plus dans un minimum de temps. C'est le jouisseur moderne..."

Écrit par : Salomé | 07/06/2008

je vous rappel que Fernand Léger le bien nommé avait des godasses lourdes de boue: c'était un enfant de paysans.

Écrit par : Missy | 07/06/2008

Cher Monsieur Salem,
Je viens de terminer un très grand tableau(huile sur toile)sur le sujet de l'opéra Madame Butterfly qui sera joué tout prochainement à l'Opéra de Lausanne.
Et je me mets à rêver. Je suis une "lausannoise du haut",55 ans,médecin généticien aux HUGenève durant des années, qui a dû arrêter son job adoré pour cause de maladie chronique(pas psychique,rassurez-vous;-)!).De nature passionnée, et comme j'ai toujours dessiné et peint, je m'y suis mise très sérieusement à cette occasion avec pour résultat, en moins de 4 ans,200 très grands tableaux qui vivent avec moi ou des amis, les tripes(trips also!)de toute une vie! Et au bout de ces 200 tableaux, je me retouve nez à nez avec ma timidité maladive! Alors, paralysée par elle,je me dis que si le monde était bien fait,une timide comme moi devrait trouver une personne comme vous, quelqu'un qui maîtrise les médias, a ce culot enjoué que n'a pas forcément une âme d'artiste trop sensible comme moi, et le lien avec un public pourrait se faire. Et une fois l'âme sensible lancée, elle aura des ailes, ça c'est sûr! Je suis sûre que notre monde a un très grand besoin des sensibles, l'art dans toutes ses formes le prouve chaque jour...et la médecine aussi! MAIS comment, comment au monde,ces artistes hypersensbles font-ils pour faire le PREMIER pas, faire leur "painting out"? Pour trouver leur public, trouver ce rare galériste qui les prendra sous son aile pour une première expo?!Vous qui avez, je crois, ce culot qui me manque, je me permets,pardon, de jeter une bouteille à la mer, là juste devant vous, bien en vue....en me disant que je viens peut-être de faire preuve.. d'un sacré culot! Je vous enverrais bien une foto de ce tableau pour que vous le glissiez au critique d'opéra!(mais ce mail ne semble pas le permettre)avec cette question qui me taraude,quel conseil donneriez-vous à cet artiste qui arrive à enchanter ses amis, mais trop malade de timidité pour courir les galeries.. mais qui doit absolument trouver le chemin vers son public?! Je vous souhaite un merveilleux lundi, cela existe! Bien à vous, Monica Gersbach et Madame Butterfly

Écrit par : Monica Gersbach | 23/02/2009

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