15/06/2008

Météo batracienne, Mme de Lafayette et l’oreille du chat

 

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Le solstice d’été, c’est dans une semaine, mais il est déjà dans l’air: ébauches d’orage, gambettes à demi dénudées de Lausannoises avenantes et effrontées, vols timides du bourdon autour de fleurs exotiques compliquées qu’une dizaine de jardins botaniques romands exposent à l’occasion de Botanica 08*. Entre les pavots bleus de l’Himalaya en vedette à Pont-de-Nant, les buddléias de David de l’Arboretum d’Aubonne, ou le sumac-fausse massette qui poivre les brises de Montriond, le pauvre hyménoptère se sent dépaysé même chez lui.

Pendant ce temps, grenouilles et crapauds coassent à l’unisson pour annoncer la pluie sans jamais se tromper. Surtout pour le plaisir d’humilier mes confrères de la radio ou des journaux qui se disent experts en météorologie. Bah, dites-moi comment qu’ils font, ces batraciens de la Vuachère, de la Chamberonne, sans ordi à écran décomposable et satellites géostationnaires? La réponse est simple comme un manuel scolaire des années soixante: avec l’humidité qui précède une averse printanière, les ailes des insectes s’alourdissent, font plus de bruit en battant et affriandent ainsi leurs prédateurs traditionnels. Dont la grenouille et le crapaud. Leurs coassements sont des signaux d’un bel appétit.

Leur banquet sera sanglant, mais heureusement la pluie promise nettoiera tout.

www.botanica-week.org

Tiré du Dictionnaire amoureux des chats

1078050853.jpgCette fois, Frédéric Vitoux s’émerveille de la beauté et du génie expressif des oreilles des chats. Celles de la demi-douzaine qui ont fini par l’apprivoiser lui dans sa propre demeure. Il a d’abord observé ces appendices mobiles en poète:

«Elles sont si souples, si expressives, si magiques!» écrit l’académicien. «Elles savent se replier vers l’arrière, se coller presque contre le crâne quand le chat est aux aguets, en colère. Elles sont si sensibles. Elles entendent ce que nous n’entendons pas. Elles ne sont pas bêtement solidaires l’une de l’autre. Chacune a sa vie propre.

»Savez-vous que 72 muscles, pas un de moins, permettent à chaque oreille de chat de pivoter, de s’orienter, de se pencher, de capter le son qui l’intrigue, dans les meilleures conditions?»

L’étymologie bizarroïde de la semaine

Pourquoi dit-on d’une nouvelle recrue, ou d’un novice dans un apprentissage, qu’il est un bleu? J’avais toujours cru l’explication de mon Petit Robert, qui fait remonter l’expression à 1840 pour désigner de jeunes conscrits que l’armée française habillait d’une blouse bleue. Ils débarquaient à la caserne en bleusaille.

J’apprends que la réponse véritable est plus ancienne, plus graveleuse aussi, et cruelle. Elle ressortit au jargon des marins du XVIIe siècle. Les volontaires qui s’embringuaient sur les caravelles guerrières du ministre Louvois se faisaient bizuter par les aînés d’une étrange façon: on enduisait leur pénis d’un cirage sombre. La couleur ne s’en allait qu’au bout d’une semaine, en virant d’abord au bleuté… Dès que son sexe recouvrait sa nuance originelle, le moussaillon se voyait exempté de l’obligation de se déculotter chaque jour en public. Et il pouvait faire pipi tranquillement dans la mer sans être toisé par une centaine de matelots goguenards.

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La Princesse de Clèves

Nicolas Sarkozy serait-il un béotien? Ses détracteurs les plus acharnés viennent de lui trouver un nouveau pou dans sa tonsure (de chanoine de Latran): son mépris inconsidéré d’une œuvre majeure de la littérature française du XVIIe, La princesse de Clèves, de Mme de La Fayette. Soit le premier roman psychologique moderne! Son acte d’ignorance remonte à un meeting de l’UMP, à Lyon, en février 2006, au cours duquel le futur président de la République déclara:

«L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique, ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle.»

Propos certes peu courtois envers la brillante femme de Lettres (et envers les guichetières) que Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, vient de dénoncer vigoureusement, mais vingt-huit mois après… dans son journal et sur France Inter.

Cette anecdote, qui nourrit comme tant d’autres une polémique politicienne à tiroirs, m’a incité à relire certaines pages de ce classique, qui m’avait un peu ennuyé au collège, et dont le style Grand Siècle peut sembler fastidieux aujourd’hui aux inconditionnels d’une Amélie Nothomb par exemple. Mais fastidieux, il ne l’est pas, surtout en comparaison avec les autres romans de son époque (Clélie, de Mlle de Scudéry, Moïse sauvé, de Saint-Amant…).

La trame est assez simple:

Unie sans amour au prince de Clèves, la princesse s'éprend du duc de Nemours. Elle s'en ouvre à son mari et lui demande protection contre elle-même. Sur d'injustes soupçons, celui-ci meurt de jalousie après avoir reconnu l'innocence de sa femme. Devenue veuve, celle-ci refuse d'épouser Nemours et finit ses jours dans un cloître.

La langue a bien sûr vieilli, mais elle dépourvue de cette préciosité qui faisait rire Molière. Elle accuse même quelques gaucheries involontaires, qui la rendent humaine. Et qui plus tard devaient séduire le grand Fontenelle.

Commentaires

Oui, mais le duc de Nemours qui a servi de modèle à Mme de Lafayette a été un de ceux qui ont préparé l'assaut de Genève en 1602 : chaque année, il est mangé en biscuit.

Écrit par : R.M. | 15/06/2008

Je l'ignorais... Merci de me l'apprendre!

Écrit par : Gilbert | 15/06/2008

Relire la scène où la Princesse, nuitamment, descend contempler à la lueur d'une chandelle le portrait du Duc, assise sur un fauteuil face au tableau et carressant d'une main distraite une cane à pommeau. Cela tandis que le Duc, ayant enjambé le mur de la propriété des Clèves, transi d'amour et embusqué dans le jardin, épie sans la troubler cette scène brûlante. Et c'est donc une femme qui parvient à transcrire ce fantasme typiquement masculin: surprendre et observer celle que l'on aime vous adorant. Pauvre Nicolas, pauvres de nous.

Écrit par : david laufer | 15/06/2008

Que très c'est joliment déniché, M. Laufer... Il me semble d'ailleurs que ce roman a dû inspirer quelque cinéaste célèbre. Cela ne m'étonnerait pas. De mon côté, j'ai réussi grâce au Web à retrouver la phrase de Fontenelle, celle qui prouve son admiration pour ce roman délicieusement désuet:
"Je sors présentement d'une 4e lecture (sic!) de La princesse de Clèves, et c'est le seul ouvrage de cette nature que j'aie pu lire 4 fois. Un géomètre comme moi, l'esprit toujours rempli de mesures et de proportions, ne quitte point son Euclide pour lire 4 fois une nouvelle galante, à moins qu'elle n'ait des charmes assez forts pour se faire sentir à des mathématiciens mêmes." (Correspondance, 1678)

Écrit par : Xénius | 15/06/2008

Depuis que dans mon village ils ont mi des poisons pour tuer les crapauds qui chantaient trop, il n'y a jamais eu autant de moustiques pas seulement autour de la rivière mais partout dans le village.....

Écrit par : Damien | 15/06/2008

Quelle horreur! Et moi qui pensais que les batraciens étaient des animaux protégés... Sur le sujet du chat, je connais d'autres "Greguerías" (petits aphorismes, définitions étranges et drôles) de Ramón Gómez de la Serna.

Le chat a été inventé par un chinois. (Un chino inventó al gato.)

Hibou : chat emplumé. (Búho: gato emplumado.)

Le chat est une gargouille qui se promène à la maison. (El gato es una gárgola que se pasea por casa.)

Écrit par : Inma Abbet | 15/06/2008

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Écrit par : R.M. | 16/06/2008

Oui, Gilbert, le modèle historique de M. de Nemours était duc de Genevois, aussi, et il est d'ailleurs mort au château d'Annecy. Dans le roman, il est appelé "Jacques de Savoie", parfois (dans les moments officiels, notamment ceux qui concernent les tournois). Et de fait, ce Jacques de Savoie-Nemours (comme on dit aussi) a continuellement essayé de reprendre Genève, depuis Annecy. (Le duché de Nemours - en Île de France - avait été donné par François Ier à un prince savoyard qui était le frère de sa mère et appartenait à une branche cadette de la Maison de Savoie.) Donc, chaque année, à Genève, on mange un Savoyard qui pourrait aussi bien être ce beau prince si aimé de Mme de Clèves. Mais ce n'est qu'anecdotique. On le mange parce qu'il est bon, aussi. Sarkozy ne le digère pas, lui.

Écrit par : R.M. | 16/06/2008

Non Sarkozy ne digère pas bien les Savoyards, d'autant plus que je crois que son père d'origine hongroise s'était d'abord établi en Haute-Savoie. Lors d'un de ses passages dans ce département qui nous est voisin et cher, le candidat Sarko avait déclaré: "Ici AUSSI c'est la France!"
C'était vraiment trop d'honneur de la part d'un bourgeois de Neuilly!

Écrit par : Nox | 16/06/2008

Dans le cadre du festival Botanica, je recommande "Jardin de maths", qui a lieu dans le Conservatoire et Jardin botaniques de Genève: voyage à la découverte des mathématiques appliquées au monde végétal. (Spirales, fractales, etc.)

Écrit par : Suren | 16/06/2008

Un Sarko, ça se prépare comment en confiserie?

Écrit par : Felton | 16/06/2008

Du côté de sa mère, Sarkozy a des origines savoyardes.

Écrit par : R.M. | 17/06/2008

(Pour le ici aussi, c'est la France, peut-être que cela faisait écho à la formule de Mitterrand selon lequel la Savoie, ce n'était pas vraiment la France, ce qu'il déclara en réponse à quelqu'un qui lui faisait remarquer que les deux départements savoyards étaient les seuls qui n'eussent pas voté pour lui en 1988 ; mais Sarkozy a au contraire fait son meilleur score, quasiment, en Haute-Savoie : et donc, il a pu dire que là aussi, c'était la France : il n'était pas élu par de la périphérie, mais par des électeurs à part entière, pas des citoyens de seconde zone. Être français, c'est d'abord avoir des droits dans la République. Pour les obligations, les Savoyards parlent couramment le français depuis assez longtemps pour les remplir, en fait. Je ne parle même pas des obligations militaires, que les Savoyards ont bien remplies aussi, ce n'est ignoré de personne.)

Écrit par : R.M. | 17/06/2008

Erratum : "la formule de Mitterrand selon LAQUELLE".

Écrit par : R.M. | 17/06/2008

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