22/06/2008

Des mots et des guignes, et des rondels dorés

cerises.jpgEn ce premier dimanche d’été, nous retiendrons que le mot solstice vient du latin solstitium, (sol, soleil, et status, de stare, s'arrêter). Une période de l’an où Jean Rosset suspend son cours au plus haut de l’Equateur, et qui correspond à une durée de jour maximale dans l’hémisphère boréal, le nôtre. Il fait chaud, le ciel a une saveur laiteuse qui étourdit le bourdon et les dernières abeilles échappées aux virus créés par l’homme mondialisé. Elles étaient dix fois plus nombreuses à butiner et zonzonner en 1960, lorsque Jean Rouch et Edgar Morin ont tourné Chronique d’un été. Ce fut le début du cinéma-vérité: le réalisateur documentariste y épanchait aussi une sensibilité de poète.  Il s’agissait de trouver naïvement, et si bellement, la vérité objective dans la rue, tout en l’imprégnant de sa subjectivité. Le cinéaste Rouch et le sociologue Morin parcourent les rues de Paris en posant une seule question : «Êtes-vous heureux?» Marceline, une ancienne déportée, Mary Lou, dactylo, Landry, étudiant noir, Angelo, ouvrier chez Renault, Jean-Pierre, étudiant en philo, répondent. Quelle question terrifiante! Surtout dans la torpeur d’une saison aux couleurs plus fanées que l’automne, car jaunies par cette espèce de poussière aveuglante, cette pruine qui enrobe les prunes du Quercy, si chères au regretté Georges Borgeaud. Elle augmente la soif avant que la pulpe l’étanche.

Mais les prunes les plus juteuses viendront plus tard. En attendant, on se désaltéra dans nos vergers avec la cerise ferme et charnue de la mi-juin.  Elle est le plus sucré des fruits rouges, donc le plus énergétique (68 kcal/100g).  On la préférera peut-être plus sauvage, comme la consommaient les antiques Hellènes. Ou surcultivée, comme en vendent les grandes surfaces. En France, quelques maraîchers de luxe la déclinent en variétés anciennes, aux appellations tout aussi savoureusement surannées: la belle des brunetières et la belle d’Orléans ; la tardive de Grandchamp, la jaune de Drogan, la conquaise, la géante de Nancy, la court-picou…

www.pommiers.com/cerise/cerisier.htm

Tiré du Dictionnaire amoureux des chats

chtaamoureux.jpgAprès des locutions québécoises  plutôt bienveillantes que j’ai citées il y a une semaine, en voici qui ont des connotations négatives, et son traduites de l’allemand:

- Les chats malins commencent par lécher, puis griffent.

- Celui qui chasse avec les chats en vient à attraper les souris (comprendre : «On est victime de ses mauvaises fréquentations»).

- Le chat aime bien le poisson, mais ne se mouille pas.

- Le chat est heureux là où on le dorlote.

- Il ne faut pas confier au chat le fromage ou le lard (comprendre: «Le prix d’un procès coûte plus cher que le préjudice causé» ).

En 1762, Diderot prophétise l’ère des courriels

Voilà une citation troublante, que je reprends de l’excellente enquête d’Isabelle Rüf sur «L’Europe à la lettre», dans le supplément du Temps de samedi. Dans une lettre à Sophie Volland, l’encyclopédiste évoque le projet d’un de ses amis physiciens. Une idée qui engoue Denis Diderot:

- Son secret consiste à établir de la correspondance d’une chambre à une autre, entre deux personnes, sans le concours sensible d’aucun agent intermédiaire. Si cet homme-là étendait un jour la correspondance d’une ville à l’autre, d’un endroit à quelques centaines de lieues de cet endroit, la jolie chose!

» Il ne s’agirait plus que d’avoir chacun sa boîte; ces boîtes seraient comme deux petites imprimeries, où tout ce qui s’imprimerait dans l’une subitement s’imprimerait dans l’autre.»

Henri-Frédéric Amiel, la femme et la photo

La femme nue est belle une fois sur vingt, et trois ans sur soixante et dix. C'est-à-dire qu'il y a quatre cent soixante-dix à parier contre un qu'en photographiant une femme sans voile on fait une indécence, sans arriver un effet esthétique.

(Journal intime, juillet 1867)

Une légende dorée flamande à Romont

rondel.jpg 

A partir du XVe siècle, les plus riches familles bourgeoises des Pays-Bas se mirent à décorer leurs intérieurs avec un raffinement inouï. Leurs fenêtres aussi, en faisant appel aux meilleurs peintres, et aux meilleurs verriers: le vitrail domestique devenant à la mode, ils appréciaient particulièrement les rondels, des pièces de verre peintes et historiées, au format petit (40 cm), généralement circulaire, et dont les scènes étaient empruntées le plus souvent aux épisodes de la Bible, ou à la vie des saints. Les rondels étaient peints uniquement au jaune d’argent (doré), et à la grisaille (d’où leur autre nom français de «grisets»).

Ourlées de vignettes ou d’inscriptions, ces précieuses images lumineuses s’incrustaient en médaillons solaires dans un réseau de vitres transparentes, «pour attirer l’attention».  Le Vitromusée de Romont a pu en réunir une septantaine, qui proviennent de collections particulières. A voir, à admirer surtout, jusqu’au 2 novembre.

www.vitromusee.ch

Mais si le musée romontois vous révèle le rondel des maîtres verriers flamands de la Renaissance, moi je vous rappelle celui des écrivains français du XIIIe siècle. C’est un   poème de forme fixe comportant, dans sa forme simple, treize vers en trois strophes (respectivement de quatre, quatre et cinq vers). Construit comme le rondeau sur deux rimes, il ne se distingue de lui que par la reprise de vers entiers.

En poésie, le rondel le plus célèbre est  de Charles d'Orléans:

Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie,
De soleil luisant clair et beau.

Il n'y a bête ni oiseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie.
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie
Gouttes d'argent d'orfèvrerie.
Chacun s'habille de nouveau,
Le temps a laissé son manteau.

Commentaires

Tiens, il nous vient le refrain d'une chanson qui nous relie à une de vos chroniques précédente:

"A sa bouche de belle guigne
De cerise tout à fait digne
Tour à fait digne du panier
De Madame de Sévigné...."

(Brassens)

Écrit par : Suren | 22/06/2008

Vous ne nous donnez plus comme autrefois le nom d'un fruit en plusieurs langues... Cerise en latin: prunus avium, en anglais cherry, en allemand Kirsch, en danois Kirsebae, en hollandais kerse, en italien ciliegio...

Écrit par : Xénius | 22/06/2008

Il y a la cerise noire ferme griotte de Lyon, dit la jaboulaya, car elle a été obtenue par Mr Jaboulay vers 1830 à Oullins près de Lyon, peau rouge et chair rouge foncé. Elle est plus savoureuse que fameuse starking américaine qui se vend en Romandie à 13 balles cinquante le corbeillon.

Écrit par : Wilder | 22/06/2008

Marrant ,Gilbert. "Le temps a laissé son manteau" de Charles d'Orléans, contemporain de Villon , est un des premiers poèmes que j'ai appris à l'école primaire...dans la classe de ma mère qui était instit!

Écrit par : Gilles | 22/06/2008

... Et, comble de malchance, si tu cueilles la guigne, ce ne sera jamais une cerise sur le gâteau!... Tu ne peux qu'espérer que ce ne soit uniquement
que pour des queues de cerises.

Écrit par : Père Siffleur | 23/06/2008

Votre commentaire sur Diderot m'a donné envie de rouvrir l'Encyclopédie, et sous sa plume je retrouve toute l'étincelance de son esprit même en botanique:

Aguaxima: "Plante du Brésil et des îles de l'Amérique méridionale. Voilà tout ce qu'on nous en dit ; et je demanderais volontiers pour qui de pareilles descriptions sont faites. Ce ne peut être pour les naturels du pays, qui vraisemblablement connaissent plus de caractères de l'aguaxima que cette description n'en renferme, et à qui on n'a pas besoin d'apprendre que l'aguaxima naît dans leur pays ; c'est comme si on disait à un Français que le poirier est un arbre qui croît en France, etc. Ce n'est pas non plus pour nous ; car que nous importe qu'il y ait au Brésil un arbre appelé aguaxima, si nous n'en savons que le nom ? A quoi sert ce nom ? Il laisse les ignorants tels qu'ils sont ; il n'apprend rien aux autres : s'il m'arrive donc de faire mention de cette plante, et de plusieurs autres aussi mal caractérisées, c'est par condescendance pour certains lecteurs, qui aiment mieux ne rien trouver dans un article de Dictionnaire, ou même n'y trouver qu'une sottise, que de ne point trouver l'article du tout."

Écrit par : Serpent à Plumes | 23/06/2008

Moi ma mère n'était pas instit, mais à l'école primaire de Tourcoing ce fut déjà une poésie (appelons-ça comme ça) débile tirée d'une chanson de votre sacro-saint Henri Dès!

Écrit par : Cyberprince | 23/06/2008

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