18/07/2008

Quartier latin, hiver 1920

 

paris1900.jpg

 

 

La voiture du baron ayant été garée en biais à l’angle de la rue Jacob et de la place de Fürstenberg, une ribambelle d’enfants du quartier de Saint-Germain s’était bruyamment regroupée autour d’elle. Coiffés de bonnets de laine multicolore, ils avaient renoncé à leurs bagarres de boules de neige pour se familiariser sans retenue avec l’étrange et imposante présence.

 

C’était un attelage à l’ancienne que précédaient deux chevaux roux aux naseaux fumants, tels qu’on n’en voyait presque plus circuler au cœur de Paris. Le conducteur, qui n’était autre que le factotum Camille, était surmonté un colback lui aussi risible. Il s’évertuait à éloigner les jeunes curieux en leur jetant des jurons qui sentaient à la fois sa campagne et une domesticité de style éculé.

 

Nous sommes en février 1920, soit quelque trente ans après l’invention de l’automobile à pétrole par Panhard et Levassor. Alexandre comprit d’emblée la cocasserie de la situation, et ses répercussions possibles dans les gazettes sur la réputation de sa famille rambolitaine. Du haut de sa prestance légèrement courbée, il invectiva directement le pauvre cocher - qui était habitué aux familiarités théâtrales de ses maîtres:

- Cessez de faire le matamore Camille! Cette voiture de campagne est vraiment trop moche pour être une attraction! Déjà qu’elle obstrue dangereusement la circulation, comme vous l’avez placée… Allons, partez vite. Evitons les morsures de chevaux, ces bêtes ne sont que des canassons au caractère fragile et qui ne savent rien des réactions citadines. Je redoute encore plus les coups involontaires de sabot, donc les mâchoires d’enfant cassées. Hop! Et Hue! Rejoignez au plus vite vos écuries qui ne sentent pas encore comme la grande ville. Laissons la civilisation à ses modernités.

 

A peine vexé, Monsieur Camille - qui n’avait pourtant pas matamoré du tout - mit en branle l’exotique attelage, reconduisant vers leur province de Rambouillet chevaux de ferme, carlingue et quatre braves déménageurs.

Commentaires

Proust n’est pas très loin…

Écrit par : Calu Schwab | 18/07/2008

D'autant plus qu'il est mort deux ans après 1920, à Auteuil. Le texte est assez "goüteux" en effet. On dirait le début d'un feuilleton...

Écrit par : Suren | 19/07/2008

Ce serait une des fonctions intéressantes d'un blog de dévider un feuilleton, je veux dire une fiction qui s'élaborerait au jour le jour. L'auteur devant improviser la suite, passant une nuit à l'imaginer...

Écrit par : Xénius | 19/07/2008

On peut le faire a plusieurs, comme un exercice oulipien. A Gilbert de lancer la première pierre.

Écrit par : Calu Schwab | 21/07/2008

Les commentaires sont fermés.