20/07/2008

Des guillotineurs à Nyon

 

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Nous retrouvâmes seuls, Ferrandine et moi, sur le tapis blanc de cette rue en forme de square sans grille, aux façades marron délavé, qui portait le nom du cardinal Egon de Fürstenberg, évêque de Strasbourg, protégé de Louis XIV et abbé de Saint-Germain dès l’an 1689. Autant de précisions qui étaient à la portée de chacun, puisqu’elles étaient gravées sur une plaque bleue. Mon ami, qui tournait négligemment le dos à l’épigraphe, m’écouta avec attention. Puis, opinant de son nez de rapace qu’il finissait de moucher, il tendit sa canne vers d’étranges arbres nus au milieu de la place:

- Après votre passionnante leçon d’histoire, permettez-moi de jouer au botaniste. Je ne vous apprends rien en disant que ce sont des paulownias? Ils deviendront beaux quand il leur viendra des feuilles qui en principe sont très grandes. Et si vous êtes encore ici en avril, vous y verrez une floraison de grappes dressées; elles seront violettes, je crois, ou bleu foncé. De cette chère Mme de Noailles, que je reverrai demain pour vous, me donnera peut-être plus de précision. Ces fleurs sont d’origine chinoise et vous enchanteront par leurs trompettes violettes et leur parfum vanillé; pour autant qu’elles parviennent à éclosion sous le ciel de cette impasse, qui n’est tout de même pas celui de la Chine. Vous en aurez de la chance. Enfin, c’est votre logeur Jaton qui l’aura, puisque les vitres de sa pharmacie donnent sur le square tandis que vous, mon gratte-papier bien-aimé, vous serez encore à dépérir dans votre chambre borgne sur un tas de registres qui sentent le moisi. A moins qu’on ne vous ait entre-temps envoyé en Helvétie. Mais revenons à ces régicides qui se sont réfugiés au bord du lac de Genève. L’Histoire a retenu leurs noms? Je parle de la grande, pas de celle de Monsieur Lenôtre.

Jaillissant de la rue de l’Abbaye, un courant d’air sournois se mit à souffler glacialement sur nos nuques et nos joues, recouvrant de neige nos pas autour du lampadaire central, emportant vers le perron d’un marchand de cires le huit-reflets d’Alexandre Ferrandine. Profitant de chacun de mes vingt pas pour aller le ramasser, je me remémorai vite, et le plus nettement possible, quelques noms de ces conventionnels dont j’avais lu trop brièvement l’état civil sur une feuille d’accompagnement griffonnée par Gosselin: cette place de Fürstenberg était plus spacieuse que notre préau de la Fraternité d’Antioche. Son exposition au tout-venant (et à tous les vents!) n’aurait pu certes reconstituer le théâtre intime de nos joutes savantes quand il faisait l’empereur et moi le philosophe. Mais la partie était engagée, je l’avais bien senti. Nous étions tous deux grands comme des statues ambulantes, des pièces d’échecs trop grands sur un échiquier trop exigu, il fallait bien recommencer à faire semblant de combattre, comme aux meilleures heures.

- Par bonté pour mon logeur, le pharmacien Jaton qui est Vaudois, ne parlez plus de lac de Genève mais de lac Léman, dis-je, tandis que mon compère fouettait d’un gant la neige de son chapeau. Même votre princesse de Brancovan, qui n’est point Vaudoise mais Française, lui donnera raison…

- Soit, le lac Léman, mais passons.

- C’est même ainsi que nos guillotineurs le nommaient lorsqu’un grand nombre d’entre eux s’établirent discrètement à Nyon, à deux lieues seulement de la frontière du Royaume restauré. Une cité médiévale jonchée de ruines romaines, aux mœurs très patriciennes mais tolérantes, même au lendemain du Congrès de Vienne. Officiellement indésirables, ces suppôts de notre Révolution y furent accueillis avec chaleur autour d’une place appelée Perd-Temps… Parmi eux, j’ai retenu les noms d’un Reverchon, qui était d’extraction paysanne du département du Rhône, d’un Montegut, qui avait été fossoyeur dans les Pyrénées, d’un militaire de Dordogne Fazillac ou Fazillac, qui aurait marqué l’histoire de la Terreur pour avoir fait fondre les vases sacrés des églises.

- Des figurants dont je n’ai jamais entendu parler! Pourquoi pas? Or à force de ne s’intéresser qu’aux destins les plus insignifiants, à prospecter les terrains les plus arides pour déterrer des témoignages qu’il croit précieux, pittoresques comme disait Victor Hugo, Théodore Gosselin Lenôtre risque peut-être de devenir de moins en moins hugolien et de se fourvoyer un jour. Encore une fois, je l’aime et le crois quand il affirme que le journal intime d’un épicier sans génie mais observateur et honnête aura plus d’avenir pour la compréhension de l’histoire de France, que trente volumes de glose par un académicien vaseux. Mais si mes encouragements à vous faire voyager jusqu’en Suisse ne devaient vous conduire, mon ami, qu’à fouiller les guenilles malodorantes d’un obscur croque-mort des Pyrénées, laissez tomber, Philibert. Cette expédition serait indigne de vous: je vous y voyais maître inspecteur, pas chiffonnier.

Commentaires

"Fazillac ou Fazillac"? Bis repetita ou lapsus clavi.
Mes tablettes mentionnent un Pierre Roux-Fazillac, né en Dordogne en 1746, mort à Nanterre en 1833. Elu à la Convention, puis général de l'armée révolutionnaire, il vota la mort de Louis XVI. Un dur, impitoyable. Arrêté après Thermidor, il fut relâché grâce à l'intervention d'un pretre. Exilé en 1816, il vécut à Nyon jusqu'à la chute du roi Charles X en 1830.

Écrit par : Cyberprince | 20/07/2008

Votre Montegut devait s'orthographier plutôt MONTAIGUT, Raimond André Philibert, de son prénom - un peu comme votre apprenti historien...

M. était un ex noble, conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, âgé de 26 ans, né et domicilié à Toulouse, département de la Haute Garonne. Il fut condamné à mort le 26 prairial an 2, par le tribunal révolutionnaire de Paris, comme contre-révolutionnaire, en protestant, les 25 et 27 septembre 1790, contre les lois émannées de la représentation nationale. J'ignorais qu'il fit ses jours à Nyon.

Écrit par : Ferro | 20/07/2008

Le héros Philibert se met sur les brisées de Lenôtre, fondateur de la Petite Histoire. Il est passablement tombé dans l'oubli, et c'est dommage car il a un style haut en couleurs et sait rendre passionnant des événements secondaires de la grande histoire.

Écrit par : Doris | 21/07/2008

Rue Jacob, dans le 6e. C'est là qu'il y avait les Editions du Seuil, ainsi que le Bar Vert où jouait Boris Vian...

Écrit par : KIM | 21/07/2008

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