22/07/2008

L'invitation au souper

 

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Les cinq lanternes de la petite place de Fürstenberg s’allumèrent, suivies des réverbères de la rue Jacob. On entendit un fracas de ferraille, mais ce n’était que la femme Jaton que je voyais pour la première fois: une replète toute en joues, en laines molletonnées et qui soufflait du chaud sur ses poignets et dans ses paumes. Devant la vitrine de son mari, dont elle venait de faire tomber la herse, la pharmacienne héla vers le petit carré des paulownias, avec un accent très inattendu:

- Monsieur Saunier! J’ai remis du charbon dans le fourneau de votre chambre. Vous êtes attendu à notre souper dans une heure. Il y aura des spécialités du pays de Monsieur Jaton: des fromages vaudois et de Fribourg, de la cochonnaille froide, des tartes de pommes et de noix, du café et des vins excellents de Genève. Plus d’autres petites choses de moi, qui sont d’outre-Manche. Votre ami le baron est aussi le bienvenu… Mais entrez bientôt, nous gelons.

- Mais je ne voulais pas rester ici, fit Alexandre de Ferrandine, à la fois surpris et un peu fâché: pour commencer, je ne suis pas baron! Quelle inculture… Secundo, dites-moi quelle bête est-ce que ce souper? Un «dîner à la suisse», je présume? Et vous avez vu cet accent?

- Oh! Ne soyez pas hautain, Monsieur l’aristo sans titre. Acceptez avec votre bonne éducation atavique l’invitation de cette dame. Son accent est fort, mais je le crois trop épicé pour n’être que suisse – on y perçoit comme un fond anglais, ou écossais. Même si le repas qui nous attend vous en paraît d’autant plus douteux, votre présence ce soir me portera bonheur, à une table où je vais m’asseoir pour la première fois.

- Je renoncerais donc à une invitation formelle et insistante de certains amis de Grenelle. Leur salon est quelconque, mais Anna de Noailles y passe quelquefois… Et moi qui voulais lui parler de vos misérables petits poumons et l’interroger sur les merveilleuses stations de plein air qui font la réputation de la Suisse…

- Alors je ne vous retiendrai pas, Alexandre, vous êtes le plus précieux des amis. Je veux seulement vous rappeler qu’il n’a jamais été encore question que Gosselin Lenôtre m’envoie en Suisse. S’il le fait, ce ne sera certainement pas pour enquêter sur l’exil de gens sans intérêt pour la grande Histoire, même si pour lui les rivières d’une plus petite la rejoignent. Or, peu avant la fin du règne de Louis XVIII, les gens de Nyon virent débarquer un personnage autrement plus singulier que ces premiers fuyards de 1815. Un médecin des Bouches-du-Rhône nommé Marie-Denis Pellissier…

- C’est un nom qui a meilleure résonance historique, en effet. N’était-ce point ce farouche zélateur de Brutus, l’assassin de Jules César, et qui fut un infatigable traqueur des compagnons de Jéhu?

- C’est lui. Mais vous le trouverez encore plus intéressant en apprenant qu’il fit partie de la commission chargée de dépouiller les papiers secrets du roi au palais des Tuileries.

- Ah, vous évoquez cette malheureuse affaire de la porte de fer qui se solda par l’odieux mensonge d’un serrurier, par la trahison du Girondin Roland et, en fin de compte, par le discrédit irrémédiable de Louis XVI. En inventoriant la correspondance clandestine de ce dernier, votre Pellissier aurait eu la main un peu escamoteuse?

- Peut-être…

- Dans ce cas, si votre petite expédition à Nyon vous permet de tomber sur des documents historiques méconnus, portant par-dessus le marché le sceau de l’empereur Joseph II ou le paraphe du duc de Brunswick… Allez-y.

- L’historien Lenôtre y espère surtout des signatures de révolutionnaires français. On a certes parlé de Mirabeau, dont les restes furent ôtés du Panthéon. Puis de Danton, et de ses tractations secrètes avec les Prussiens. Mais pas encore de l’incorruptible Robespierre, pas encore de gens qui allaient siéger au Directoire, ou plus tard encore dans l’entourage de Bonaparte, de Louis XVIII.

- C’est bien, Philon, fit l’empereur Alexandre à son philosophe que l’exercice de joute mentale commençait à exténuer. Vous avez remporté la partie. Vous méritez d’aller vous préparer à votre souper helvétique, quant à moi je vous quitte séance tenante pour me rendre à Grenelle plaider votre cause auprès d’une grande poétesse aux yeux de ténèbres. Mes respects à la pharmacienne Jaton.

Et d’un mouvement impérial qui sembla l’amuser lui-même, mon ami Ferrandine fit claquer sa cape contre le vent et tourna les talons en direction de l’église de Saint-Germain-des-Prés. La voussure noire de son jeune dos le rendait plus imposant encore au fur et à mesure qu’il s’éloignait dans la neige.

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