28/07/2008

Chauderon, mai 1920

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Une brise orangée commençait à fuser des luminaires clayonnés par les platanes, et les derniers passereaux du jour picoraient autour des crottins. Mes jambes trop longues m’encombraient, tant je m’évertuai à ne pas devancer le trot singulier du personnage que je venais enfin de trouver après deux semaines exaspérantes d’investigation, dans une ville que je ne connaissais pas. Les Lausannois sont des gens à prime abord affables, mais qui se transforment délibérément en Martiens, et en intensifiant leur accent, dès qu’un visiteur parisien s’aventure à les questionner sur les pans mystérieux de leur vie locale. Et pour sûr qu’il était mystérieux, l’homme que j’avais recherché, celui qui maintenant me guidait en faisant sonner dans sa main un trousseau hétéroclite de clés du siècle passé. Son nom était déjà une bizarrerie, que ses concitoyens prononçaient avec du dédain mêlé d’inquiétude: Salésy Henchoz. J’avais repéré mon bonhomme après avoir fait tinter le grelot de plusieurs portes de boutique, entre la place Saint-François, où j’avais laissé mes malles dans un hôtel convenable, et une espèce de cour des Miracles qu’on rejoignait à l’Ouest par un pont à hautes arcades. A présent, mon surprenant cicérone me conduisit jusqu’au milieu d’un second pont, de facture plus récente et au parapet ouvragé à la munichoise. Une humidité vaporeuse et malsaine nappait sa charpente monumentale.

- Voici le pont Chauderon! S’exclama Henchoz, fier comme s’il m’indiquait un bâtiment connu du monde entier. Il est magnifique, n’est-ce pas? Mais il pue; ce n’est pas de sa faute. Ces miasmes proviennent de la rivière qui est tout au fond du vallon. Elle charrie des millions de déchets de tanneries situées en amont, vers un troisième pont. Mais pour aller chez moi, il faut rebrousser chemin et traverser la place que vous avez vue, et qui s’appelle aussi Chauderon…

Enfin, le libraire accéléra son petit pas en secouant son trousseau pour y saisir la clef de son royaume. Après que nous avions franchi une succession de jardinets en lisière de la vaste esplanade, il ouvrit une haute porte en métal encastrée dans une masure en bois, trop petite pour elle et il me fit pénétrer dans une chambre en désordre, qu’une seule lampe à gaz éclairait.

- On m’a coupé l’électricité, s’excusa-t-il, mais elle me reviendra. C’est l’affaire d’un jour seulement. La dame Victorine m’a assuré qu’elle se chargerait de la question dès ce soir.

- De quelle dame parlez-vous? Celle qui m’a permis de vous retrouver, après m’avoir servi dans son boudoir une excellente, mais très étrange tisane citronnée?

- Ah! Elle vous a même fait avaler de sa potion miraculeuse? Il ne s’agit que du citron pressé dilué dans de l’eau chaude, sans sucre, sans larme de bénédictine ou de cordial, sans rien. Plus c’est fade, plus ça ressemble à du pipi de nourrisson, et plus ça préserve contre le vertige, prétend la brave Victorine. Mais dans sa bonbonnière à elle, que vous connaissez maintenant, ça fouette la rose et le jasmin, l’imbécillité des superstitieuses qui sont vieilles avant l’âge. Dans mon foutoir, à moi qui suis vraiment vieux, voyez, ça fleure bon le clope froid, le camphre pour les bosses. Pour celles que j’ai aux pieds. Et puis l’absinthe jaune de ma nièce du Val-de-Travers, et puis toute mon intelligence, n’est-ce pas? Il y a là ma vie à moi, à moi seul, et qui est une solitude utile aux autres, et puis toutes mes recherches. Oh! Oui, elles valent plus que celles de la médecine, plus que les travaux de notre pauvre Académie. Et ça sent le chat! J’allais t’oublier, mon chat. Il s’appelle Grimalkin. Mais vous convenez Monsieur, que ce ne sont pas exactement des odeurs de pipi de chat, mais des fragrances subtiles, des idées de chat, toutes ondoyantes et spiritueuses. Hm, elles m’enivrent de bonheur! Monsieur, Monsieur comment?

- Saunier, pardon Monsieur Henchoz! fis-je en toussotant, à cause probablement, de cette saleté de brouillard qui engluait leur nouveau pont monumental. Je m’appelle Philibert Saunier, avec un A et un U dans la première syllabe.

Commentaires

Mai 1920, Chauderon, maison du Peuple, discours du 1er Mai quelques années plus tôt...
Dites-moi, mon brave, c'était déjà Joseph Zysiadys qui présentait "A vos lettres" le 1er Mai à Lausanne ???

Écrit par : Géo | 28/07/2008

Il en a en tout cas tout le "charme" atédiluvien... Cela dit, je crois que jusqu'à la IIe Guerre, la maison du Peuple se situait à Caroline, à l'emplacement de l'Athénée. Au même endroit s'est trouvé le premier Cinéac - avant de migrer vers la rue Saint-François puis l'angle du Grand-Chêne.

Écrit par : Gilbert | 29/07/2008

Ainsi donc, le discours du 1er mai du camarade Vladimir Oulianov sur cette place, c'était aussi bidon ???

Écrit par : Géo | 29/07/2008

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