30/07/2008

Le Nain jaune

 

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Je vous ai présenté mon petit fauve Grimalkin, Monsieur Saunier. Je le trouve terrifiant, ce chat mais il l’ignore, il m'ignore. Avant lui j’avais un chien. Un magnifique bâtard aux yeux humains, lui, c’était un saint, un saint homme de chien. Rien qu’à le regarder me regarder, je tirais honte de moi-même, car il était mon seul miroir.

Et Salésy Henchoz reprit sa mine triste de nain jaune boudeur, presque enfantine, et qui ne rendait que plus monstrueuse sa double gibbosité: celle qu’il avait entre les épaules et le goitre qui lui enflait le cou. La lumière au gaz les faisait à présent resplendir horriblement à ma vue – alors que dans les rues, et même sur le pont Chauderon, la démarche sautillante de celui qu’elles affligeaient les avait par quelque artifice dissimulés, pour m’abuser peut-être. Je ravalai péniblement le choc de cette découverte, mais les prunelles grises de mon hôte scintillèrent aussitôt, car il avait dû suivre ma réflexion. Sa main rêche attrapa la mienne, et sa voix redevint caverneuse:

- Ne rosissez pas, Philibert Saunier. Je n’ai pas honte de ma difformité. C’est un merveilleux cadeau que m’a fait la destinée. Oui, c’est pour cette bosse qu’elle m’aime, la môme Pisani. Destinée est le mot qui convient: elle a dû lire dans les cartes que la sienne se régénérerait au contact d’un bossu, d’un monstre de cartomancie. Le Nain jaune, par exemple, puisque c’est celui auquel vous pensiez, mon Monsieur… Ai-je tort? Cette comparaison a fini par m’égayer moi-même, autant que les habitués du Martinet, un café de la place où je déjeune quelquefois. On y joue aux cartes sur un plateau au milieu duquel figure ce personnage qui brandit le Sept de carreau. On l’appelle aussi le Lindor. C’est une silhouette plus replète que celle du Joker des Anglais, en tout cas plus bosselée. Ha! Ha! Le Nain jaune… Parfois, je jure par lui en public, comme s’il était mon saint patron. Mais cette mascarade ne fait rosir que les gens distingués, dont vous êtes.

Comme cette fois je rougis:

- Et aussi peut-être Madame Pisani. Remarquez que sa peau est de toute façon rouge à cause des fards infects dont elle ne peut se passer. Sans eux sa figure serait blanche comme l’endive; car aucun sang sincère ne peut y affluer. Non, la veuve, elle ne consulte que le jeu de Madame Lenormand, qui était sotte comme elle. Elle est sotte, sans cœur, idiote, imbécile, crétine…

- Hum, et votre chien, vous ne l’avez plus? fis-je pour changer de sujet. Quel nom lui a-t-on donné?

- Le mien: Abraham. C’est mon vrai prénom, mais il était trop beau pour moi, trop noble. Voilà pourquoi j’ai préféré le laisser à mon corniaud. Et chaque fois qu’il répondait à l’appel, en remettant en mouvement sa puissante musculature et en allumant ses yeux noirs nimbés d’or, c’est comme si je voyais arriver vers moi la meilleure part de moi-même. L’homme que j’aurais dû être, dont j’étais indigne. Oui, Abraham était mon miroir idéal; non pas déformant, puisque je suis difforme. Mais, si j’ose dire, reformant…

- Il est donc mort?

- Oui, je l’ai fait tuer il y a un an, en le vendant au taxidermiste de notre Institut de sciences naturelles. Oh! Ne vous en offusquez pas, Monsieur Saunier: Abraham avait quinze ans passés, et souffrait atrocement de gravelle. Il avait la noblesse de ne jamais gémir de ses douleurs, mais je les voyais dans ses yeux. Dans sa démarche qui se ralentissait malgré lui, malgré sa volonté et son bon cœur. Tandis que moi, avec ma bosse et mon goitre, avec mes idées toujours viles, je restais d’aplomb sur mes jambes. Laissez-moi encore vous conter une anecdote. Elle est véridique, cruelle et courte. Elle vous éclairera un peu sur la mentalité du pays de Lausanne. Un jour qu’il se portait encore bien, mon chien avançait devant moi au marché de la rue de l’Ale, qui est toute proche. Je fus, comme souvent, hélé à la cantonade par un maraîcher de notre arrière-pays qui devait être à la fois en verve et en mal d’imagination, car il me lança une ritournelle qui n’amuse plus personne d’ici, sauf quand elle s’adresse aux infirmes:

«Je vois que vous vous portez encore sur vos deux jambes, Monsieur Henchoz. Toujours comme la moitié de votre chien?» A ma surprise, la réponse vint d’un témoin de la scène que je ne connaissais pas, que personne du quartier ne connaissait, mais qui en savait long sur nos vieilles galéjades locales. C’était un homme de haute taille coiffé tout comme vous d’un claque à faveur argentée, et à voix retentissante de régent d’école: «Retournez à vos laitues avariées, Monsieur le marchand. Vous voyez bien qu’il faut deux Salésy Henchoz pour faire un Abraham… Mais en vérité, son chien et lui ne font qu’un. Une énigme du sphinx prolongée en quelque sorte, puisqu’ensemble, ils totalisent six pattes. Vous devriez éprouver de la compassion pour cette locomotion inhabituelle, car elle est tragique: elle devra bien être un peu estropiée un jour.»

- Et vous, Monsieur Henchoz, vous avez fini par identifier cet intervenant qui vous connaissait si bien sans que vous le connaissiez?

- C’était le taxidermiste.

Commentaires

Le Nain jaune est un jeu que mesd parents aimaient bien en Bretagne. Au départ Le Nain jaune est le héros laid, jaloux et méchant d'un conte cruel de la baronne d'Aulnoy . Il apparaît vers 1760 en Lorraine sous le nom de jeu du Nain ou jeu du Nain-Bébé. Cette appellation renvoie à un nain, protégé de Stanislas de Pologne établi à Nancy. Celui-ci, dit-on, devint en vieillissant violent et cruel et y gagna le surnom de nain jaune].

Écrit par : Lori | 30/07/2008

Le Nain jaune, c'est aussi le titre d'un roman de Pascal Jardin sur son père Jean Jardin. Grande éminence grise sous Vichy, mais autrement plus raffiné et humain que l'équipe à Laval et consorts. Jean Jardin a fait aussi l'objet d'une biographie de Pierre Assouline dont il a été question parfois dans votre blog, Monsieur Gilbert.

Écrit par : Xénius | 30/07/2008

Grimalkin, c'est le nom du chat des trois sorcières de Macbeth, I presume...

Écrit par : Cyberprince | 30/07/2008

Vous avez tout juste Cyberprince. Il apparaît, ou plutôt il en mentionné tout au début de la tragédie de Shakespeare:




ACTE PREMIER

SCÈNE I
Un lieu découvert.—Tonnerre, éclairs.

Entrent LES TROIS SORCIÈRES.

PREMIÈRE SORCIÈRE.—Quand nous réunirons-nous maintenant toutes trois? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie?

DEUXIÈME SORCIÈRE.—Quand le bacchanal aura cessé, quand la bataille sera gagnée et perdue.

TROISIÈME SORCIÈRE.—Ce sera avant le coucher du soleil.

PREMIÈRE SORCIÈRE.—En quel lieu?

DEUXIÈME SORCIÈRE.—Sur la bruyère.

TROISIÈME SORCIÈRE.—Pour y rencontrer Macbeth.

(Une voix les appelle.)

PREMIÈRE SORCIÈRE.—J'y vais, Grimalkin3!


LES TROIS SORCIÈRES, à la fois.—Tout à l'heure!—Horrible est le beau, beau est l'horrible. Volons à travers le brouillard et l'air impur.

(Elles disparaissent.)

EN NOTE: Grimalkin, nom d'un vieux chat. Grimalkin est très-souvent, en Angleterre, le nom propre d'un chat.

Écrit par : Gilbert | 30/07/2008

vous me faites peur, le savez-vous ?

Écrit par : anne | 30/07/2008

J'avais un frère physiquement handicapé et doué d'un intelligence superbe! Alors qu'il pouvait encore se rendre au kiosque de la petite bourgade moyenâgeuse pour "le sport toto", il rencontrait, Sur le pas de la porte, son "ami": Un magnifique bâtard aux yeux humains, lui, c’était un saint, un saint homme de chien". Mon frère me parlait du regard humain "du chien", c'était de l'empathie, c'est un regard affectueux qui t'aime tel que tu es! Et ça lui faisait du bien. Il pleurait, J.J. en me parlant du chien! A l'instant où j'écris, ils sont partis tous les deux.

Écrit par : cmj | 31/07/2008

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