31/08/2008

Des colchiques sans venin pour Gilda

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Bonjour septembre! C’est le neuvième mois de l’année, mais son préfixe sept- nous rappelle que l’année romaine débutait en mars. C’est encore l’été, mais avec Verlaine on salue déjà des couleurs matinales «aigrelettes et clairettes». Arrière-saison. Le trottoir ouest de l’avenue Georgette, à Lausanne, est semé de quelques feuilles d’érable brunes et racornies; la corneille semble avoir doublé de volume, elle est plus noire.

Dans les prés, fleurissent fleurissent les colchiques, comme dans la comptine.

http://dispourquoipapa.free.fr/comptine/ct0042.htm.

Ce sont des plantes monocotylédones bulbeuses, aux fleurs violacées allongées. Leur nom provient du moyen français colchicum, du grec kolkhikon, herbe de Colchide, le pays de la magicienne Médée, et qui correspond à la Géorgie actuelle… (Les coïncidences, ça ne s’invente pas. Proverbe abzakhe). Elles contiennent un poison violent, la colchicine. Elles ont inspiré à Guillaume Apollinaire ce poème, tiré d’Alcools (1913):

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne.

Kleptomanie féline

chtaamoureux.jpgPour faire plaisir à Chantal, une lectrice qui m’est très chère, j’agrémenterai à nouveau mon éphéméride de petites observations cueillies dans le Dictionnaire amoureux des chats de Frédéric Vitoux (Ed. Plon/Fayard).

Le chat est-il voleur?

«C’est une infamie! s’indigne l’académicien. C’est attribuer au chat une volonté de transgresser des codes moraux dont il ignore miséricordieusement l’existence.»

Mais soit, il admet que le chat «ne se gêne jamais». Que «le monde est pour lui un vertigineux self-service». Et que sa conduite aurait quelque chose de stalinien: «Tout ce qui est à moi et à moi; tout ce qui est à toi est négociable.»

Le Voyage de Monsieur Perrichon

Ce célèbre vaudeville du grand Labiche inaugure dès demain 2 septembre, la saison montreusienne du TMR, dédiée à l’humour et à la comédie.

Une mise en scène signée Henri Lazarini.

Avec, entre autres, Corinne Le Poulain et Roger Pierre.

www.theatre-montreux-riviera

Les gants noirs de Rita Hayworth

gilda06.jpgCe soir, dimanche 31 août, à 21 heures, la Cinémathèque suisse projette à Montbenon Gilda, un film mythique de Charles Vidor, sorti en 1946, et dont la figure centrale a hypnotisé le monde par sa beauté sui generis, et une certaine manière de retirer ses gants: Rita Hayworth (1918-1987) est moulée dans un fourreau noir, et chante Put the Blame on Mame, puis Amado Mio, en s’éployant avec la grâce d’une branche d’orchidée.

Cela dans de superbes effets contrastés et la perfection des images en noir et blanc.

Durant des décennies, Rita («la plus belle femme d’Amérique», un pendant ténébreux roux flamboyant de la blonde Marilyn) fut adulée pour cette séquence chantée – en fait par la voix d’une certaine Anita Ellis…

La légende de Gilda la poursuivit malgré elle, alors qu’elle dut son meilleur rôle à Orson Welles, un temps son époux, dans la Dame de Shanghai, en 1948. Son écœurement fut extrême quand l’armée américaine colla son image au fuselage d’une bombe atomique, baptisée elle aussi «Gilda», et qui fut larguée sur l’atoll de Bikini le 1er juillet 1946.«Femme fatale», «déesse de l’amour», «fleur vénéneuse du film noir»… Cette incomparable séductrice avait peut-être du venin en elle. Mais elle en fut la première victime:

«J’ai toujours été utilisée et manipulée par les hommes, dira un jour Rita Hayworth, en se reconnaissant comme une star fabriquée. Le premier qui m’ait exploitée était mon père. Il savait que de m’exhiber à ses côtés ne pouvait que plaire au public. Il savait que cela lui rapporterait un peu plus d’argent. Et nous en avions besoin!»

27/08/2008

Jérémie Kisling, le plaisir des mots

 

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Il a le menton, les sourcils et regard de Laurent de Médicis peint par le Bronzino. En moins ténébreux quand même: l’ambre fin des yeux de Jérémie Kisling est en osmose avec son timbre de ténorino subtilement fragilisé, et si sincère! Toutes ses admiratrices amoureuses vous le diront. Et si au physique il fend les cœurs, c’est qu’il s’est un peu identifié avec le Ours, protagoniste éponyme de son deuxième album, paru il y a trois ans pour un succès durable. Un nounours qui n’a rien de minaudier. Qui n’est pas sérieux non plus: «L’enfance y est présente, mais avec une manière ludique de se tourner vers elle.» Dans son prochain double CD qui sort cet automne, elle revient en force et le chanteur vaudois lui pose cette fois des questions plus importantes. Ce sera une confrontation. «De toute manière, quand on fait un métier créatif, je ne crois pas qu’on puisse se couper de l’enfance.»

 La sienne a fleuri dans l’arrière-pays morgien. Dans la maison de Reverolle, son père architecte  y joue le soir de la guitare, on écoute des disques de Félix Leclerc et de Georges Brassens. Ce foyer - où règne aussi une maman charismatique au cœur de yogi - est un giron  de belles mélodies et de poésie vigoureuse: la versification la plus juste est dans l’air, le génie du rythme aussi. Kisling s’y forge une sensibilité littéraire et musicale. A neuf ans, il découvre les notes sur le piano paternel. A dix-sept, il a sa première guitare, mais il ne chante pas. Il déteste chanter – surtout en public, à l’école –, et cette réticence ligaturera ses cordes vocales jusqu’à passé vingt ans! «Avant que j’en eus vingt-cinq, je ne m’autorisais pas de croire qu’un jour je ferais de la musique. Je n’ai jamais aimé les études.» Premières écoles à Apples, puis au Collège de Morges. «Je remercie mes profs de cinquième de ne pas m’avoir orienté vers des classes scientifiques ou économiques. Mais vers une instruction gréco-latine au Gymnase des Chamblandes, à Pully, où l’apprentissage de la scansion a formé mon ouïe». Pour rappel, la scansion est un exercice de voltige qui consiste à un énoncer un vers, grec ou latin, en le rythmant. En marquant l’alternance des longues et des brèves, et en insistant sur les temps forts. On est à la fois chez Sophocle, Virgile et Brassens… Les Anciens y apprenaient à libérer leur esprit des contraintes du corps par la maîtrise de la cadence et du souffle. Jérémie Kisling aussi - le yoga maternel n’est pas loin.

 

Pourtant les études de lettres à l’UNIL ne l’emballeront pas, même s’il aime Albert Cohen, pour son humanisme et son écriture, s’il se régale de Boris Vian pour sa liberté, sa fantaisie. Et même s’il écrit lui-même beaucoup, «sans barrières mais pour le plaisir des mots». Des lettres à des amis notamment, ses premiers, ses meilleurs lecteurs, puis auditeurs. Kisling a une vision élevée de l’amitié – d’ailleurs il en parle peu. Certains achèvent leurs études, lui les sèche. Mais ce n’est pas du tout une sinécure: « Je m’angoissais de me voir sans avenir professionnel. Je ne dormais plus, je ne parlais de ça à personne, j’étais agressif, négatif en tout.» Puis, en 1997, il y a comme un déclic, favorisé par une ouverture vers la spiritualité et les conseils d’un kinésiologue qui lui suggère de se lancer quand même dans la chanson. Pour avoir travaillé dans le bureau de son père, il a mis de l’argent de côté, ce qui lui permet en 2002 de fabriquer et enregistrer de toute pièce un disque. Une bouteille qu’il a le courage de lancer dans la mer des médias et le marigot du showbiz. Elle lui revient triomphalement: pleines pages dans les journaux sur Monsieur Obsolète, qui sera repris en 2003 par Naïve, à Paris, où Carla Bruni, qui est de la maison, l’accueille avec effusion. Elle n’est pas la seule du sérail. Mais autant ses potes de Reverolle ou de Colombier-sur-Morges tressaillissent de joie, autant le Kisling reste grisounet. Comme aux jours de sa mélancolie. «Je ne suis pas un désabusé. Ce doit être de la retenue, de la réserve, de la pudeur. Mais j’avais été très content de faire plaisir à ma mère. »

 www.myspace.com/therealjeremiekisling

Prochain concert : samedi 30 août, Festival Terre des Hommes, Massongex.

 

www.tdh-valais.ch

BIO

1976. Naît à Lausanne, enfance à Revereolle. Il vit chez ses parents jusqu’à 22 ans.

2002. Son premier disque: Monsieur Obsolete. Une autoproduction.

2003. Monsieur Obsolete est repris par Naive, à Paris.

2004. Grande année des premières tournées de Jérémie Kisling en France. Il se produit en première partie d’un récital de Carla Bruni, qui l’apprécie. Deux ans plus tard, il est adulé é la Cigale ( Paris, 2006)

2005. Sortie de son deuxième album, Le Ours.

2008. Son double CD, riche d’une vingtaine de nouvelles chanson, paraîtra en automne sous le titre Antimatière.

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24/08/2008

Une ramure d’abricots pour saint Louis

 

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A la fin d’août, les marchés de la Palud, de Vevey et Nyon changent d’éclairage. Les fleurs deviennent dahlias et bientôt chrysanthèmes; leur variété diminue au profit de l’exubérance des fruits – drupes indigo du prunellier, pommes hétérochromes et odorantes. Ah! les pommiers doux, rondes et ritournelles, fait la chanson. Et il y a cette ancienne comptine qui nous revient:

Pomme prune abricot, y en a une, y en a une,

Pomme prune abricot,

Y en a une de trop!

 

Cette année, les abricotiers suisses auront été particulièrement prolifiques, avec une production  de 6 mille tonnes de cette rosacée jaune orangée originaire d’Arménie (Prunus armeniaca), mais qui a trouvé dès 1838 sa terre d’élection en Valais. Cela dit, les experts en gastronomie jugent son édition 2008 plutôt pouette au goût. Elle n’est pas farineuse.  Elle conviendrait pour le gâteau du dimanche soir. Son apport en minéraux – cuivre, carotène, magnésium – n’est pas affaibli, mais croquée tout de suite, elle serait fadasse «comme de la courge crue»… On pourrait la conserver au cellier jusqu’à Halloween.

Arménien, l’abricot? Les Chinois le connaissaient sous sa forme sauvage depuis 4000 ans. Après avoir traversé l’Inde, il a emprunté la Route de la Soie pour s’arrêter un temps en Perse et se faire cultiver sous l’appellation œuf-du-soleil. En Europe, c’est grâce à Monsieur de la Quintinie, le maraîcher versaillais de Louis XIV, qu’il a trouvé ses lettres de noblesse, et le début de sa prodigieuse diversité qui se décline en plus de trente espèces: le bergeron, le bergarouge, l’orangé de Provence, le rouge du Roussillon. Et désormais l’Early Blush, le Tom Cot, le Kioto, le Goldrich…

En Suisse, la variété d’abricot la plus répandue porte le doux nom de luizet. Au féminin, il serait encore plus charmant: «O que je t’aime, ma rouquine, ma luizette, avec des bouclettes de feu et tes joues d’or!»

Les musiciens de la semaine

Jeudi et vendredi prochains, à 21h.30, le château de Chillon accueille La Mémoire des truites, des Nouveaux monstres. Un «concert-spectacle-multimédia» que Léon Francioli et Daniel Bourquin ont conçu pour l’été 2008, en y associant les claviers de François Lindemann, les instruments électroniques de Moreno Antognini, les «spatialsounds» d’Antoine Petroff et la vidéo ingénieuse de Carlo Chanez.

La forteresse médiévale répond à merveille à leurs exigences: «Ce spectacle, écrivent-ils dans leur site, s’adresse à des lieux aux architectures complexes, labyrinthiques, à plusieurs niveaux.»

Les fantômes de Bonivard et des ducs de Savoie en seront un peu tracassés. Mais les truites de Veytaux se sentiront très honorées.

www.lesnouveauxmonstres.ch

Le grand dessinateur de la semaine

steinberg_352.jpgC’est Saul Steinberg (1914-1999), un ironiste américain d’origine roumaine, au crayon rudimentaire, d’autant plus féroce qu’il était épuré, parfois astucieusement tremblé. Le New Yorker lui doit une fière chandelle, car il en a souvent illustré la première page en pleine Deuxième Guerre mondiale, contribuant à l’essor et au prestige de l’hebdomadaire, où signaient des écrivains comme John Updike et Truman Capote.

Pour la première fois en Suisse, le Kunsthaus de Zurich expose une rétrospective de ce caricaturiste caustique, qui se méfiait des autres arts contemporains (architecture, photographie, etc.). Mais qu’admirèrent Le Corbusier et Cartier-Bresson.

Saul Steinberg se riait de la civilisation étasunienne, comme d’ «une grande farce». Ses caricatures portent parfois des masques en carton. Elles sont alors sont figées ensemble dans un même tableau. Elles sont dépareillées. Elles ne se parlent pas. Elles n’en sont que plus tristes, et drôles.

www.kunsthaus.ch

 

 

 

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Louis IX, label archi-français

Demain, lundi 25 août, c’est la Saint-Louis. Une fête qui reste chère au cœur de tous les Français, même les plus républicains, même les plus farouches défenseurs de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. A Téhéran, ma ville natale, l’école française a été fondée plus d’un siècle après l’abolition de la monarchie capétienne, mais elle porte son nom par la volonté de la France. Mon frère aîné y a étudié.

Saint Louis, alias Louix IX (1214 - 1270, couronné en 1226), demeure avec sa couronne de lis, son chêne légendaire et sa piété, un emblème intouchable pour le prestige international de l’Hexagone, car il est vendeur. A l’instar de Jeanne d’Arc, Bernadette Soubirous, Marie-Antoinette et Edith Piaf (Mireille Matthieu aussi…).

Saint Louis, un beau label dont doit se parer en rêve le président Sarkozy, puisque lui aussi a fait ses premières classes dans une Ecole Saint-Louis, à Monceau.

L’icône du petit-fils de Philippe-Auguste et du grand-père de Philippe le Bel ne s’est jamais dédorée, même après que les historiens eurent démontré que sa canonisation, en 1297, était un fait politique, et que ce roi de France avait été aussi un abominable persécuteur de juifs. Mais bon, ils conviennent qu’il avait été célèbre dans l’Europe entière pour sa justice et son équité. Le fer de lance de la chrétienté. Un croisé tragique. Il prit la croix en mars 1267, s’embarqua pour Tunis le 1er juillet 1270, persuadé que l'émir al-Mustansir Bi-llah serait disposé à se convertir en échange d’une aide militaire contre l'Égypte. Or la nouvelle était fausse, la région de Carthage pestilentielle. Son armée décimée, Louis IX fut contaminé, et il succomba sur l’autre rive de la Grande Bleue le 25 août 1270. Il y a exactement 730 ans.
  Dans les manuels scolaires d’histoire (même ceux qu’on nous donnait à la fin des années soixante au Collège de Champittet, à Pully), le saint roi était représenté sous son aspect le plus angélique, le plus blond, le plus serein. Celui des statuaires médiévales et des enluminures.

Aujourd’hui, je reconnais mieux le personnage angoissé et anguleux qu’il a dû être par son portrait imaginaire, composé au XVIe siècle, (image ci-dessus), par le Greco.

 Il peignait les saints et les rois comme des hommes.