21/09/2008

Avenir incertain de l'argent et morale de l'éléphant en bois

 

 

 

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Les Suisses, c'est connu, n'aiment pas l'argent (le Vaudois non plus). Voilà un sentiment que leur religion chrétienne leur interdit; et c'est probablement pour expier quelque faute originelle qu'ils se condamnent, depuis la nuit des temps, à le fructifier quand même, ce misérable argent.

 

A force de cultiver un produit qu'ils détestent, ils font peine à voir: leurs paupières sont lourdes et gouachées, ils sont tourmentés de douleurs physiques qui proviennent de la position assise prolongée, et d'une l'allergie au métal, voire au plastique de la carte de crédit. Ils se mettent à ressembler aux éplucheuses d'oignons, dans les cuisines d'un grand hôtel, à l'aube de la Saint-Sylvestre. Ou, quand le printemps est de retour, à ces maîtres jardiniers qu'un rhume des foins est venu ravager à quatre mois de leur retraite. Oui, cette vie sur terre n'est qu'une vallée de larmes! L'argent est une matière qui a peu inspiré les artistes et les écrivains pour leurs créations (non, je n'oublie pas la Comédie humaine de Balzac, oui j'oublierai sans faute les romans de M. Paul-Loup Sulitzer). Mais tous ou presque n'ont jamais cessé de le convoiter. Qui pour tromper sa faim, qui pour s'offrir un train de vie répondant au prestige de son talent tel qu'il l'évalue lui-même. Qui, encore, pour changer de bagnole, de verres de contact, de chalet anniviard ou de maîtresse; qu'elle soit mannequin de mode ou journaliste à la télévision. Toutefois, quelques auteurs, qui avaient le sens de l'humour chevillé au coeur, n'ont pas eu honte de parler d'argent, en en disant éhontément le plus de bien possible. Je vous livre une petite anthologie de leurs propos: «L'argent aide à supporter la pauvreté» (Alphonse Allais), «Il faut choisir, dans la vie, entre gagner de l'argent et le dépenser; on n'a pas le temps de faire les deux» (Edouard Bourdet). «L'argent ne fait pas le bonheur de celui qui n'en a pas» (Boris Vian). Je me rends compte, avec navrement, qu'en cette même chronique j'ai déjà utilisé le mot argent huit fois; alors qu'il a tant de synonymes en notre belle langue française. En vrac, je vous rappelle qu'un domestique touche (touchait) des gages, un notaire, un avocat, des honoraires, un commerçant des bénéfices, un propriétaire un loyer, un fonctionnaire un traitement, un administrateur de société des jetons de présence, un comédien un cachet, un gratteur de guitare de la place de la Palud, à Lausanne, deux fois cinq sous, ou trois fois un bouton de culotte. A l’issue de la plus grande catastrophe bancaire de l’histoire, qui a eu lieu la semaine passée, d’aucuns saluent la mort du capitalisme de marché, l’ensablement prochain de Wall Street. Il y a dix ans, on nous préconisait à la veille des premiers jours de l’an un scénario encore plus épouvantable : tous les systèmes informatiques du monde seraient bloqués, rendus impraticables, pour la bête raison que leurs programmateurs auraient oublié de réadapter leur méthode de datation. Toutes ces prophéties donnent le frisson. Je me demande si, au cap du 31 décembre 2009, l'argent existera encore. Ou, s'il en reste un peu, cela servirait à quelque chose. On pourrait recommencer à pratiquer le troc, à l'instar des médecins de la campagne vaudoise: «Je te calme une otite et tu me donnes deux poules; un lapereau bien dodu correspond à vigoureux massage du haut du dos», etc. Mais s'il elle revient, la loi du troc risque d'être pire que celle du fric. Ou de la loi des séries selon Henry Ford, le pionnier de l'automobile américaine et de la standardisation. Terminons par une anecdote africaine. Elle met en scène, au marché d'Abidjan, un touriste français et un artisan autochtone. - Il est bien joli, cet éléphant en bois de mahougouni! Est-ce toi qui l'as fait? - Oui Monsieur, il coûte dix francs CFA. (Donc un centime français, un quart de centime suisse, ndlr.) - Fabrique-m'en dix, que je viendrai chercher dans une semaine. Le jour est venu, le marchand a achevé sa besogne. Mais ses dix figurines valent cette fois 150 francs CFA. - Tu te fiches de moi! hurle l'acheteur. Tu aurais même dû abaisser le prix. - Mon ami, rétorque l'Ivoirien, en fabriquant ma première sculpture, j'ai éprouvé du plaisir. A en réaliser dix autres, rapidement, et pour toi seul, ça m'a ennuyé et fatigué...»

Commentaires

"et j'entre au paradis, fleuris de rêves clairs où l'on voit se mêler en valses fantastiques - des éléphants en rut à des coeurs de moustiques"

Écrit par : âne | 21/09/2008

Attention, la mort du capitalisme de marché, l’ensablement prochain de Wall Street, la mort de l'Éléphant républicain, ne sont pas encore pour demain! (La fin du monde non plus: le LHC est en panne)... Et, de leur Tour d'Ivoire, les brokers de Wall Street ne sont pas tous sans défense!

Écrit par : Père Siffleur | 21/09/2008

Ces différences de conception de l'économie entre les Africains et nous sont simplement fascinantes. Mais attention, leur système est basé sur l'accaparement des richesses par un chef dont le devoir est de redistribuer selon son bon vouloir, certes, mais de redistribuer...

Sauf que je ne peux même pas imaginer les voir sortir de ce système...
Oubliez vos phantasmes de démocratie pour l'Afrique, cmj. S'ils veulent Zuma, ce sera Zuma. Eux savent pourquoi...

Écrit par : Géo | 22/09/2008

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